Macha et l’Ours : « Nous avons juste créé un dessin animé pour nous amuser »

Rencontre avec Denis Tcherviatsov, créateur du dessin animé Macha et l’Ours


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Le dessin animé russe Macha et l’Ours (« Masha i Medved ») fait un carton planétaire. Un des 55 épisodes de la série a même dépassé le milliard de vues sur YouTube, devenant la vidéo en langue russe la plus visionnée au monde. Le Courrier de Russie a cherché à comprendre les raisons de ce succès et a rencontré le créateur de Macha et l’Ours, Denis Tcherviatsov.

Denis Tcherviatsov / LCDR
Denis Tcherviatsov / LCDR

Le Courrier de Russie : D’où vous est venue l’idée de créer Macha et l’Ours ?

Denis Tcherviatsov : De la vie même… En 1996, mon ami Oleg Kouzovkov, aujourd’hui directeur artistique de la série, était en vacances sur une plage au bord de la mer Noire avec des amis à lui et leur fille de quatre ans. La petite se comportait avec tout le monde avec un grand naturel et beaucoup de spontanéité : elle allait voir les inconnus, leur parlait, les imitait… Au début, c’était drôle. Mais au bout de quelques jours, sur la plage, les gens ne cherchaient plus qu’à éviter la fillette ! Oleg a écrit une histoire là-dessus et, plus tard, m’a proposé de réaliser le dessin animé que vous connaissez aujourd’hui.

LCDR : Comment est né votre intérêt pour le dessin animé ?

D.T. : À l’école, je m’amusais à faire des cahiers animés. Je dessinais un bonhomme sur les marges et il bougeait quand je feuilletais les pages. Et puis, j’adorais les ordinateurs. C’était quelque chose de très naturel pour moi : je suis né à Zelenograd, une cité scientifique près de Moscou, capitale de la microélectronique soviétique. Personne ne m’a jamais appris à dessiner : je suis ingénieur de formation, comme mes parents. Les premiers ordinateurs personnels sont apparus en Russie dans les années 1990, en même temps que les premiers studios d’animation. Ces studios produisaient principalement de la publicité. À l’époque, un ami m’a invité à rejoindre son agence publicitaire : c’est là que j’ai appris le métier, sur le terrain. Ce travail combinait mes deux passions : le dessin et les ordinateurs. J’ai toujours été intéressé par les personnages, je créais toutes sortes de spots publicitaires.

« Tu as fait des sports publicitaires – tu sauras créer un dessin animé »

LCDR : Parlez-nous de votre premier personnage…

D.T. : C’était un citron censé vendre des billets de loterie. Il avait des bras qu’il agitait, il parlait, courait… Les publicités animées étaient très à la mode à l’époque, tous les logos s’envolaient, tournaient. Vers la fin des années 1990, les technologies existantes permettaient déjà de créer des films animés sur ordinateur, mais personne n’y pensait encore. Smechariki (Kikoriki), une des premières séries animées russes, n’a vu le jour qu’en 2004. C’est à ce moment que mon ami Oleg s’est dit qu’il était temps de réaliser son projet de dessin animé inspiré de la fillette qu’il avait observée à la plage. Il a fait de premières esquisses, qu’il a présentées à des producteurs, mais personne n’y a décelé de potentiel commercial. En 2007, il a tout de même fini par trouver un homme d’affaires prêt à investir dans une série animée. Et Oleg m’a proposé de la réaliser. Il m’a dit : « Tu as fait des spots publicitaires – tu sauras créer un dessin animé. » J’ai accepté sans hésiter : c’était quelque chose dont j’avais rêvé toute ma vie, et en plus, j’étais payé !

« Les premiers avis des internautes étaient bons »

LCDR : Racontez-nous les premiers pas de Macha.

D.T. : L’agence publicitaire qui m’employait a accepté que j’utilise leur studio pour créer le premier épisode. J’ai sollicité des amis pour m’aider, et nous avons conçu un film sur la rencontre de la fillette Macha avec un ours. Nous l’avons chargé sur YouTube, et les premiers avis des internautes ont été bons. Notre investisseur a senti le potentiel. Ensuite, peu à peu, nous avons trouvé un local à nous, acheté des ordinateurs et des logiciels… Nous avons créé la première saison, puis la deuxième, la troisième… Nous avons envoyé quelques épisodes à des festivals et reçu des récompenses prestigieuses : Bradford Animation Film, Kids Awards…

Les récompenses de " Masha et l'ours " / LCDR
Les récompenses de « Macha et l’Ours » / LCDR

LCDR : La série est aujourd’hui largement diffusée à la télévision.

D.T. : Oui, dans plus de cent pays au total, car plusieurs chaînes dans le monde entier ont acheté les droits de diffusion. L’épisode Macha + kacha a même dépassé le milliard de vues sur YouTube. C’est d’ailleurs la seule vidéo visionnée plus d’un milliard de fois qui ne soit pas un clip musical. Le personnage de Macha est aussi populaire chez les fabricants de souvenirs et de jouets dérivés de la série.

« Un animateur produit cinq secondes de film par jour »

LCDR : Concrètement, comment se passe la création d’un dessin animé dans vos studios ?

D.T. : Nous dessinons d’abord le story-board : c’est une série de dessins sur papier représentant la succession des scènes. Au début, j’écrivais les scénarios seul, mais aujourd’hui, c’est un travail collectif. C’est plus intéressant à plusieurs, c’est comme jouer au ping-pong : je lance une idée, et je reçois une histoire en retour. Avec ces dessins, nous créons une première vidéo animée en 2D, à partir de laquelle les animateurs travaillent ensuite. Nous enregistrons aussi la voix de Macha.

Le story-board de la série / LCDR
Story-board / LCDR

La plus grande partie de l’équipe travaille sur la création technique du dessin animé, nous sommes une quarantaine en tout, chacun travaille sur une partie du film. Le travail d’animateur consiste à indiquer la position initiale et finale de chaque image de la scène : d’abord, l’ours a une patte en bas, puis, quelques secondes plus tard, il la lève. Entre les deux, c’est l’ordinateur qui calcule les mouvements. Une seconde de film équivaut à 25 images. Au mieux, un animateur produit cinq secondes de film par jour. L’étape suivante, c’est le travail sur la texture des objets, les détails, les lumières et les ombres. Enfin, tous les fichiers sont envoyés sur un ordinateur qui les assemble pendant plusieurs heures en une vidéo finale. Il faut environ un mois pour produire un épisode de sept minutes.

« Les parents nous réclamaient une version zen de Macha »

LCDR : Prenez-vous en compte les commentaires, les critiques… les remarques des parents, peut-être ?

D.T. : Nous n’avons jamais fait de tests avant de lancer la série, du type études de marketing, sondages, focus groups… Nous avons juste créé un dessin animé pour nous amuser nous-mêmes ! Mais à un moment, nous avons dû imaginer deux séries supplémentaires de Macha et l’Ours qui pourraient être diffusées le soir, parce que les parents nous réclamaient une « version zen » de Macha : ils se plaignaient de ne pas pouvoir coucher leurs petits après les épisodes classiques ! Finalement, nous avons conçu Les contes de Macha et Les histoires d’horreur de Macha, de 26 épisodes chacune, spécialement pour les projeter en soirée. Macha y raconte des histoires magiques et effrayantes. C’est notre façon de travailler sur les peurs enfantines : nous voulons montrer qu’au final, il n’y a en réalité rien à craindre.

Le travail d'animateur / LCDR
Le travail des réalisateurs / LCDR

LCDR : Vous attendiez-vous à ce succès ?

D.T. : À vrai dire, pas du tout ! Nous voulions juste faire correctement un travail qui nous plaisait.

« Les parents de Macha seraient bien plus rebelles qu’elle ! »

LCDR : Certains parents interdisent à leurs enfants de regarder vos dessins animés, craignant que leur progéniture ne devienne désobéissante…

D.T. : Ah, ces critiques… ! Les Russes adorent critiquer. Mais si vous regardez nos films avec attention, vous vous rendrez rapidement compte que Macha agit dans un cadre donné et dans certaines limites bien précises. Macha ne fait pas ses bêtises exprès : c’est une enfant normale, qui découvre, qui explore tout ce qui l’entoure. Nous devons tous avoir droit à l’erreur : c’est la meilleure – la seule ? – façon d’apprendre.

Le travail des réalisateurs / LCDR
Le travail des réalisateurs / LCDR

LCDR : Et où sont les parents de Macha ? Pourquoi n’apparaissent-ils jamais à l’écran ?

D.T. : Nous avons pensé à les introduire dans certains épisodes, mais nous nous sommes dit que ce serait encore pire : les parents de Macha seraient encore plus rebelles qu’elle, et les critiques nous mangeraient tout crus ! Nous avons donc inventé cette légende selon laquelle Macha est en vacances chez ses grands-parents qui vivent à la campagne et travaillent à la gare.

« Les enfants du monde entier sont tous les mêmes »

LCDR : Macha deviendra-t-elle adulte un jour ?

D.T. : Je crains que oui, parce qu’elle grandit toute seule – malgré nous. Si l’on compare les premiers et les derniers épisodes, Macha est devenue plus sage, plus intelligente qu’au début. Plus belle, aussi. Au départ, Oleg avait même insisté pour que l’héroïne ne soit pas belle physiquement, afin que le spectateur l’aime comme elle est. Mais elle est devenue plus sympathique, elle a appris à sourire… Pour tout dire, nous sommes presque déçus par cette évolution. Et puis, la fillette qui faisait la voix de Macha au début, Alina Koukouchkina, qui avait six ans à l’époque, est aujourd’hui une adolescente. Une vraie demoiselle ! Nous avons dû lui chercher une remplaçante plus jeune. Parce que plus les enfants sont jeunes, plus ils sont spontanés. C’est vrai – jusqu’à l’âge de cinq ans, les enfants du monde entier sont tous les mêmes. Et à mon avis, c’est là que réside le secret du succès de notre série !

Macha et l'Ours / Youtube
Macha et l’Ours / YouTube

LCDR : Qui est l’ours, alors ?

D.T. : C’est une image collective du parent : je suis certain que tous les parents comprennent la réaction de l’ours aux bêtises de Macha. En même temps, c’est un ours de cirque à la retraite. Il a travaillé longtemps à faire des spectacles, puis il en a eu marre des enfants, il voulait enfin se reposer dans la forêt… Mais Macha ne le laisse pas tranquille.

« Nous n’avons que deux clowns roux »

LCDR : Un long-métrage est-il prévu ?

D.T. : C’est une idée qui vient naturellement, nous y réfléchissons. Mais dans un vrai film, il faut beaucoup de personnages, alors que nous, nous n’avons que deux clowns roux – un petit et un grand, et très peu de dialogues !

LCDR : C’est quoi, le plus difficile ?

D.T. : La partie créative. C’est difficile d’imaginer un bon scénario, un sujet à même d’intéresser tout le monde. Il est facile de faire des trucs chocs, horribles, mais imaginer des histoires drôles, gentilles, c’est une autre paire de manches. Dans mes films, je fais toujours barrage à l’actualité, car tous ces problèmes mondiaux qui envahissent nos esprits ne nous appartiennent pas, en réalité.