Hélium Korjev : l’ultime sentinelle

Le peintre Hélium Korjev a remarquablement su exprimer dans ses toiles la vie intérieure de la Russie soviétique. On saisit dans son œuvre le reflet d’une époque révolue : on en ressent les ardeurs, on en revit l’élan, on en pleure la chute. La galerie Tretiakov met à l’honneur l’œuvre d’Hélium Korjev – et la lueur de cet astre éteint.

Hélium, c’est certes le nom d’un élément chimique. Mais c’est aussi le prénom qu’un jeune couple de Moscovites heureux, lui architecte, elle professeur de russe et tous deux passionnés de science, décident de donner à leur petit garçon nouveau-né un beau jour de juillet 1925, le 7 précisément. Dans l’esprit d’une époque où la femme devient égale en droits à l’homme, le petit portera, outre le nom de son père, Korjev, celui de sa mère : Tchouvilev.

Le petit Hélium Korjev-Tchouvilev entre ainsi dans la vie alors que le nouvel État socialiste vient d’entrer sur les cartes, et que beaucoup de ses citoyens sont portés par une énergie et un enthousiasme hors du commun. Ils sont convaincus de participer à une entreprise sans précédent : rebâtir le monde sur des fondements nouveaux, créer une société juste où tout un chacun pourra réaliser ses talents dans leur pleine mesure. De plus en plus de Soviétiques se prennent d’une passion de créer, dans une recherche non d’auto-expression ou de satisfaction de leur amour-propre, mais de travail commun au service des autres.

Guidés par ces aspirations, les parents d’Hélium les transmettent à leur fils. Le peintre dira plus tard à propos de son père, architecte paysagiste à l’origine d’une grande partie des parcs et jardins de la capitale russe : « Il servait l’art de l’architecture en toute abnégation et de manière totalement désintéressée. Toute mission qui lui était confiée devenait pour lui primordiale. Peu lui importait qu’il soit question d’un grand parc ou d’un petit jardin, il s’y consacrait entièrement. »

Travailler de son mieux pour rendre le monde plus beau et plus juste, mettre ses capacités au service du pays et des gens qui l’habitent – le credo règle la conduite et la vie des époux Korjev-Tchouvilev. Devenu artiste, leur fils mettra aussi son talent au service du peuple. Et si beaucoup de ses confrères utilisaient la même formule à propos de leur travail, Korjev fut un des rares artistes de son temps à le faire pour de vrai. L’idée du service dans son sens le plus élevé dirigera toute son œuvre. Quand l’URSS commencera à s’effondrer, des nouveaux artistes apparus sur le devant de la scène, Korjev dira d’ailleurs, avec amertume : « L’idée même du service leur est insupportable. »

Servir, pour Korjev, est le contraire de divertir. Un artiste qui sert son peuple ne le flatte pas, ne lui fait pas de jolies images à accrocher au salon. Servir, pour Korjev, c’est avant tout dire la vérité. Jamais il ne se demandera si ses tableaux sont beaux. La seule chose qu’il ait toujours voulue, c’est qu’ils soient vrais. « Saisir le battement de la vie » : tel fut son objectif unique et constant, selon ses propres termes.

C’est précisément ce que le peintre appellera « être réaliste ». « Être réaliste, c’est raconter au spectateur son présent et son passé de manière fidèle et profonde. Pour y parvenir, il ne suffit pas de reproduire le côté extérieur de la vie. Il faut saisir les raisons profondes qui en déterminent le développement, mesurer les événements à l’aune de la vérité de ses propres convictions. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus important », écrira-t-il.

Les parents de l’artiste sont ses premiers professeurs. Son père, Mikhaïl, lui donne ses premières leçons de dessin et lui inculque autant le goût du travail bien fait que le désir d’aller au fond des choses. En famille, le petit Hélium découvre les reproductions de son futur peintre favori et modèle inégalable : Rembrandt. Pour admirer ses toiles en vrai, Hélium se rend au musée des Beaux-Arts Pouchkine, à deux pas de chez lui. Il y découvre un atelier de dessin pour enfants, qu’il rejoint sans tarder. Hélium a dix ans. Il se souviendra, plus tard, de l’ambiance « vivante et démocratique » qui régnait alors au musée. « Toutes les salles étaient pleines de gamins en train de dessiner », dira-t-il notamment. Quatre ans plus tard, en 1939, Hélium intègre sur concours l’école secondaire des Beaux-Arts de Moscou. Nouvellement créé, l’établissement avait vocation à réunir des enfants doués pour le dessin originaires de toute l’Union soviétique afin de les préparer aux études à l’Institut des Beaux-Arts Sourikov. […]

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Inna Doulkina