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Nikolaï Kolyada : « À l’époque soviétique, on était drôles, on s’amusait, on baisait »

Nikolaï Kolyada a créé et dirige le théâtre éponyme d’Ekaterinbourg. Retour sur son enfance dans un village kazakh, sa découverte de la scène à quinze ans, la censure soviétique, les années Eltsine… Rencontre lors de son passage à Moscou, avant son départ en France pour la tournée de son théâtre.

Nikolaï Kolyada. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Nikolaï Kolyada. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Nikolaï Kolyada : Je suis né, il y a 58 ans, à Presnogorkovka, petit village kazakh près de la frontière russe. Il y avait deux lacs, l’un d’eau salée et l’autre d’eau douce, un miracle de la nature, à cinquante mètres l’un de l’autre ! À quinze ans, j’ai décidé de devenir acteur, j’avais vu à la télévision en noir et blanc qu’ils avaient de beaux vêtements, qu’ils étaient riches et avaient du succès ! Mais je n’étais jamais allé au théâtre ! Je voulais avoir une belle vie… Je suis donc parti étudier à l’école de théâtre la plus proche, à Ekaterinbourg, qui s’appelait alors Sverdlovsk. Plus tard, j’ai demandé au directeur de cette école pourquoi il m’avait pris, moi jeune et stupide, il m’a répondu : « Je t’ai regardé, je me suis dit : Il a des os, de la chair, il va en prendre. »

« La première fois que je suis entré dans un théâtre, un sentiment de bonheur m’a enveloppé »

LCDR : Quel est votre premier souvenir d’Ekaterinbourg ?

N.K. : C’était la première fois que j’allais au théâtre, je ne savais tout simplement pas ce que c’était, j’ai ressenti une sensation de bonheur, ça m’a marqué à vie. C’était une pièce française d’un certain Sauvageon, je ne le connais pas mais il était populaire à l’époque, j’ai été bouleversé, je me suis mis à aller voir une pièce par jour, j’ai dû voir cinquante fois Un tramway nommé désir !

LCDR : Pourriez-vous décrire plus précisément cette sensation de bonheur ?

N.K. : Je vivais dans une ville grise et noire, mais, dans le théâtre, tout était éclatant, je découvrais une vie différente.

LCDR : À quoi ressemblait la ville, à l’époque ?

N.K. : C’était une ville fermée pleine d’usines secrètes, on n’avait pas le droit de dire ce qu’elles produisaient et quand on vous demandait : « Que produit l’usine des Trois troïkas ? », vous répondiez : « Des lits volants ! » À une époque, j’ai travaillé pour le journal d’une usine qui produisait des missiles. Quand on voulait louer les qualités d’un ouvrier, on disait : « Ivanov fait de bons détails ! » Un jour, je suis à la rédaction et je vois vingt missiles dans la cour, devant ma fenêtre. Je dis : « Ce sont des missiles ? », et on me répond : « C’est un secret d’État. » On a prévenu la sécurité et ils ont retiré les missiles…

En fait, toutes ces usines produisaient des armes mais la ville bouillonnait, il y avait un théâtre musical, un opéra, un théâtre de ballet et le Théâtre du jeune spectateur. On n’avait pas le droit d’aller à l’étranger mais on n’avait besoin de personne, les spectacles au Jeune spectateur étaient superbes !

À l’époque, sur six pièces montées, il devait y avoir un sujet ouvrier, trois classiques et deux modernes, on montait donc une fois par an une pièce sur l’acier et on passait au reste ! On entend souvent aujourd’hui qu’on n’a pas besoin de théâtre contemporain alors que l’Union soviétique y attachait de l’importance, c’est drôle… Il y avait beaucoup de pièces contemporaines montées même si on devait passer la censure.

« Je ne peux pas dire que la censure était terrible »

LCDR : Comment vous débrouilliez-vous avec cette censure ?

N.K. : J’ai monté ma première pièce en 1987, la chose la plus difficile, c’était d’obtenir le numéro d’autorisation délivré par les autorités chargées de la censure. Je me souviens d’une scène où un garçon sort d’un commissariat de police et où sa mère lui demande : « Dis, Micha, on ne t’a pas battu, au moins ? » Les autorités l’avaient coupée parce que la police soviétique ne bat personne ! Je ne peux pas dire que la censure était terrible.

"Un serviteur de deux maîtres" pièce de Nikolaï Koliada. Le 18 er janvier 2016, au théâtre mariinsky mst au centre strastnoy. Crédits : Facebook Nikolaï Koliada
« Un serviteur de deux maîtres », pièce de Nikolaï Kolyada. Le 18 janvier 2016, au théâtre Mariinski. Crédits : archives personnelles

On était drôles, on s’amusait, on baisait, on n’avait pas autant de bouffe qu’aujourd’hui mais personne ne mourait de faim. Il y avait beaucoup de frigidaires et pas beaucoup de magasins. Je me souviens une nuit, à deux heures du matin, on était bourrés !, on arrête un taxi, les taxis vendaient de l’alcool, on lui achète deux bouteilles de vodka pour dix roubles et on revient chez nous. Mais, au cinquième étage, on laisse tomber les deux bouteilles dans l’escalier. On est ressortis et on a trouvé un autre taxi, qui nous a vendu deux autres bouteilles !

LCDR : D’où venait votre argent ?

N.K. : Je travaillais comme père Noël, j’étais le père Noël principal de la Maison de la culture, j’étais un excellent père Noël ! C’était payé 25 roubles par événement, j’aurais pu m’acheter une voiture avec ce que j’ai gagné comme ça.

LCDR : Vous êtes heureux ?

N.K. : Oui, d’avoir créé mon théâtre en 2001. Aujourd’hui, il emploie 80 personnes, dont 40 acteurs. Je suis heureux de ne pas avoir perdu, j’ai joué quand j’ai ouvert ce théâtre et j’ai gagné. Nous montons en ce moment 23 spectacles à Moscou, bien sûr que je suis heureux !

LCDR : Comment vous situez-vous dans le paysage théâtral russe ?

N.K. : Je suis comme cet animal à 40 pattes et si je commence à réfléchir à ce que fait ma 40e patte, j’arrête de marcher. J’écris, j’enseigne, j’ai 40 personnes qui sont sous ma responsabilité, j’ai 25 étudiants dans l’école de théâtre que j’ai créée et, tous les jours, la salle de notre théâtre est pleine. À Ekaterinbourg, j’ai acheté neuf appartements qui valent deux à trois millions, où vivent en ce moment mes acteurs qui viennent d’autres villes.

LCDR : Qu’est-ce qui ne va pas ?

N.K. : Je vis seul, je n’ai pas de famille.

LCDR : Quel regard portez-vous sur Ekaterinbourg aujourd’hui ?

N.K. : J’ai souvent des visiteurs étrangers, des Français, des Italiens, des auteurs contemporains, ils ont l’impression qu’ils vont aller avec des ours au fin fond de la Russie et puis ils voient la ville, c’est Chicago, le plus grand gratte-ciel avec 55 étages, de belles routes, on nettoie la neige, pas comme ici à Moscou !

« À Ekaterinbourg, tous les gens ont des têtes de taulards »

LCDR : Et les gens…

N.K. : Je me souviens de ma première pièce, les 120 spectateurs applaudissent une fois et partent, je ne comprenais pas. Je vais au vestiaire et demande aux gens s’ils ont aimé, ils me disent : « Oui, beaucoup », ils n’avaient pas besoin d’en faire plus… Ce n’est pas comme à Moscou, où les 400 spectateurs font des rappels, se lèvent mais c’est peut-être par politesse… Ça doit être la vie dans l’Oural, les gens sont durs, ils ne sourient pas. Quand tu te promènes en Russie, on te dit qu’à « Ekat » tous les gens ont des têtes de taulards. Un serveur qui te donne du thé dans un resto, tu as l’impression qu’il va te tuer, ça doit être la nature, la dureté de la vie.

LCDR : Dernièrement, le Centre Eltsine a ouvert ses portes à Ekaterinbourg. Mais vous portez un regard très critique sur ces années.

N.K. : Tout le monde semble avoir oublié les années 1990. On parle de liberté mais j’ai tant d’amis merveilleux, des acteurs, qui sont morts, l’un qui devait travailler dans les chemins de fer pour survivre, l’autre qui a bu de la vodka frelatée, le troisième qui rénovait des appartements et a eu un arrêt cardiaque, c’étaient des gens exceptionnels. Moi j’ai eu de la chance… Ils m’ont appelé pour que je sois speaker lors de la cérémonie d’ouverture du Centre Eltsine, je leur ai dit : « Jamais j’irai, vous avez tout oublié, vous dites que c’était la liberté alors que c’était l’horreur absolue, des bandits, une ville noire et grise avec des kiosques en fer. »

Le centre Eltsine à Ekaterinbourg. Crédits : Yeltsine Center
Le centre Eltsine à Ekaterinbourg. Crédits : Yeltsin Center

LCDR : Quels sont vos espoirs ?

N.K. : Je veux vivre encore longtemps, je ne veux pas que les gens meurent, j’en ai marre de les enterrer. Chaque fois que je vois un numéro kazakh qui s’affiche sur mon téléphone, j’ai peur. Mon père a 85 ans et je veux qu’il vive encore dans le village de mon enfance.

LCDR : Vous avez des regrets ?

N.K. : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien ! » comme dans la chanson ! Je suis un gars de village, j’ai un théâtre à mon nom surmonté d’une enseigne lumineuse Kolyada, qui brille le jour et la nuit ! Vous savez, j’ai été électrocuté à six ans, j’ai mis mes mains dans un engin électrique, j’ai crié et, heureusement, un type a compris et débranché le courant. Si ça avait duré plus longtemps, je serais mort. Ça vous change.

« Si j’étais resté dans mon village, je serais mort d’alcoolisme »

LCDR : Vous auriez été différent sans ce choc ?

N.K. : Je pense, oui. Mais, en même temps, si j’étais resté dans mon village, je serais mort, j’aurais bu. La moitié de mes copains de classe sont morts d’alcoolisme.

Jean-Félix De la ville Baugé

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