Guzel Yakhina : « La rencontre de mes deux héros est la rencontre de deux âmes nues »

Guzel Yakhina est l’auteur du roman Zouleïkha ouvre les yeux, fresque de la dékoulakisation du Tatarstan à la Sibérie. Retour sur son enfance à Kazan, la déportation de sa grand-mère, ce qu’il reste d’humain dans des circonstances inhumaines, la liberté dans les années 1990, les séries télévisées russes…Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.Guzel Yakhina : Je suis née à Kazan, et je n’ai parlé que le tatar jusqu’à l’âge de trois ans, le moment de mon entrée au jardin d’enfants, où j’ai appris le russe. J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents en ce qu’ils réunissaient deux mondes. Du côté de mon père, c’est l’intelligentsia tatare, une famille noble, des « hadj » dont nous pouvons retracer l’origine jusqu’à 1804. Des traditions un peu bourgeoises ; les repas familiaux, les jeux musicaux… je me souviens de ces grandes réunions familiales qui ont cessé avec la mort de ma grand-mère paternelle en 1989.LCDR : Et du côté maternel ?G.Y. : C’était une famille de paysans aisés. Ma grand-mère était institutrice et mon grand-père professeur d’allemand mais ils avaient le même mode de vie que les villageois, et quand ils ont déménagé à Kazan pour offrir un meilleur sort à leurs enfants, ils continuaient à vivre comme des villageois, ils avaient une maison de campagne en pleine ville. J’ai passé beaucoup de temps dans les deux familles, je passais d’une maison à la campagne à un appartement où on pelait sa pomme avec son couteau. Sinon, ma famille est une famille soviétique banale, ma mère est médecin et mon père ingénieur.
« Mon roman s’inspire de ma grand-mère déportée en Sibérie. »
LCDR : Ce contexte familial a-t-il eu de l’influence sur l’histoire de votre livre ?G.Y. : Il est inspiré par le destin de ma grand-mère, institutrice, qui fut déportée en Sibérie quand elle avait sept ans, ses parents ont été dékoulakisés, déportés au bord de la rivière Angara où on les a laissés au milieu de nulle part. Ils devaient créer un village, ils ont commencé par creuser des maisons dans la terre puis ont construit de vraies habitations et ils ont vécu là 17 ans. Ma grand-mère fut déportée en 1930 et revint en 1946, dates qui correspondent à celles de mon livre ; l’hiver 1930 constitue le pic des dékoulakisations et 1946, le moment où on commence à libérer les gens.LCDR : Que voudriez-vous dire de votre livre ?G.Y. : Si je devais le décrire en deux mots, je dirais un bonheur amer. Je voulais dire que même dans des conditions inhumaines, les gens peuvent être heureux, le malheur le plus profond peut cacher une graine de bonheur futur. Si je parle concrètement, c’est un livre sur la dékoulakisation, sur les gens qui ont subi cette répression. J’ai aussi voulu dire que lorsqu’on se trouve entre la vie et la mort, il n’y a plus de barrières sociales ou religieuses, il n’y a que l’âme pure et nue qui reste, la rencontre de mes deux héros est la rencontre de deux âmes nues.
« C’est un roman sur la transformation d’une femme maltraitée en un être humain. »
LCDR : Parlez-nous d’eux.G.Y. : Ils ne sont pas de la même nationalité, ils parlent des langues différentes, ils viennent de milieux différents, ils sont issus des deux côtés des barricades mais la vie qu’ils mènent en déportation permet leur rencontre. Zouleïkha est une paysanne tatare de 30 ans dont la vie est presque finie, elle a donné naissance à des enfants qui n’ont pas vécu, elle n’a plus rien à faire de sa vie et sa belle-mère, qui a cent ans, lui parle sans arrêt d’une possibilité de remariage pour son fils de soixante ans. Zouleïkha accepte le fait que sa vie est terminée. Lui, Ivan Ignatov, est un homme russe, il dirige cette opération de dékoulakisation, doit emmener les déportés en Sibérie puis vivre avec eux et c’est là que la seconde vie de Zouleïkha commence, il lui arrive ce qui ne lui était jamais arrivé ; elle donne naissance à un enfant qui vit, elle part à la chasse, elle manie les armes, elle tombe amoureuse d’un homme qu’elle a choisi. C’est un roman sur la transformation d’une femme maltraitée en un être humain.LCDR : Par quoi voudriez-vous que le lecteur reste marqué ?G.Y. : Je voudrais qu’il ressente une émotion, ma tâche principale était que le lecteur vive avec l’héroïne principale, l’émotion est ce qui est le plus important dans l’art, et si j’ai fait naître l’émotion, je suis heureuse.LCDR : Comment avez-vous connu l’histoire de votre grand-mère ?G.Y. : Elle ne se cachait pas, ça faisait partie des histoires de la famille même si elle n’était pas toujours partante pour en parler. J’ai commencé à lire sur ce sujet et au départ,

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Jean-Félix De la ville Baugé et Rusina Shikhatova

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