La littérature russe d’Extrême-Orient : l’émergence de l’Atlantide

Notre projet va ressusciter un immense continent culturel. Un espace littéraire gigantesque – un tiers de la Russie !


La maison d’édition Roubej, de Vladivostok, s’est fixé pour tâche de publier une anthologie des écrivains d’Extrême-Orient. Un projet inédit et le travail collectif de philologues, bibliothécaires et spécialistes de la région, dirigés par Alexandre Kolessov, le rédacteur en chef de Roubej. Dans un entretien pour Rossiïskaïa Gazeta, ce dernier revient sur les trésors que recèle la littérature russe orientale et souligne combien il est important de la sortir de l’ombre et de lui rendre ses lecteurs.

Roubej
En 2008, Roubej a publié le livre « Lettres de Vladivostok (1894-1930) », qui est devenu un vrai best-seller, poussant la maison d’édition à le rééditer à deux reprises.

Rossiïskaïa Gazeta : Votre anthologie comprend dix volumes…

Alexandre Kolessov : En effet ! Un volume par région de l’Extrême-Orient, plus un consacré exclusivement à la poésie, et un autre, aux récits épiques des peuples autochtones de nos contrées. Enfin, le dixième volume rassemble les auteurs de l’émigration ayant vécu dans la zone des Chemins de fer de l’Est chinois.

R.G. : Le premier tome de cette anthologie présente les travaux des écrivains de la région du Primorié. De qui s’agit-il ?

A.K. : Ce tome de 900 pages réunit les romans, récits et nouvelles de 33 écrivains du Primorié, sur l’étendue d’un siècle.

Le tome s’ouvre sur Vladimir Arseniev, un écrivain dont l’œuvre n’est jusqu’à présent pas publiée en entier ; et ses livres principaux, Dersou Ouzala et Par le kraï Oussouri, sont publiés et traduits dans plusieurs langues, mais majoritairement sous une forme censurée.

Vladimir Arseniev est une figure aussi importante que sous-estimée. C’est un auteur qui n’a pas été véritablement publié, donc pas lu. Il existe en outre de nombreux textes non littéraires d’Arseniev : des essais, des recherches, des rapports et des notes sur les thèmes les plus variés de la vie dans le kraï Oussouri, écrits sur la base de ce qu’il consignait dans son journal. Journal qu’il rédigeait en qualité d’officier d’état-major de l’armée impériale russe, envoyé dans cette région frontalière lointaine en 1901 comme agent secret. Alors qu’il n’avait pas de formation universitaire, il s’est retrouvé dans des lieux et dans un rôle qui l’ont en quelque sorte contraint à devenir un chercheur digne de ce nom sur l’Extrême-Orient, et un écrivain dans le même temps. Son nom est devenu une des marques de fabrique de l’Extrême-Orient. Et nos éditions ont aujourd’hui la possibilité de publier tout Arseniev. C’est une charge importante, presque trop lourde. Mais nous savons que si nous ne le faisons pas aujourd’hui, il est peu probable que quelqu’un d’autre se lance, demain, dans ce projet si complexe.

Mais c’est vrai que jusque récemment, cette littérature était parfaitement inconnue du grand public !

Alexandre Kolessov. Crédits : vladnews
Alexandre Kolessov. Crédits : vladnews

R.G. : Parlez-nous de la littérature de l’émigration extrême orientale, qui fera l’objet d’un tome particulier de cette anthologie…

A.K. : La littérature de la Chine russe, c’est l’Atlantide de la culture russe, c’est tout un continent inexploré de notre littérature. Voilà 25 ans que je travaille sur le sujet, et je peux vous assurer qu’en termes d’échelle des problèmes qu’elle soulève autant que de talent de ses auteurs, la littérature de l’émigration russe en Chine, dans ses grands noms, ne le cède en rien à celle des Russes d’Europe. Certes, la Chine n’a pas d’écrivains russes de l’envergure d’un Vladimir Nabokov ou d’un Gaïto Gazdanov ; mais les textes des auteurs de Harbin ne ressemblent à rien d’autre – ni à la prose soviétique sur l’Extrême-Orient, ni à la littérature de l’émigration parisienne, berlinoise ou pragoise. Ceux qui ont écrit à Harbin ont créé une littérature qui ne pouvait naître que dans cette Chine russe. Mais c’est vrai que jusque récemment, cette littérature était parfaitement inconnue du grand public ! Pour des raisons politiques et idéologiques, le thème était tabou, et les représentants de cette branche de notre littérature nationale n’ont été publiés, dans notre pays, qu’à partir des années 1980. Et même ensuite, on les a relativement ignorés, à de rares exceptions près.

Prenez Boris Ioulski, par exemple. Il est né à Irkoutsk mais a commencé d’écrire à Harbin. Puis, il a servi dans la police des forêts des Chemins de fer de l’Est chinois. À l’image de beaucoup d’autres jeunes littérateurs, nés ou ayant grandi en Chine, le Céleste Empire est pour lui un pays natal et non étranger, et cela se ressent nécessairement dans sa création.

En août 1945, quand l’Armée rouge est entrée en Mandchourie, Ioulski, avec beaucoup d’autres acteurs culturels de l’émigration russe, a été capturé par les bolcheviques et rapidement envoyé au bagne à la Kolyma. En 1950, il s’est enfui du Goulag et… il a disparu. Mais il avait eu le temps, entre 1930 et 1940, de publier dans des revues de l’émigration quelques dizaines de récits merveilleux. C’est le meilleur jeune auteur de prose de la Chine russe, et des thèses sont aujourd’hui consacrées à son œuvre.

Quand je fais lire les récits de Pojidaïev à mes amis, écrivains moscovites, ils sont frappés par le monde étonnant de beauté dans lesquels vivent les personnages de cet homme humble – et écrivain brillant.

Le premier tome de Roubej
Le premier tome de Roubej sur Vladimir Arseniev.

Prenez encore l’essai Sur moi-même et sur Vladivostok, d’Arseni Nesmelov, publié dans le tome consacré au Primorié. Nesmelov est un des représentants les plus brillants de la littérature de la Chine russe et un poète éminent du mouvement blanc. Au printemps 1920, le lieutenant Arseni Mitropolski de l’armée de Koltchak arrivait à Vladivostok ; quatre ans plus tard, il y était devenu un poète, prenant comme pseudonyme le nom d’un ami assassiné – Nesmelov. Son premier recueil est sorti d’une imprimerie militaire de l’île Rousski, près de Vladivostok. Avant son départ pour la Chine, en juin 1924, Nesmelov a envoyé à quelques adresses moscovites, dont celle de Boris Pasternak, son livre tout récemment publié, Les gradins. Ensuite, à l’aide d’une carte obtenue la veille de Vladimir Arseniev, Nesmelov, avec d’autres camarades officiers blancs, a franchi les montagnes Bleues et est passé en Chine. Et l’on retrouve, dans le recueil en dix tomes des œuvres de Pasternak, une lettre à sa femme, dans laquelle l’écrivain note : « On vient de m’apporter un envoi d’Extrême-Orient. Arseni Nesmelov. Les vers sont bons. »

On ne peut pas ne pas mentionner également Nikolaï Apollonovitch Baïkov, dont nous publions actuellement un recueil. Ce vis-à-vis d’Arseniev, écrivain-naturaliste, a vécu et créé plus d’un demi-siècle durant en Mandchourie, et fut enterré en 1958 à Brisbane, en Australie. Son roman légendaire sur le tigre Le Grand Van est réédité depuis soixante-dix ans au Japon, alors que dans son pays natal, Baïkov n’a commencé d’être publié qu’au XXIe siècle – à Vladivostok ! Et il est immédiatement devenu un auteur populaire.

R.G. : Et aujourd’hui, y a-t-il des écrivains dignes d’intérêt au Primorié ?

A.K. : Évidemment. Dans la taïga profonde du Primorié vit un excellent prosateur, l’auteur de récits Viktor Pojidaïev. Il écrit sur la pêche, la chasse, les relations humaines. Son dernier livre est sorti à Vladivostok il y a 25 ans, lui-même aura 70 ans l’année prochaine. Quand je fais lire les récits de Pojidaïev à mes amis, écrivains moscovites, ils sont frappés par le monde étonnant de beauté dans lesquels vivent les personnages de cet homme humble – et écrivain brillant. Il n’y a presque plus personne qui écrit comme ça dans la Russie d’aujourd’hui ! Cette année, nous publierons un important recueil de récits et nouvelles de Viktor Pojidaïev : Là où l’on attend, on compte les jours.

Notre projet va ressusciter un immense continent culturel. Un espace littéraire gigantesque – un tiers de la Russie ! –, répandu comme de la pâte sur une table, va se resserrer et se concentrer dans l’anneau de cette anthologie de littérature en dix tomes.

Sont disponibles en français :
Dersou Ouzala, de Vladimir Arseniev, publié chez Payot en 2007.
Dans les collines de Mandchourie et Des Tigres et des Hommes, de Nicolas Baïkov, publié chez Payot en 2004.
Les œuvres d’Arseni Nesmelov, Boris Ioulski et Viktor Pojidaïev attendent encore d’être traduites.