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Concours international Tchaïkovski : un jeune Belge à la direction de l’Orchestre de Iouri Bachmet

Concours international Tchaïkovski : un jeune Belge à la direction de l’Orchestre de Iouri Bachmet

À seulement 25 ans, Ayrton Desimpelaere, originaire du petit village de Leuze, dans le sud de la Belgique, a été sélectionné pour diriger l’Orchestre moscovite des solistes de Iouri Bachmet, du 22 au 25 juin, dans le cadre de la demi-finale du prestigieux concours international Tchaïkovski, dans la capitale russe. Rencontre avec le jeune chef d’orchestre dans sa loge au Conservatoire de Moscou, peu avant sa première prestation.

Ayrton Desimpelaere dans le cadre de la demi-finale du prestigieux concours international Tchaïkovski. Crédits : LCDR
Ayrton Desimpelaere est le seul Belge de tout le concours international Tchaïkovski. Crédits : LCDR

LCDR : Comment te sens-tu ?

Ayrton Desimpelaere : Pour l’instant, je ne suis pas stressé puisque le public et le jury ne viennent pas me voir, mais écouter les candidats. Je suis plus inquiet pour les solistes, car si un candidat panique, la prestation peut tourner à la catastrophe pour tout le monde – le candidat, l’orchestre et le chef d’orchestre.

LCDR : Comment as-tu été choisi pour diriger les demi-finales de ce prestigieux concours ?

A.D. : Le chef d’orchestre italien qui devait initialement diriger les demi-finales du concours Tchaïkovski, Claudio Vandelli, s’est vu proposer un important concert face à 50 000 personnes aux mêmes dates, à Munich. J’avais eu la chance de le rencontrer à l’occasion d’une représentation à Bruxelles, le courant était bien passé et nous étions restés en contact. Il y a trois semaines, il m’a écrit pour me proposer de le remplacer et de diriger les solistes de Moscou de Iouri Bachmet avec sept candidats dans des concerti de Mozart.

LCDR : Comment as-tu réagi ?

A.D. : J’ai hésité un instant car, sachant qu’il n’y a que 45 minutes de répétition par candidat – c’est vraiment peu – et que je n’ai que 25 ans, je craignais que cette première expérience de grande ampleur se transforme en piège et, qu’une fois arrivé ici, je perde mes moyens. Dans le même temps, je me sentais aussi prêt à relever le défi, et le comité d’organisation du concours avait besoin d’une réponse très rapide. J’ai donc accepté. Une semaine plus tard, je recevais l’invitation officielle.

LCDR : Comment t’es-tu préparé ?

A.D. : J’ai d’abord dû apprendre, en deux semaines, sept concerti de Mozart d’environ trente minutes chacun. Finalement, ici, je n’en dirige que cinq sur sept, d’ailleurs. Ensuite, une fois arrivé à Moscou, j’ai eu quinze minutes de répétition avec chacun des six candidats pour revoir les passages difficiles et définir les cadences. Puis, nous avons répété 45 minutes avec l’orchestre – pas une de plus. Je suis arrivé très stressé devant les musiciens, j’appréhendais notamment les problèmes de communication mais finalement, l’ambiance était très détendue. La seule réelle difficulté est que chaque candidat est unique : ils ont chacun leur personnalité et leur manière de jouer Mozart. Il faut donc être capable de s’adapter en très peu de temps, mais j’aime travailler dans l’urgence – et j’ai pu constater que c’est aussi le fonctionnement des Russes !

Pour les Belges, travailler avec des Russes est un gage de qualité

LCDR : Justement, en quoi les musiciens russes sont-ils différents de leurs collègues français ou belges, par exemple ?

A.D. : J’ai remarqué qu’ils répètent moins que nous. Bien sûr, nous avons repris les passages qui ne fonctionnaient pas mais si une partie est propre, les Russes ne la répètent pas dix fois. Cette approche fait qu’ils se redécouvrent pendant le concert – car quand on répète énormément, une sorte de lassitude s’installe, on finit par agir comme un robot, et le concert risque de manquer d’instinct et de naturel.

Généralement, les musiciens en Russie sont davantage dans l’instant présent. Évidemment, ils travaillent avant mais ils sont aussi extrêmement imprévisibles. J’ai eu l’impression qu’ils arrivent en répétition avec une idée mais que, pendant la séance, ils peuvent changer d’avis et s’adapter en fonction des suggestions du chef d’orchestre et/ou des solistes.

LCDR : D’autres étrangers participent-ils au concours ?

A.D. : La grande majorité des candidats sont russes. Un Français participe, et je suis le seul Belge de tout le concours.

LCDR : Pourquoi si peu d’étrangers participent-ils à ce concours international ?

A.D. : Le concours Tchaïkovski rassemble les meilleurs musiciens du monde, et le fait est que le niveau des candidats russes est généralement nettement meilleur que celui des Français, des Belges ou des ressortissants d’autres pays. Pour les Belges, travailler avec des Russes est un gage de qualité – ils bénéficient d’une excellente réputation dans le monde de la musique classique.

LCDR : Pourquoi les Russes sont-ils généralement meilleurs ?

A.D. : Les artistes sont moins soutenus en Europe qu’en Russie. Et puis, en Belgique et en France, on privilégie un enseignement universitaire qui conjugue musique et cours généraux. Alors qu’ici, les étudiants du conservatoire ne font que de la musique – et rien d’autre. Leur niveau est donc meilleur. Et nous, nous nous sentons systématiquement inférieurs, simplement parce que nous travaillons moins.

Ayrton Desimpelaere. Crédits : D.R.
Ayrton Desimpelaere joue du piano depuis l’âge de 9 ans. Crédits : LCDR

LCDR : Comment est née ta passion pour la musique classique ?

A.D. : Un peu par hasard… Vers l’âge de sept ou huit ans, mon père a voulu m’inscrire dans un club de sport mais ça ne m’intéressait pas du tout. Ma mère a donc pensé à une activité plutôt artistique, même si aucun de mes parents n’était issu de ce milieu. Après un essai dans la danse, on s’est tourné vers la musique. J’ai commencé par des classes de solfège. J’ai tout de suite accroché et, au bout d’un an, j’ai pris des cours de piano avec un professeur particulier.

LCDR : Et ensuite ?

A.D. : J’ai réellement commencé le piano dans mon village, à Leuze, à l’âge de neuf ans. À 14 ans, j’ai suivi le conseil de mon professeur de musique et ai tenté le concours à Paris, où je suis parti vivre. J’ai d’abord fait mes classes de piano au conservatoire de la capitale, avant de me lancer, à 17 ans, dans la direction de chœur. Parallèlement, j’ai créé un orchestre avec lequel j’ai donné plusieurs concerts, pendant quatre ans. Je suis ensuite entré au Conservatoire de Versailles, où j’ai fait un perfectionnement piano, et en même temps à la Sorbonne, pour suivre une licence de musicologie.

Plus tard, mes professeurs m’ont conseillé de retourner en Belgique car je n’avais aucune chance en France – les bons musiciens y sont beaucoup trop nombreux. J’ai donc intégré le conservatoire de Bruxelles tout en terminant ma licence à la Sorbonne. Je faisais des allers retours Bruxelles – Paris… ce n’était pas évident. Enfin, ma licence en poche, je suis revenu m’installer définitivement à Bruxelles et ai passé trois ans au Conservatoire de Mons, où j’ai eu mes premières expériences professionnelles dans des orchestres. Parallèlement, j’ai aussi fait un troisième master de musicologie à l’Université Libre de Bruxelles.

LCDR : Et aujourd’hui, tu en as fini, avec les études ?

A.D. : Pas tout à fait : aujourd’hui même, je suis censé être en examen de piano de troisième année de master ! (Rires) J’ai reporté cet examen terminal à l’année prochaine quand l’opportunité d’aller à Moscou s’est présentée.

LCDR : C’est ta première fois en Russie ?

A.D. : Non, je suis déjà venu – mais jamais à Moscou. À l’âge de 14 ans, j’ai participé pendant deux semaines à une master class de piano à Saint-Pétersbourg. On travaillait « à la russe » : enfermés dans une salle, à jouer de la musique non-stop, sept ou huit heures par jour.

LCDR : C’est donc ça le travail « à la russe » ?

A.D. : Je ne sais pas si c’est systématiquement le cas mais ce qui est certain, c’est que les musiciens russes sont exigeants et travailleurs.

L’objectif de la musique russe est systématiquement de rendre les gens heureux.

LCDR : Qu’est-ce qui caractérise la musique classique russe ?

A.D. : Je la trouve très humaine, proche de l’esprit et de la pensée. Il s’agit d’une musique naturelle, expressive, qui ne suit aucune règle mathématique et ne recherche pas le mi-ton parfait. Ce côté « populaire », dans le sens où on introduit du folklore et des sonorités plus traditionnelles dans la musique classique – sans la moindre connotation péjorative-, donne une mélodie plus proche du cœur. L’objectif de la musique russe est systématiquement de rendre les gens heureux.

LCDR : Et que dirais-tu de la musique française ?

A.D. : Comme la musique russe, la musique française est fluide et composée sans idée préconçue, et permet de sortir des structures et règles traditionnelles. Par exemple, être confronté à sept mesures dans une musique de Mozart, qui n’en utilise généralement que six, me perturbe – alors que la même structure chez Tchaïkovski ou Moussorgski ne me dérangera absolument pas. La base est toujours importante mais il faut également s’ouvrir au reste – et la musique russe excelle en la matière.

LCDR : Qu’est-ce que ça représentait, pour toi, de venir en Russie ?

A.D. : Un rêve… j’ai le sentiment que la culture est particulièrement valorisée, ici. Il suffit de comparer l’état des théâtres en Belgique et en Russie pour s’en convaincre. À Bruxelles, notre conservatoire tombe en ruines et ne dispose d’aucun budget alors qu’ici, on n’arrête pas de construire des salles incroyables. Je m’estime particulièrement chanceux de pouvoir jouer des œuvres qui ont du sens et une histoire, dans un pays qui a lui-même une histoire riche et fascinante. Avant de partir, j’ai d’ailleurs prévenu mes amis : « Si je ne reviens pas, c’est que j’ai demandé l’asile politique en Russie ! »

LCDR : Et as-tu fait ta demande ?

A.D. : Pas encore ! (Rires). Mais il est certain que je vais venir plus souvent désormais. Au vu de cette expérience, j’aimerais travailler plus avec les Russes.

  1. La Russie, l´avenir de l´Europe, si et seulement si, l´Europe en prenait conscience.

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