A écouter : trois labels indie russes qui ont choisi de produire des cassettes.


La cassette audio était synonyme de liberté. Petite, pratique, pas chère, elle pouvait enregistrer, être copiée, re-et-recopiée jusqu’à ce que mort s’en suive. Évincée par le disque aux débuts des années 2000, la « K7 », de son petit nom, fait un grand retour depuis près de cinq ans, notamment en Russie, où plus d’une dizaine de labels exploitent activement ce format qu’on croyait dépassé. Nostalgie ou effet de mode ? Le Courrier de Russie a posé la question aux fondateurs de trois labels indépendants.

Nazlø Records

C’est à quelques mètres d’une datcha calcinée de la région de Moscou, dans un bania désaffecté, que Rouslan, 28 ans, et Ieronim (pseudonyme), 25 ans, ont enregistré leurs premières cassettes sur un vieux magnétophone, il y a huit ans. Au départ, la démarche était personnelle. Les musiciens jouaient et enregistraient leurs performances journalières sur des cassettes. « On faisait ça pour rigoler, notre groupe changeait de nom à chaque fois. La pochette, on la réalisait à base d’autocollants publicitaires que l’on décollait dans l’elektritchka », se remémore Ieronim, doctorant en langue japonaise dans le civil.

Inspirés, les deux acolytes se sont alors dit que leur concept pouvait aller plus loin et ont décidé, il y a près de deux ans, de créer Nazlø Records avec un troisième compère, Aliocha. « Rien à voir avec un label, je dirais plutôt qu’il s’agit d’une entreprise communautaire », s’empresse de souligner Rouslan, un grand gaillard barbu. Depuis, Nazlø a produit 27 cassettes, tirées entre 10 et 20 exemplaires chacune, pour d’obscurs groupes russes, tels que Jyr (« chanson » en tatar), Beskorystnoe iznasilovanie (« Viol désintéressé ») ou Electro Haram, sans dépenser un kopeck. « Nous recyclons de vieilles cassettes dont les gens se débarrassent et enregistrons sur un magnétophone, qui nous a été donné, tout ce qui nous semble intéressant », explique Ieronim.

Nazlø ne vend d’ailleurs pas ses productions, préférant les troquer ou simplement les donner. « Un jour, j’ai même mis de l’argent dans un des boîtiers… Rien que de penser à un prix, ça me fait mal à la tête », raconte Rouslan, en se grattant le crâne.

L’intégration d’éléments à l’intérieur des boîtiers est d’ailleurs devenue la signature des deux musiciens. Parmi leurs inventions les plus folles : l’insertion des dents de lait du musicien Vulvan Sun dans chacune de ses cassettes. « Sa mère les gardait dans un petit porte-monnaie. Il y en avait une quinzaine. J’ai donc produit autant de cassettes que de dents », se souvient Ieronim. Pour l’enregistrement des chansons du barde tchétchène Imam Alimsultanov [tué dans un attentat en 1996. À la fin de sa carrière, il avait chanté pour les séparatistes tchétchènes, ndlr], Nazlø est allé jusqu’à mettre un pétard dans la cassette. « Imam a une chanson intitulée Allah Akbar et, puisque la formule est associée au terrorisme dans notre société, nous avons donné à l’auditeur la possibilité de faire exploser la cassette », précise Rouslan. Nazlø devrait très prochainement sortir une série de cassettes dont les pochettes seront faites à base de papier imbibé du sang de l’artiste moldave Uletvin Pavlagichaev, à la demande personnelle de ce dernier.

« La cassette permet une grande liberté et offre un vaste espace d’expression artistique : dedans, dessus, autour… Alors qu’avec les disques, il est difficile de faire quelque chose de nouveau. Et puis, il faut admettre que personne ne sait plus quoi faire de ces bouts de plastique ! C’est la mode à l’envers », explique Ieronim.

Klammklang

Moins extravagant mais tout aussi original, le label Klammklang, basé à Krasnoïarsk (Sibérie), se démarque par une forte politique de soutien à la scène musicale locale. « Il y a beaucoup de bons musiciens en Russie et en Sibérie qui ne parviennent pas à être produits, et il est plus que temps, aujourd’hui, de monter une industrie musicale indépendante », martèle Stanislav Charifoulline, 30 ans, créateur de Klammklang, DJ et figure très active de la vie culturelle sibérienne.

Convaincu de la mort du CD et manquant de fonds pour éditer des vinyles, cet ancien docteur en linguistique s’est tourné vers son compagnon de jeunesse : la bonne vieille cassette. « Dans les années 1990, chaque fois que quelqu’un arrivait avec de nouveaux albums, on copiait tout sur des cassettes. J’ai toujours aimé ce format, et c’est important, en musique, quand un objet porte un message – il crée un lien direct entre le son et l’auditeur. L’acheter signifie l’écouter ; alors qu’avec le téléchargement, on peut obtenir la discographie complète d’un artiste et se contenter d’une chanson », soutient Stanislav.

Le jeune homme est prêt à produire n’importe quel artiste, tant que sa musique lui plaît. « Bien que je sois aujourd’hui tourné vers la musique électronique, je pourrais très bien enregistrer demain du black métal ou du jazz. Nous ne surfons pas sur les courants à la mode. J’ai par exemple produit Kosichkin Tapes d’Egor Klochikhin : une compilation d’environ 40 minutes de vieux enregistrements datant de 1970, redécouverts sur des bandes audio », explique le fondateur.

Le label a ainsi produit huit cassettes depuis 2013, signées à grande majorité par des artistes sibériens, comme Galina Ozeran ou Nikita Bondarev, et une par les Américains de Hippies Wearing Muzzles, – toutes en rupture de stock. « On me demande même d’en rééditer, se félicite Stanislav, avant d’ajouter : Mais je suis trop fainéant pour ça. »

Du design à l’envoi, le jeune homme gère seul tout le processus de production, soit 20 à 50 copies à réaliser, emballer et enregistrer en temps réel pour chaque opus. « Vous vous imaginez : quarante minutes d’enregistrement, multipliées par 50, sans oublier le changement de face… ? », raconte-t-il, abandonnant son calcul en chemin.

Les productions sont vendues 400 roubles pièce en Russie et 9 dollars à l’étranger, sachant que plus de 80 % des ventes sont réalisées en dehors de Russie : principalement en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Allemagne, en France et au Japon. « Le peu de bénéfices que je fais est réinvesti dans les projets suivants ou mis de côté pour améliorer la qualité des productions futures », commente le Sibérien.

Stanislav relève d’ailleurs un intérêt grandissant pour les artistes russes dans le monde, à l’image du boom qu’a connu la musique africaine dans les années 1990. « La dernière fois que j’étais à Berlin, les gens ont tout simplement halluciné en découvrant qu’on jouait ce style de musique en Sibérie. Genre, Wow ! Ces gars qui chevauchent des ours sur la glace dans une dictature savent faire de la techno ? Eh oui – la Sibérie a ses soirées, ses artistes, son propre style musical très expérimental et son identité », conclut-il.

Full of Nothing

Des clichés, Full of Nothing n’en a jamais souffert, ni profité. En cinq ans d’existence, le label installé à Petrozavodsk (Carélie) a su trouver un juste équilibre entre sa production russe et étrangère. Le catalogue de Full of Nothing comprend à la fois des représentants de l’underground russe, tels Clathrus, AWOTT ou Sashash Ulz, et des artistes étrangers, comme le groupe anglais Gnod, l’Indonésien Husnaan et l’Ukrainien Edward Sol. « Nous nous sommes toujours positionnés à l’international et non comme un label russe. Notre sélection se base uniquement sur les styles de musique qui nous sont proches, tels l’ambient et l’electronica, et 95 % de nos cassettes sont vendues à l’étranger », explique Ivan, 25 ans, fondateur du label avec Anya Kuts, 24 ans, sa partenaire dans le duo électro Love Cult, principale activité professionnelle de ces étudiants en langues allemande/anglaise et arts visuels.

Le jeune label ne se fixe pas non plus de limites de format, exploitant sans gêne autant le mp3, que le vinyle (depuis 2015) et les cassettes – pour lesquelles Ivan a malgré tout une affection particulière. « Le premier album de Love Cult a été enregistré sur cassette ; c’est un format sentimental, romantique et naïf. C’est très simple et peu coûteux de se procurer un lecteur de cassettes et les vieilles voitures en sont souvent équipées. Plus personne n’écoute de disques, la preuve : les derniers ordinateurs portables Apple n’ont plus de lecteur CD », ajoute le jeune homme.

Face à une demande croissante pour ce produit, Full of Nothing a adapté ses moyens de production, passant du simple magnétophone à un duplicateur quatre cassettes, avant de travailler, depuis 2013, avec GoTape, un studio d’enregistrement professionnel qui venait d’ouvrir ses portes à Saint-Pétersbourg. « Nous avons compris, à un certain moment, que nous voulions une vraie qualité audio et que notre matériel laissait trop de fritures. Aujourd’hui, notre but est de proposer un produit de haute qualité, capable de rivaliser avec les meilleurs labels mondiaux », assure Ivan.

Un processus qui demeure toutefois coûteux : produire et enregistrer une cassette leur revient à 200 roubles, auxquels il faut ajouter encore 50 roubles de frais d’impression de la pochette. Les cassettes sont vendues 7 dollars sur Internet. Et seulement 50 exemplaires sont disponibles. « Un mois suffit à tout vendre », assure le créateur de Full of Nothing. Parallèlement, les musiques sont en vente sur le site internet du label, d’où Ivan et Anya tirent leurs principaux bénéfices. « Notre chiffre d’affaires provient à 50 % des ventes numériques et à 50 % des ventes de cassettes. Mais ces dernières sont peu rentables, et c’est surtout pour l’objet que nous continuons de les produire. Car le but d’un label est d’apporter la musique aux gens. Et si ce produit est à la mode aujourd’hui, pourquoi ne pas continuer ? L’argent récolté grâce aux ventes de K7 est de suite investi dans les suivantes », précise Ivan.

Le jeune musicien ne cache pas, enfin, que le marché des cassettes audio est aujourd’hui en pleine explosion en Russie. Mais il déplore que la majorité des acteurs ne désirent pas s’exporter. « En discutant avec nos distributeurs en Asie, je constate qu’ils ne connaissent aucun artiste russe. Nos groupes ont trop tendance à produire de petits tirages, à écrire en russe, et à ne vendre que lors de leurs concerts en Russie. C’est dangereux de mettre trop l’accent sur l’exotisme », regrette Ivan, présageant tout de même un avenir radieux à la cassette pour plusieurs années encore.