Andreï Makine est l’un des écrivains russes contemporains les plus connus en France (Prix Goncourt 1995)

Andreï Makine : « La Russie est un gros poisson »

Andreï Makine est l’un des écrivains russes contemporains les plus connus en France (Prix Goncourt 1995), où il vit depuis plus de 25 ans. Rencontre dans un café de Saint-Germain-des-Prés.Le Courrier de Russie : Qu'aviez-vous en tête en quittant l'URSS, et pourquoi être parti ?Andreï Makine : Je n'ai pas d'images précises mais je garde l'impression nette de m'être retrouvé entre deux Russies – la première étant celle où j'ai vécu enfant et en laquelle je croyais. Une Russie fraternelle, qui possédait une idée très forte : celle du socialisme (ou peu importe le nom), celle de l'Union soviétique, et qui ne pouvait pas être une idée fausse, car on l'avait déjà payée trop cher. C'est une réflexion qui peut paraître absurde. Mais quoi qu'il en soit, dans le milieu des années 1980, cette Russie était terminée, c'était évident, et celle qui était en train de naître ne me plaisait pas du tout. Je savais que je n'y vivrais pas. Il aurait peut-être fallu y grandir, y passer, déjà, sa jeunesse. Mais cette nouvelle Russie m'a poussé à partir car je me suis dit que cela prendrait trente ans – et j'avais raison –, pour que les gens s'enrichissent, bataillent, se haïssent. Je n'avais pas, moi, d'histoire à écrire dans ce pays, je n'appartenais à aucun des cas possibles. Donc j'étais là, entre une nation en collapse total, et l'autre qui s'échafaudait – un pays mercantile, qui commençait à compter en dollars. Je suis Russe, pourquoi aurais-je dû compter en dollars ? Cela ne me convenait pas.LCDR : Que reste-t-il de votre Russie ?A.M. : Je pense que j'ai été dans ma jeunesse quelqu'un d'assez croyant, dans le sens que je croyais non à l'idéal du communisme mais à l'idéal fraternel du communisme. J'ai grandi à une époque où il arrivait qu'un ouvrier débarque dans une ville qui lui était inconnue pour travailler à l'usine. Il arrive tard, il n'y a pas de foyer, il frappe à n'importe quelle porte (j'ai vu la scène), il se présente et demande qu'on l'héberge. La maîtresse de maison répond qu'elle ne dispose que d'une seule pièce, qu'elle vit avec son mari, ses enfants et ses propres parents, qu'elle n'a pas de place. Et là, le mari rétorque : « Mais non, enfin pas de problème, il va coucher sous la table ». Comprenez-moi, je n'idéalise pas la Russie mais disons qu'il y avait cette fraternité : un inconnu n'était pas forcément un ennemi.LCDR : Cela a disparu complètement, selon vous ?A.M. : Non, ça existe toujours en Sibérie. Mais pour des raisons différentes, et sous la contrainte du climat, les gens sont bien obligés de se serrer les coudes. C'est presque de la fraternité climatique.
La civilisation russe est  extrêmement rapide
LCDR : Vos livres sont une incitation au voyage en Russie, alors que vous, vous êtes en France depuis des années. Est-ce douloureux?A.M. : Non, ce qui est douloureux, c'est de se dire que pour y retourner, il me faudrait une autre vie. Si j'avais trente ans, comme lorsque je suis arrivé à Paris, cela aurait peut-être un sens. Mais à mon âge… venir en touriste ?

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Propos recueillis par Nina Fasciaux

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