RAIG : les 100 albums du nouveau rock russe

Rencontre avec Igor Gorely, co-fondateur de RAIG Records, un des derniers labels indépendants d’Europe.


Avec 38 % de disques vendus en moins en Russie entre 2007 et 2011, second plus important marché de la musique piratée après la Chine selon la IFPI1, le disque semble ne pas avoir la cote au Grand pays. Pourtant, y survit depuis une dizaine d’années un des derniers labels indépendants d’Europe. Rencontre avec Igor Gorely, co-fondateur de R.A.I.G. Records.

RAIG
Igor Gorely et son fils Miron, Croatie Open Air festival 2013

Lorsque l’on se rend chez des Russes, jeunes ou vieux, une chose paraît souvent étrange à première vue : l’absence de disques de musique sur les étagères. Exception faite bien sûr de quelques compils poussiéreuses (espérons-le !) issues de la collection « Méga Hits 90 ». Mais en arrivant chez le co-fondateur du label indépendant RAIG Igor Gorely, la cinquantaine, taille moyenne et voix douce, c’est l’impression inverse. « Je suis un vrai collectionneur ! », avoue-t-il en toute modestie, en montrant son impressionnante collection de CDs et de vinyles. « Les Russes n’achètent pas de disques car ce n’est pas dans leur mentalité, explique Igor. Au temps de la Russie tsariste, il existait une culture de mécénat des musiciens, une tradition qui a disparu sous l’URSS. Au lendemain de la chute de l’Union, beaucoup de choses ont changé – mais pas cette approche vis-à-vis de la musique : le CD n’est un objet ni de prestige, ni de première nécessité. Aujourd’hui, les jeunes savent que l’on n’achète pas de disques : on télécharge tout, gratuitement, sur Internet. » Conscient de cet état d’esprit, qu’est-ce qui a donc bien pu pousser Igor, retraité prématuré à la suite d’un accident de la route, à se lancer dans la folle aventure de la création d’un label en Russie ?

« Comme une vraie entreprise »

Diplômé de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) en section asiatique, et après une carrière d’analyste international en Corée du Sud et en Europe, Igor Gorely revient à la fin des années 1990 à Moscou. Retrouvant ses anciens amis – devenus peintres, photographes ou encore musiciens -, il se rend rapidement compte que la situation, pour ces derniers, est loin d’être simple en Russie. « En Russie, les groupes qui jouaient de la musique un peu extravagante ne parvenaient pas à trouver de producteurs assez fous pour les suivre. Que fallait-il faire d’eux ? Les oublier ? Surtout pas ! Au courant de ce qui se faisait aux États-Unis et en Europe, j’ai eu l’idée de créer une association qui aurait pour but de montrer qu’en Russie aussi, il y avait de la musique, et qu’il fallait respecter ces artistes alternatifs », se souvient Igor. C’est ainsi que RAIG (Russian Association of Independent Groups) voit le jour, en 2002. À sa tête, deux amis : Gorely et Dmitri Gomziakov, qui s’occupe également du design des pochettes. « Au départ, les groupes me disaient : Tiens, voilà notre musique, si tu crois vraiment que ça peut marcher, va voir les producteurs et mets-toi d’accord avec eux ! Je me retrouvais alors, en-dehors de mes heures de travail, à faire du porte-à-porte chez les fabricants de disques moscovites, avec mes enregistrements sous le bras, pour leur vendre ces produits. Parfois ça marchait, d’autres fois, non », poursuit Igor, le sourire aux lèvres.

Très vite, la petite association devient un vrai label. Le premier à y adhérer est le chanteur-poète Tikhon Koubov, et RAIG sort son premier vinyle en 2003. « On faisait tout tout seuls, se rappelle Igor. On signait et rédigeait nos propres contrats, les premiers disques sortaient sur notre argent. En fait, tout se passait comme dans une vraie entreprise ! ».

À l’époque, les groupes étaient majoritairement originaires de Russie. Mais Igor ne voyait aucune raison de s’arrêter aux frontières de son pays. « Mes amis européens me parlaient souvent des difficultés que rencontraient les groupes là-bas, se souvient-il. Un jour, avec Dmitri, nous nous sommes dit que nous pourrions accueillir également des groupes venus d’ailleurs. » Les premiers étrangers à rejoindre la communauté RAIG furent les Croates de Seven That Spells, en 2005. Et si le jeune label peut se permettre de jouer dans la cour internationale, c’est qu’il possède depuis les débuts une bonne structure de vente à l’étranger. « Nous n’avons aucun distributeur officiel en Russie, souligne Igor. Le nôtre est basé aux Pays-Bas. Nos CDs qu’on trouve en Russie sont en fait importés directement de Hollande ! »

Le fric, c’est pas chic

Avec le temps, le catalogue de RAIG s’étoffe de nouveaux groupes. Pour les artistes, la marche à suivre est simple. Le groupe envoie, en premier lieu, une démo à Igor. Si ce dernier apprécie, il leur propose un contrat, conforme aux standards européens. Une fois l’accord signé, c’est le tour du tirage et surtout du design. RAIG se réserve désormais le droit de choisir l’aspect du CD car « un bon musicien n’a pas nécessairement bon goût ». Chaque disque est tiré à 500 copies maximum. « Et nous ne procédons jamais à une seconde fournée », souligne Igor. 12 % de la production reviennent au groupe. À aucun moment les artistes ne déboursent un centime. Une quarantaine de disques sont envoyés à divers magazines européens et américains – « pour la com’ ». Le reste des albums est mis en vente. « Le but n’est pas de gagner de l’argent, tient à préciser Igor. Nous essayons simplement de revenir sur notre investissement. Bien sûr, si nous gagnons plus, c’est génial. Mais ça sert exclusivement à financer davantage d’autres projets. »

Si Igor insiste sur le fait qu’il agit d’abord par plaisir, il ne cache pas, cependant, que les choses n’ont pas toujours été faciles. « À trois reprises, il nous a fallu injecter de l’argent de notre poche, reconnaît le producteur. Mais la machine a l’air de tourner toute seule, maintenant. »  Et si le label tient toujours debout, au bout de 11 ans d’existence, c’est qu’il profite depuis peu d’un atout de taille. « Le vrai tournant pour nous, ça a été en 2011 – quand PayPal a lancé ses services en Russie, confie Igor, réjoui. Jusqu’alors, nous n’avions que très peu de clients qui passaient commande directement sur le site : tout transitait par notre distributeur. Un Français, par exemple, qui souhaitait acheter un disque, devait m’envoyer l’argent par la poste, ce qui est risqué, puis je lui renvoyais le CD par colis international, ce qui coûte très cher chez nous… »

Une œuvre d’art

Produire un CD coûte entre 500 et 3 000 euros (disques et pochettes en carton) à Igor, selon le nombre d’exemplaires et la qualité de la pochette, toujours réalisée en Russie. Les prix de vente oscillent entre 8 et 63 euros pièce. Une différence qui s’explique par l’attention toute particulière que les deux hommes apportent à leurs « bébés ». « Avec RAIG, nous n’avons jamais fait dans l’ordinaire, explique Igor, en montrant le coffret d’un de ses derniers projets – une boîte en carton abritant une dizaine de cubes en bois gravé. L’objectif, c’est que les gens achètent non seulement de la musique, mais une véritable œuvre d’art ! »

RAIG
Pochette du Cd du groupe russe Womba

Le catalogue de RAIG propose aujourd’hui 96 albums originaires du monde entier s’inscrivant dans la mouvance rock alternative (rock psychédélique, noise, expérimental, etc.) – des groupes comme Tigrova Mast, The Re-Stoned, Vespero ou encore Womba. La quantité d’artistes signés varie selon les périodes. Certains sont là depuis le début, d’autres sont partis. « Nous faisons ça pour le plaisir. Si des tensions naissent, il vaut mieux mettre un terme à la collaboration », affirme Igor. En ce qui concerne l’avenir, six sorties sont prévues pour 2013. Pas de grand changement à attendre, les deux acolytes préfèrent miser sur la qualité et la stabilité. Car, comme tient à le noter Igor, « beaucoup de labels ne durent pas plus de trois ans ». RAIG rencontre pour l’instant un succès incontestable – et nous ne pouvons que leur souhaiter que ça rock’and’roule encore longtemps pour eux !

Tous les artistes sont à retrouver sur le site de RAIG : raig.ru