|  
37K Abonnés
  |   |  
Phala(n)ster : une cité autogérée des livres (au) dans le cœur (de la) du Capital(e)

Phala(n)ster : une cité autogérée des livres (au) dans le cœur (de la) du Capital(e)

Lettres blanches sur fond rouge, le passant un tant soit peu attentif s’arrête interdit devant ce nom bizarre : « Фаластер, Phalastère». Encore un effort d’attention et il distinguera, peinte à la main, la petite lettre noire discrètement glissée, entre le a et le s : н, n. « Phalanstère », quoi, et non фаластер, phalaster, le drissastre, être à peine moins introuvable que la licorne. Ce détail typographique imprime dans la chair de la matière tout l’esprit des lieux. De ce lieu qui, sis à 10 minutes à pied du Kremlin, et pourtant introuvable sans l’aide de quelques voisins de quartier un peu informés, est planté là, sans tapage, désinvolte, à deux pas de l’une des zones les plus chalandes de la capitale.

Phala(n)ster

Oui, dans cette utopie réelle, le client n’est ni roi ni serf, terriblement libre d’errer sans but entre les rayons d’une librairie qui ressemble à la fois à toutes les autres et à une hybridation de bibliothèque de professeur d’université un peu bordélique et de marché aux puces pas trop sauvage. Classiques du marxisme et moins classiques, philosophes de France et de Navarre, auteurs plus ou moins confidentiels de pamphlets anarchistes, poètes des folles années 1910 et 1920 ou écrivains des plus contemporains, historiens de l’orthodoxie russe ou du stalinisme, politologues et autres économistes hétérodoxes, théoriciens et critiques d’art ou de littérature en tous genres, livres-objets ou livres jetables, vous trouverez là tout ce que vous ne trouverez pas à Biblio-Globus, et quant au reste vous le trouverez à des prix assurément plus amicaux.

Revenons, avec son fondateur et directeur Boris Kouprianov, sur l’histoire de cette gauloise cité des livres qui résiste, depuis bientôt 10 ans, à l’empire des nouveaux managers romains et autres barbares du business.

Phalanster. Phala(n)ster : une cité autogérée des livres (au) dans le cœur (de la) du Capital(e)

Coopérative pionnière

Les débuts, d’abord. « A l’origine, en 2002, nous étions cinq, cinq personnes à qui ne plaisait pas ce qui se passait dans l’industrie du livre, dans le monde des libraires. Le nom que nous avons adopté, « phalanstère », renvoie bien sûr à l’origine classique fouriériste, et reflète une vision du monde, notre volonté de nous organiser sur la base d’un principe coopératif. » Le concept de ces librairies indépendantes qu’on dit en général « gauchistes » ou « anarchistes », selon les préjugés dominants et les phobies qui les motivent, n’est après tout pas très nouveau au pays de Fourier : la librairie Parallèles à deux pas des Halles, la Librairie du monde libertaire de la rue Amelot… Y auraient-ils trouvé leur modèle, ou quelques autres avant eux en Russie ? « Non, il n’y a pas de précédent de Russie, et quant à l’Etranger, nous connaissions l’existence de tels lieux, mais nous n’en savions pas plus. C’était une première expérience, à partir de rien. Nous sommes d’ailleurs prêts à toutes les formes de coopération avec des confrères étrangers, mais les occasions ne se sont pas encore présentées. En Russie, en revanche, il y a eu la fondation de Piotrovskiï à Perm, seul autre exemple de librairie indépendante à ce jour, même si ce n’est pas tout à fait dans le même esprit que nous. »

Critique pluraliste

La politique éditoriale, ensuite, nerf de la guerre. Comment ce fonds unique a-t-il donc été constitué ? « On exerce une sorte d’autocensure. Nous choisissons des livres qui ne soient pas seulement récréatifs, mais qui soient polémiques et qui fassent réfléchir le lecteur. Ce qui inclut, du moment que le propos est intelligent, des livres de toute tendance, et avec lesquels nous ne sommes pas forcément tous d’accord. Mais nous ne décidons pas collectivement, chacun choisit et propose de son côté. C’est le règne de la démocratie : on peut être en désaccord entre nous, et cela permet de retenir des auteurs de tous les bords politiques. »

La politique – ce qui rassemble, et ce qui sépare. Mais à Phalanster, on évite deux écueils. Il n’y a pas ici de frontière entre les livres « politiques », ou sur la politique, et les autres : « tout auteur exprime, même indirectement ou de façon latente, une attitude sociale et une position politique ». Et il n’y a pas de bonnes positions politiques et de mauvaises, mais seulement des mauvais livres : un bon écrivain « de droite » a sa place, un mauvais écrivain « engagé à gauche », non.

Certes, Kouprianov se dit plus proche à titre personnel du « gauchisme » que de toute autre tendance, mais c’est, au sein de la librairie, un penchant parmi d’autres non exclusif. « La littérature conservatrice a sa place. Nous nous efforçons de faire des choix objectifs, et des auteurs comme Ernst Jünger et Carl Schmitt ne doivent pas être exclus. Je suis tout sauf libéral, mais la littérature libérale, elle aussi, doit être représentée quand elle est de qualité. Notre but essentiel, c’est de développer l’esprit critique du lecteur, sa capacité à s’affranchir des clichés, politiques aussi bien que littéraires. Ce que nous voulons, c’est initier la liberté, pas l’imiter. »

Prix d’amis…

La politique des prix, point à peine moins sensible. Tout le monde vous le dira : ne vous ruez pas d’emblée chez Biblio-Globus, ni même à Moskva, qui a certes meilleure réputation ; allez d’abord fouiller chez Phalanster, si vous avez un peu de temps, et un peu moins d’argent. « Il n’y a pas d’exceptions : nous faisons une marge faible sur tous les livres. On a dû augmenter un peu les prix depuis l’ouverture, avec la crise notamment. Mais le but reste de proposer des livres accessibles, de renouveler les stocks, et enfin de payer les salaires, et c’est tout. » Avec une marge oscillant entre 35% et 38%, Phalanster est en effet hors compétition : « La marge en moyenne en Russie varie de 70% à 110%. » Gageons en tout cas, quand on sait que le coût du loyer de ce local de taille modeste (guère plus de 100 mètres carrés) se monte à la coquette somme de 6500 euros par mois, que ce n’est pas le frénétique désir de méga-profits qui fait agir et vivre les membres de la coopérative.

…sortie libre

Mais telle est la ligne intangible de la maison, et cette politique va au-delà des critères purement économiques. Il n’est pas rare de voir, dans la librairie, l’un de ces lecteurs sans le sou qui, assis dans un coin de la pièce, avale des heures durant des livres qu’il n’achètera pas, barrant l’accès à un rayon complet, et dissuadant tout acheteur potentiel par son air profondément concentré. Mais qu’importe : vous ne verrez ici personne s’approcher pour lui expliquer l’air mielleux à souhait que le magasin « n’est pas une bibliothèque ». Le taux de rotation des stocks n’est pas le critère prioritaire : « Ce qui compte pour nous, c’est que les gens aient accès à un contenu, des informations que nous considérons comme importants d’un point de vue intellectuel, social et politique. Tout le monde peut comprendre que, même à Moscou, les livres ne sont pas à la portée de toutes les bourses. »

Petia, encore étudiant, qui a rejoint Phalanster fin 2009, confirme cette politique de refus de toute forme d’agressivité commerciale tant par son style discret et peu prolixe que par ses positions de principe : « Je peux répondre aux questions des clients, les aider dans leurs recherches quand ils sont perdus, mais je préfère m’abstenir de recommander des livres, car il est souvent difficile de cibler l’interlocuteur, et le risque existe toujours de forcer l’achat, surtout quand un rapport de confiance s’est établi et que la personne vous respecte. »

Phala(n)ster : une cité autogérée des livres (au) dans le cœur (de la) du Capital(e)

Autogestion socialiste

Phalanstère, disions-nous : cette entreprise pas comme les autres, comment est-elle organisée du côté de l’envers du décor ? On entend dire que tous les salaires sont égaux, qu’il n’y a pas de hiérarchie… « En 2002, il y avait en effet une égalité absolue de principe entre tous les membres. Avec le temps, on a établi un minimum de hiérarchie, indispensable au bon fonctionnement de la librairie. Mais elle est plus nominale que fonctionnelle en proportion de l’expérience dont chacun dispose, c’est-à-dire de l’ancienneté. » Et les salaires, alors ? « Ils sont égaux, oui, et tournent autour de 30 000 roubles, ce qui est évidemment un salaire assez modeste. C’est pourquoi nous essayons d’apporter des compléments de rémunération, sur la base suivante : ce que chacun gagne en-dehors de Phalanster, comme moi par exemple, qui ai travaillé à côté pendant plusieurs années à Garaj [Centre de culture contemporaine, ndlr], est redistribué à part égale à l’ensemble des collaborateurs. » Et l’organisation concrète du travail, au fait ? « Chacun fait un peu de tout, explique Vadim, qui fait partie de la famille depuis 2003. Cela va de l’aménagement physique du magasin, la gestion des stocks, la caisse, au travail sur le site internet, bien que, pour ce dernier, on ait quand même eu besoin d’un spécialiste, dont c’est le boulot. Et bien sûr, on doit tous connaître toute la littérature disponible, car tout le monde fait de l’accueil. »

Ni marque…

Mais Phalanstère, serait-ce donc une marque, une chaîne avec ses succurçales, telle celle de Winzavod, ce haut-lieu du commerce de l’art contemporain, où existe une libraire du même nom ? « Quand le Phalanster de Winzavod a été lancé en 2008, par l’un des fondateurs de la première librairie, Maksim Sourkov, le lieu n’était pas aussi populaire auprès de la jeunesse branchée qu’il l’est aujourd’hui. Mais les deux librairies sont différentes dans le principe. Sourkov a une autre approche, tournée vers les arts et la culture, les belles-lettres, ce qui est conforme à l’esprit de Winzavod. Mais ce n’est pas un problème, au contraire : nous ne cherchons pas à fonder une chaîne, le concept de la librairie n’est pas clonable. »

…ni propriété

Plus récemment, Liouba, une jeune Pétersbourgeoise qui anime une radio anarchiste sur internet, est entrée en correspondance avec Boris pour lui faire part de son projet d’ouverture à Saint-Pétersbourg d’une librairie de même esprit que Phalanster. Mais le projet n’a pas débouché pour l’heure. « Encore une fois, « Phalanster » n’est pas notre propriété, notre marque. Le projet en est encore à l’étape initiale, et s’il y a possibilité, nous sommes toujours prêts à apporter notre aide aux projets de ce type. On facilite les contacts avec les maisons d’édition à Moscou, on garantit l’honnêteté des gens que nous soutenons auprès des partenaires financeurs, on fournit une partie du stock quand il y a lieu, si les thématiques sont les mêmes, et enfin on réalise des publi-infos sur internet. Nous l’avons fait pour Piotrovskiï, et nous serions ravis que le projet de Liouba se réalise, et de pouvoir l’y aider de la même façon. »

Souhaitons donc que le principe essaime, à la façon des rhizomes, que les phalanstères littéraires se multiplient, libres des « chaînes » de la distribution et des « marques » qu’elles impriment, indélébiles, à qui les porte.

Et signalons, pour finir sur une note encourageante, l’ouverture le 3 juillet dernier de Guileïa, librairie de l’éditeur éponyme, dont le nom est venu s’ajouter à la trop courte liste des libraires sans maître de Russie..

Simon Roblin

Dernières nouvelles de la Russie

Économie

Grèves à la sauce italienne à Togliatti

La Banque de Moscou, dont la bonne santé dépendait de relations étroites avec la municipalité Loujkov et ses entreprises, traverse une période de troubles. Elle est aujourd’hui le théâtre de plusieurs « affaires », qui ont déjà abouti à la mise à l’écart de son président Andreï Borodine et de son vice-président Dmitriï Akoulinine, accusés d’abus de pouvoir. Le Tribunal de Moscou a pris cette décision suite à la requête du Comité d’Instruction, dans le cadre de l’enquête qu’il mène sur une escroquerie liée à l’attribution d’un crédit de 13 milliards de roubles à la société Premier Estate.

21 avril 2011
Économie

Sergueï Polonskiï retourne à la case départ

L’actualité économique de la quinzaine en Russie en cinq faits marquants.

8 avril 2011
Économie

Le crédit immobilier repart, mais pour qui ?

Les experts, Delta Credit en tête, prédisent une accélération de la reprise sur le marché du crédit hypothécaire : en 2010, 370 milliards de roubles ont été distribués, soit 44% de moins qu’en 2008, mais2,4 fois plus qu’en 2009, année de la crise ; en 2011, c’est 580 milliards qui devraient l’être.

1 avril 2011