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le passé récent de la mode russe, et rencontré ceux qui détermineront son avenir.

L’après-mode

Insulte aux bonnes mœurs et faute de goût. Cela fait déjà belle lurette que la mode russe est sortie de ces écueils. Les dieux du glamour perdent irrémédiablement de leur panache, depuis la Baltique jusqu’aux côtes de l’océan Pacifique, en passant par les grandes plaines sibériennes. La nouvelle génération boude les géants de la haute couture et se moque des tendances. Du haut de leurs 18 ans, ils proclament le droit de chacun à sa propre mode, et mettent en pratique leur idéal dans les dépôts-ventes de Copenhague et de Stockholm. Ils évitent, par principe, la majorité des boutiques moscovites, car « les mêmes collections sont vendues trois fois moins cher sur Internet ». Toujours plus loin dans leur combat contre l’uniformité, ils ouvrent leurs magasins et créent leurs marques. Pas chères, car « les vêtements design ne doivent pas coûter des fortunes ». Le Courrier de Russie a parcouru le passé récent de la mode russe, et rencontré ceux qui détermineront son avenir.

le passé récent de la mode russe, et son avenir.

« Et ces capuchons aux couleurs acidulées. Vous vous en souvenez ? » Tatiana Koulakhmetova, experte du monde de la mode et directrice de l’agence Fashion Technology m’interroge en souriant. Et comment ! Les années 1990. Le début. Je prends le temps d’en choisir un parmi les trois de ma garde-robe pour aller à l’école. Sachant que, chemin faisant, je rencontrerai une dizaine de femmes portant la même coiffe et que toutes les filles de ma classe en porteront un. « Une mode qui n’existait nulle part ailleurs qu’en Russie », ironise Tatiana.

« Cela ne me gênait aucunement d’arborer le même capuchon que tout le monde, confie Victoria, médecin de 52 ans. Au contraire, cela me procurait un sentiment de confort. Je m’imaginais être très à la mode ». Un « archaïsme » dans la nouvelle grammaire vestimentaire qui s’élabore en Russie post-soviétique, c’est ainsi que Linor Gravik, écrivain de renom et chercheuse en costume national, qualifie le phénomène. « En URSS, la mode ne s’exprimait pas en « tendances » mais en vêtements concrets, commente Linor. À un moment donné, toutes les femmes se mettaient à porter une jupe noire de longueur et de coupe déterminées. Il était hors de question de porter la même en bleu, car c’est précisément la noire qui était à la mode ». Preuve que le langage vestimentaire existait à l’état embryonnaire à l’époque soviétique.

Langage qui n’a jamais eu la chance de se développer, emporté par la pénurie de la perestroïka. « D’un seul coup, tous les vêtements ont disparu des rayons des magasins, témoigne Victoria. Je me suis fait un sac à partir d’une vieille botte en cuir. Et je mettais régulièrement de la colle sur les trous de mes collants pour éviter qu’ils ne filent encore plus ». « Toutes les femmes de ma famille passaient leur temps à raccomoder, rapiécer et recoudre les vêtements tirés du fond de l’armoire, fait écho Liza, musicienne, 44 ans. Un jour, j’ai déniché un caleçon de mon mari. C’était le bonheur. Je m’en suis fait une chemisette d’été. »

Qu’elle a jetée à la poubelle avec non moins de plaisir quand les murs de l’Empire se sont écroulés et que la Russie s’est vue envahie par le capitalisme. Les arènes du pays se sont transformées en marchés. Sur leurs gradins s’entassaient pulls en lurex, leggins luisants et capuches en synthétique, dénichés par les premiers commerçants russes dans les antres de la Chine et de la Turquie. Tous les week-ends, les marchés accueillaient des universitaires aussi bien que des strip-teaseuses en herbe. Toute la Russie s’y retrouvait, piétinant sur des bouts de carton, en train d’essayer un jean en utilisant le dos du vendeur pour se protéger des regards indiscrets. Les nouveaux vêtements intriguaient. « C’était du jamais vu !, s’exclame Victoria. Nous ne savions pas comment les porter. Je me revois en train de défiler devant mes copines en pantalon de jogging et escarpins vernis. »

Ces nouveaux vêtements arrivaient en Russie tels des mots inconnus. Les gens en faisaient différentes combinaisons et testaient les résultats obtenus. Ainsi naissaient de nouvelles règles de langage, pendant que les anciennes tombaient aux oubliettes. J’ai compris que les vieux codes avaient disparu quand, un beau jour du printemps 1993, je suis allée à l’école sans tablier alors que ma mère – institutrice – allait travailler en pantalon, fait impensable pour une enseignante soviétique. Sa copine, professeur de russe, avouait ne pas laisser entrer en cours les écolières en leggins. « Il y a à peine deux ans, il était interdit de porter des boucles d’oreilles à l’école, s’indignait-elle. Et aujourd’hui, nous devons tolérer les minijupes ! »

De couleurs vives, en plus. À l’époque où les Européennes s’exerçaient à distinguer le gris perle du gris souris, les Russes – indépendamment de l’âge ou du statut social – raffolaient de rouge framboise et de jaune citron. « Comme tous les peuples sortant d’une dépression et allant à la rencontre d’un monde nouveau, commente Linor Goralik. Les Américains, après la guerre de Sécession, privilégiaient eux aussi les couleurs éclatantes et les façons extravagantes. »

Impressionner à tout prix : une femme russe, dans les années 1990, ne rêve que de ça. « Je voulais crier à la terre entière que je ne dormais pas sous les ponts ! », avoue Liza. Adieu, vaches maigres. Bienvenue, vaches grasses. Les Russes enfilent des robes fourreau pour aller chercher le pain, et chaussent des escarpins léopard pour vérifier le courrier.

Un jour, dans Alexandrovskyi Sad, j’ai croisé une Moscovite en chemise de nuit. Soie blanche, dentelles et fines bretelles, la nouvelle trouvaille des colporteurs inventifs pouvait effectivement passer, de loin, pour une robe d’été romantique.

La dernière décennie du XXe siècle est marquée par l’épanouissement du glamour russe. Ses prêtresses agacent les fashionistas occidentales vouées au culte du luxe discret, mais leurs sarcasmes ne peuvent rien contre l’amour des Russes pour les strass et les décolletés.

Il faudra simplement… du temps. À en croire une récente étude de l’agence Fashion Technology, les femmes qui se pavanaient sur les débris de l’Empire en minijupes de skaï et bottes à talons aiguilles privilégient aujourd’hui les marques « classiques » et les modèles « intemporels ». Âgées de plus de 45 ans, elles gardent en mémoire qu’un vêtement de qualité doit être obtenu au prix d’un certain effort. Elles pratiquent donc avec enthousiasme la vente par correspondance et s’offrent des produits de beauté sur catalogues.

Leurs filles, quant à elles, se ruent toutes les semaines dans des galeries monstrueuses qui se dressent par milliers sur tous les terrains vagues de Russie. On les voit former des queues interminables aux cabines d’essayage dès le lundi matin, et consacrer la moitié de leur salaire à soutenir l’industrie textile chinoise. Leurs sœurs plus aisées s’envolent renouveler leur garde-robe à Milan et font la queue dans les boutiques sur les Champs-Elysées. Selon Fashion Technology, la génération des femmes russes de 30 à 40 ans voue une adoration sans bornes aux marques haut de gamme, et croit fermement à leurs pouvoirs magiques.

Au contraire de leurs enfants, qui semblent ne croire qu’en eux-mêmes. « Les Russes de 15 à 25 ans affichent une plus grande indifférence vis-à-vis des griffes de luxe, précise Tatiana Koulakhmetova. Ils se montrent beaucoup plus libres dans le choix de leurs vêtements. »

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Boutiquière

« J’aime bien les vêtements de chez Zara ou Topshop, mais je tombe malade si je passe plus de dix minutes dans ces magasins », Nastia Kolesnikova avoue sa phobie avec plus de résignation que de snobisme. Pour éviter les centres commerciaux, elle ouvre avec sa bande de potes un magasin de créateurs à Khitrovka, ventre du Moscou d’avant la révolution. Mesto (Le lieu) ressemble, plus qu’à un magasin, à une datcha soviétique où, parmi les cages d’oiseaux vides et les valises usées, les petits-enfants auraient laissé traîner skateboards et ordinateurs portables. Dans les armoires sculptées se balancent des chemises à carreaux douces comme des robes de chambre de grand-mères, des tuniques géométriques et de longs imperméables rouges. Ils semblent être destinés à des gens qui choisissent leurs vêtements comme des jouets. Leur fonction première : égayer l’œil et la vie. Et, à observer les visiteurs du magasin, on comprend qu’ils n’ont que faire d’impressionner, par leur « look », l’imagination de leurs copains. L’objet de leur quête serait plutôt la recherche d’une harmonie subtile entre apparence et monde intérieur.

Une approche nouvelle de la mode qui semble ranger, selon Tatiana Koulakhmetova, les Russes les plus jeunes dans un groupe de consommateurs à part. « Ce sont les enfants de la mondialisation, précise la spécialiste. Ils trouvent facilement un terrain d’entente avec des jeunes du Mexique ou du Portugal, parlent plusieurs langues, et voyagent. Les Russes de cette tranche d’âge ne regardent pas la télévision et savent comment vérifier une information sur Internet. Ils se laissent difficilement influencer par la publicité et s’orientent dans le monde avec beaucoup plus d’aisance que leurs aînés. Ils éprouvent moins le besoin de s’identifier à la majorité pour se sentir en sécurité. Dans leurs choix vestimentaires, ils recherchent plutôt la singularité. »

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Nastia Kolesnikova confirme. « Je ne veux pas que les gens s’habillent tous de la même façon », proclame-t-elle, péremptoire. Pour faire son stock, elle importe « des petites marques scandinaves peu connues » et insiste pour que les quelques créateurs russes avec qui elle travaille fabriquent des collections spécialement pour Mesto. « Malheureusement, très peu de gens osent avoir leur propre style, se désole Nastia. Et ce malgré l’embarras du choix de vêtements qui existe aujourd’hui ! »

Pour stimuler les forces créatrices de sa génération, Nastia et ses amis organisent, chaque semaine, des ateliers de couture où tous les visiteurs du magasin sont invités à participer. Le prix de l’heure est de 250 roubles (5 euro). Au programme : tressage, découpes, rapiécage et un nombre incalculable d’autres méthodes pour « actualiser » et « personnaliser » ses vêtements. La crise n’y est pour rien. « Il s’agit d’une philosophie dont s’inspirent beaucoup de jeunes dans le monde entier, assure Lioudmila Alabieva, rédactrice en chef de la revue Théorie de la mode : vêtements, corps, culture. Les adeptes du « fait main » cherchent à diminuer leur dépendance à la société de consommation, à adopter un mode de vie plus actif. » Et aussi à renouer avec les traditions ancestrales. Nastia confie que les pulls et les écharpes qui viendront bientôt constituer sa collection hiver ont été tricotés par la grand-mère d’une de ses amies. « Avec des rennes et des flocons de neige. De vrais pulls de Noël ! », se réjouit la jeune femme.

Créatrice

Customiser, c’est bien. Mais fabriquer, c’est mieux. Dasha a 21 ans, les cheveux couleur chocolat et l’allure d’un top model. Métier qu’elle a exercé pendant quelques années avant de se tourner résolument vers le stylisme. « Je passais des heures en slip en attendant mon tour d’essayage. À un moment, j’ai compris que je perdais mon temps », raconte-t-elle, assurée. En 2006, Dasha quitte sa Biélorussie natale et part faire ses études au Laboratoire de Slava Zaïtsev à Moscou. Le 29 décembre 2008, elle met sur le site lookatme.ru la photo d’une robe de sa fabrication. « En l’espace de quelques jours, j’ai reçu une rafale de messages. Les filles me réclamaient toutes la même. Alors, je suis allée dans un atelier et j’en ai commandé quelques dizaines. C’est comme ça que tout a commencé… »

Aujourd’hui Dasha travaille avec sa copine Vika sur une nouvelle collection. Les anciennes se vendent dans plusieurs boutiques de Moscou et de Saint-Pétersbourg (dont Mesto). Dasha avoue non sans fierté que « le plus grand magasin de Russie vient de proposer de distribuer [ses] vêtements ». Une tunique de chez Dasha coûte 2000 roubles, une robe ne dépasse pas 4000. « Je ne suis pas d’accord avec les créateurs qui affirment qu’il est impossible, en Russie, de produire des vêtements pas chers et de bonne qualité. Je veux prouver le contraire », affirme la jeune femme. Dasha hésite à dévoiler le coût de fabrication de ses créations mais ne cache pas le secret de son succès. S’inspirer de la rue plutôt que des podiums. Préférer les blogs amateurs aux magazines professionnels. Créer pour des complices. Opter pour des petits prix. Distribuer sur internet. Eviter les sentiers battus. « J’ai acquis une certaine notoriété auprès des acheteurs professionnels sans jamais passer par la Russian Fashion Week », s’enorgueillit la créatrice. Ses premières commandes pour des show-rooms lui arrivent par Internet et son premier « grand bal » a lieu au Sunday Up Market, foire de jeunes créateurs qui se tient régulièrement à Winzavod et à Krasnyi Oktiabr. La marque de Dasha et Vika s’appelle I am. « Donner mon nom ? sourit Dasha. J’ai l’impression de ne pas en avoir encore le droit. Par ailleurs, des marques qui portent le nom de leur créateur, il y en a des tonnes et, souvent, elles ne représentent rien de très intéressant. »

Je parcours les blogs des jeunes créateurs russes. Couleurs mates. Matières douces. Coupes confortables. Des vêtements au caractère pondéré. Ils font penser aux gens qui rassurent et réconfortent par leur simple présence, sans paroles. Ces cardigans et tuniques ne doivent pas dominer la personnalité de ceux qui les portent, mais, au contraire, leur donner pleine liberté d’expression.

Des vêtements qui trahissent également un grain de folie – de génie ? – semé par le créateur et reconnu par l’acheteur. Une coupe bizarre, un pli de travers, une nuance inattendue : ces détails complètent l’image d’un personnage qui n’a pas peur de vivre, ni de créer. Qui se passionne pour l’écriture autant que pour la photographie et s’y connaît en mode aussi bien qu’en musique. Le représentant de la première génération de Russes qui semblent dépourvus de tout sentiment de culpabilité. Qui n’ont pas honte de suivre leur étoile au lieu de se soucier du bien de l’humanité… Pourvu que leur voie soit longue.

Inna Doulkina

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