Tout ce qui brille n’est pas de l’or

Mode russe : l’avenir en question


Beaucoup de créateurs « prometteurs », mais peu de grands noms. La mode russe reste une Cendrillon qui observe avec admiration ses grandes sœurs européennes, en chérissant l’espoir de pouvoir un jour les égaler. Le Courrier de Russie a discuté ses perspectives de devenir reine du bal avec deux stylistes : Valentin Yudashkin, incorrigible optimiste et Oleg Ovsiev, largement plus sceptique.

Tout ce qui brille n’est pas de l’or
La mode. Crédits : Ira Yuzhanina

Le Courrier de Russie : Comment caractériseriez-vous le monde de la mode russe aujourd’hui ?

Valentin Yudashkin : J’ai dessiné ma première collection il y a maintenant vingt-deux ans. Tant de choses ont changé depuis ! Nous sommes passés d’un monde fermé et élitiste à une ambiance bon enfant et pleine d’opportunités. Je ne compte plus les talents que j’ai vu naître à chaque Fashion Week.

Oleg Ovsiev : Oui, il y a plus de jeunes créateurs qu’avant, mais quoi de plus normal, puisque sous l’URSS, la haute couture n’existait pas ? En termes de qualité, en revanche, la scène moscovite est un véritable gouffre. Il y a quelques talents, certes, mais des problèmes structurels les paralysent.

LCDR : Quelles sont les difficultés que rencontre la mode russe dans son développement ?

V.Y. : Nous ne possédons pas en Russie d’industrie de la mode, peut-être parce qu’il y a une culture du profit rapide, ce que la mode ne génère pas. En conséquence, toutes les manufactures auxquelles nous faisons appel sont situées en Europe. Comment voulez-vous faire une mode véritablement russe si notre dentelle est française, notre flanelle anglaise et notre lin italien ?

O.O. : Aucun styliste russe ne peut espérer devenir grand. Car, pour cela, il faudrait réformer le système de grande distribution en Russie. Normalement, en Europe, c’est le magasin qui paye le surplus des vêtements non écoulés. En Russie, c’est le contraire ; et le prix est lourd à assumer pour les petites maisons de mode. De plus, nous ne possédons pas assez de grandes chaînes de distribution pour la haute couture. Les Français, à eux seuls, ont Le Printemps, Les Galeries Lafayette, Le Bon Marché… Nous, nous n’avons que le Tsum¹. Quant aux chaînes étrangères, elles ont le plus souvent épuisé leur budget haute couture lorsqu’elles arrivent à Moscou. Dans de telles conditions, comment voulez-vous dépasser le stade de la clientèle privée ?

LCDR : La crise a-t-elle aggravé la situation ?

V.Y. : Impossible de faire comme si elle n’existait pas. Ma maison avait plusieurs projets ; nous avons été obligés de les reporter. Sans parler de la fuite des acheteurs, même si quelques-unes de nos lignes conservent un succès certain.

O.O. : Comme nos clients font partie de la haute société russe, la crise les a touchés, mais pas assez pour qu’ils renoncent à s’habiller chez nous ! Cette crise touche les jeunes créateurs plus violemment que ceux qui ont déjà quelques années d’expérience à leur actif. En effet, beaucoup d’investisseurs privés refusent de risquer de l’argent chez des stylistes qui n’ont pas encore fait leurs preuves. La bonne nouvelle, c’est que la crise épure le monde de la mode russe : ceux qui ont du talent continuent, ceux qui survivaient uniquement grâce à la générosité de leurs sponsors quittent la scène. Et c’est tant mieux !

LCDR : Que pensez-vous de la Russian Fashion Week et de la Semaine de la Mode Russe [deux événements bien distincts, ndlr] ?

V.Y. : Beaucoup d’entre nous regrettent la tournure commerciale que prennent, chaque année davantage, ces deux organisations. On y invite beaucoup trop de monde, non au niveau des couturiers, qui sont tous excellents, mais concernant les personnalités assises au premier rang. On privilégie bien trop le show-business et pas assez le monde de l’art, à force de ne penser qu’à la médiatisation de cet évènement.

O.O. : J’estime que le niveau des couturiers présents laisse également à désirer. Beaucoup d’entre eux sont des débutants, qui ont à peine pris le temps de réaliser une collection correcte. Ils ont payé des sommes exorbitantes pour participer à la Fashion Week, mais ne méritent pas cette consécration. La Russian Fashion Week se transforme petit à petit en machine à argent, et c’est bien triste car elle devrait davantage s’affirmer comme une vitrine de la mode russe.

LCDR : Comment voyez-vous l’avenir de la mode russe ?

V.Y. : Je suis résolument optimiste quant au futur de la mode en Russie. Nous possédons tant de talents et tant d’enthousiasme ! Sans compter que notre gouvernement fait preuve d’une grande volonté pour aider le secteur. Je pense que d’ici quelques années, nous pourrons fièrement nous considérer au même niveau que les Français et les Italiens.

O.O. : Au risque de paraître pessimiste, je dirais qu’il n’y a pas d’avenir pour la mode russe. Aujourd’hui, elle en crise, tout comme elle l’a été et le sera. Les stylistes en Russie sont condamnés à en rester au stade embryonnaire. Ainsi, ma maison Viva Vox va certainement déménager en Europe dans le cadre de son développement. Encore une fois, cessons de rêver et regardons les choses en face : il n’y a pas d’industrie de la mode. Pas de manufactures et, de toute façon, pas de savoir-faire. Le gouvernement n’aide que quelques privilégiés. Les nouveaux créateurs manquent cruellement de professionnalisme et, quand ils en ont, ce sont les débouchés qui ne suffisent pas.


1 Grand magasin moscovite.