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Panneau solaire. Crédits : DR

Technologies vertes + entreprises russes = mariage de raison

2017 a été déclarée « année de l’écologie » en Russie. L’objectif officiel de cette initiative est d’attirer l’attention sur les problèmes existant dans le domaine de l’écologie et d’améliorer la sécurité environnementale dans le pays. À quel point les entreprises russes suivent-elles ce programme « vert » ? Bizmag a mené l’enquête.

Beaucoup de bruit pour rien ?

Le 27 décembre 2016, à la veille du lancement de l’année de l’écologie, le président Vladimir Poutine a déclaré devant le Conseil d’État que la Russie devait passer à un modèle de développement durable. Les rentrées budgétaires de la Russie provenant principalement des ventes d’hydrocarbures, cette annonce a retenti comme un défi.

« Les entreprises veulent dégager toujours plus de bénéfices et ne souhaitent a priori pas allouer une partie de leurs recettes à la protection de l’environnement. Pour qu’elles le fassent, il faut qu’il y ait une pression de la part de l’État ou de la population », estime Andreï Stetsenko, chercheur senior à la faculté d’économie de l’université Lomonossov de Moscou (MGOu).

Dans l’ensemble, la société russe peut difficilement être qualifiée d’écologiquement responsable. Les premiers pas en ce sens ont toutefois déjà été faits lorsque des écologistes ont tenté à plusieurs reprises de faire pression sur les entreprises. Par exemple à la fin des années 2000 lors du conflit autour de la construction de l’autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg à travers la forêt de Khimki, ou lors des manifestations contre l’usine de cellulose et de papier de Baïkalsk, qui a finalement été fermée, ou encore avec le projet contre l’exploitation de gisements de nickel dans le bassin de la rivière Khoper, dans la région de Voronej.

En ce qui concerne la politique fédérale, il n’existe en Russie ni un nombre élevé de taxes environnementales ni de système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre comme c’est le cas en Europe. Néanmoins, ces dernières années, une série d’amendements ont été apportés à la législation environnementale. Parmi les plus notables, on peut évoquer l’adoption de la loi sur les meilleures technologies accessibles (NDT) (n°219-FZ du 21 juillet 2014), qui harmonise l’introduction de ces technologies en Russie avec le droit international. Les NDT sont mises en œuvre dans différents pays et décrites, par exemple, dans une directive de l’UE ou dans la Recommandation du Conseil de l’OCDE sur la prévention et le contrôle intégrés de la pollution.

L'éolien se développe en Russie. Crédits : DR
L’éolien se développe en Russie. Crédits : DR

Difficultés en amont

Selon la nouvelle législation, les entreprises dont l’impact sur l’environnement dépasse les normes des NDT doivent moderniser leurs usines afin d’augmenter leur efficacité énergétique. Il est toutefois difficile à l’heure actuelle d’évaluer l’efficacité potentielle de cette loi en Russie.

« L’exécution de la loi a pris du retard. Elle exige par exemple l’installation, au 1er janvier 2018, de compteurs automatiques dans les cheminées des usines les plus polluantes. Or, aussi bien les entreprises que le ministère de la nature reconnaissent que cette exigence ne sera pas remplie à temps », observe Tatiana Kofanova, directrice du département fiscalité et droit chez Deloitte CEI.

Les difficultés liées à l’application de la législation environnementale en Russie sont même visibles au niveau ministériel : le ministère des ressources naturelles et de l’écologie contient une contradiction dans son appellation. « Dans aucun autre pays du monde, un ministère ne concentre à la fois des fonctions liées à l’exploitation des ressources naturelles et à la protection de l’environnement », observe Igor Makarov, responsable du département d’économie mondiale à l’École des hautes études en sciences économiques.

Bien entendu, une séparation en ministères distincts ou l’introduction de mesures punitives ne constituent pas une panacée. Les experts estiment que des mécanismes d’encouragement pourraient garantir l’introduction de technologies vertes. « La création d’un climat d’investissement favorable ou la simplification des procédures d’obtention des brevets pour des technologies vertes pourraient être des moyens efficaces incitant à protéger l’environnement. Il est évident qu’il est nécessaire de faire prendre consciences aux entreprises de leur responsabilité et de l’impact négatif de leurs activités sur l’environnement et de leur expliquer l’intérêt d’intégrer des principes de développement durable dans leurs processus d’affaires », souligne Ivan Koukhnine, directeur du groupe chargé des services en développement durable chez Deloitte CEI.

QUELLES LOIS PROTÈGENT L’ENVIRONNEMENT EN RUSSIE ? PRINCIPAUX DOCUMENTS. Crédits : DR

QUELLES LOIS PROTÈGENT L’ENVIRONNEMENT EN RUSSIE ? PRINCIPAUX DOCUMENTS. Crédits : DR

Bénéfices environnementaux

Il serait cependant faux de dire que les entreprises russes sont opposées aux technologies vertes. « Ces technologies sont présentes, bien que de façon inégale, dans différents secteurs de l’économie russe, affirme Ivan Koukhnine. Le fait que, ces dix dernières années, le volume des investissements verts en Russie ait plus que doublé est d’ailleurs révélateur. »

Parmi les secteurs montrant l’exemple, l’expert distingue celui des transports, notamment ferroviaires, l’énergie, l’agriculture et plusieurs productions industrielles. « Des investissements verts sont faits par des entreprises évoluant dans des secteurs polluants, ce qui serait lié aux exigences des régulateurs et à la volonté des entreprises d’éviter les amendes pour infractions environnementales », ajoute M. Koukhnine.

Les propos de l’expert sont étayés par le fait que les sites internet des principales sociétés productrices russes contiennent presque tous une rubrique consacrée à la protection de l’environnement. Par exemple, Nornickel explique comment elle réduit ses émissions de soufre à Norilsk, l’usine métallurgique de Novolipetsk comment elle applique les dernières technologies biochimiques et transforme la ferraille, tandis que le site de Rusal décrit comment l’entreprise utilise 90 % de capacités écologiquement neutres lorsqu’elle produit de l’aluminium.

« Il arrive parfois que les sociétés elles-mêmes souhaitent recourir à des technologies vertes. Les objectifs varient toutefois d’une entreprise à l’autre », précise Igor Makarov.

À l’en croire, il s’agit souvent de réduire les coûts, auquel cas les entreprises ont intérêt à améliorer leur efficacité énergétique ou à se conformer à la politique corporative globale, une approche inhérente aux entreprises étrangères présentes en Russie. Ainsi, au terme du Forum climatique des villes, qui s’est tenu en août dernier à Moscou, L’Oréal a reçu le titre d’« Éco-corporation de l’année » en Russie pour son approche environnementale lors de l’agrandissement de son usine à Kalouga.

Chez certaines de ces entreprises, les préoccupations environnementales et la volonté d’entrer sur le marché international et d’y améliorer leur position vont de pair. La présence d’un programme environnemental augmente en effet la valeur des actions d’une entreprise cotée. « Si une société ne possède pas de rapport sur sa responsabilité sociale, elle ne pourra tout simplement pas conduire d’IPO sur les marchés étrangers », explique Petr Kiriouchine, directeur du développement du centre de bioéconomie de la MGOu.

« Nornickel mène activement une politique environnementale à Norilsk, l’une des villes les plus polluées de Russie. Certaines améliorations sont certes observables mais elles ne font pas de Norilsk une ville propre. En revanche, grâce à elles, Nornickel gagne la réputation d’être une entreprise verte », commente-t-il.

« Il y a tout juste cinq ans, les entreprises ont commencé à utiliser la thématique verte à leur avantage. C’est une bonne chose selon moi », ajoute l’expert.

En l’absence d’initiatives étatiques, les entreprises russes lancent de plus en plus elles-mêmes des projets respectueux de l’environnement. Crédits : DR
En l’absence d’initiatives étatiques, les entreprises russes lancent de plus en plus elles-mêmes des projets respectueux de l’environnement. Crédits : DR

L’écologie, un mode de vie

Si cette affirmation s’applique aux grandes entreprises, vaut-elle également pour les PME ? « Les grandes entreprises sont le principal moteur de développement des technologies vertes en Russie. Je ne dirais pas que les PME jouent ici un rôle actif. Actuellement confrontées à de tout autres problèmes, elles n’arrivent qu’en 4e position, après le gouvernement et la société civile. En outre, le respect de la législation environnementale est malheureusement souvent utilisé par les autorités régionales russes comme moyen de pression sur les entreprises », regrette Igor Makarov.

Les experts interrogés par BizMag relèvent toutefois une préoccupation environnementale émanant d’une partie de la population dans les grandes villes, en particulier dans la capitale. « Moscou aspire à se positionner en tant que mégapole moderne. Pour ce faire, elle doit introduire des solutions vertes, estime Petr Kiriouchine. Dans l’ensemble, les Moscovites veulent suivre des modes de vie où la santé et la durabilité sont au premier plan (Lifestyles of Health and Sustainability, LOHAS). »

La construction et l’architecture écologiques sont en vogue et des projets de création d’espaces d’affaires et de bureaux verts sont réalisés. « Je songe souvent ici à la courbe environnementale de Kuznets, hypothèse selon laquelle les gens commencent à se soucier de l’environnement dès lors que leurs principaux problèmes économiques sont résolus. » Un grand nombre de pays développés, la Grande-Bretagne par exemple, ont déjà franchi cette étape. L’augmentation des revenus favorise la transition à un mode de consommation plus responsable également à Moscou », estime Andreï Stetsenko.

Les entreprises imaginent des projets écologiques innovants. Crédits : DR
Les entreprises imaginent des projets écologiques innovants. Crédits : DR

Le pouvoir de la connaissance

La volonté d’un nombre croissant d’entreprises russes dans les grandes villes de rendre leurs bureaux « verts » (via le tri des déchets et la collecte de piles et de papier recyclable) témoigne également de cet appel à adopter un mode de vie respectueux de l’environnement. L’absence d’initiatives étatiques en la matière donne lieu à toutes sortes d’initiatives entrepreneuriales.

Par exemple, l’entreprise EcoTechnologies est spécialisée dans le recyclage des déchets, MK Service se charge de récupérer le papier recyclable dans les bureaux, et Boxy installe des boîtes de collecte de piles usagées.

Daria Savkova, coordinatrice des projets écologiques de l’entreprise EcoTechnologies, reconnaît qu’actuellement les principaux clients de cette dernière sont les grandes multinationales et associe cela au fait que l’écologie fait partie intégrante de la culture d’entreprise et est fortement soutenue par les sièges des compagnies, situés en Occident. »
Ces initiatives vertes intéressent toutefois progressivement une clientèle de plus en plus large. « Lors du lancement de notre projet, nous pensions que notre public cible serait constitué d’entreprises occidentales avec une forte culture de responsabilité environnementale. Nous avons été étonnés de constater que la demande venait principalement de sociétés russes », se souvient Katerina Chipilova, fondatrice du projet MK Service.

Afin de se développer et de populariser les idées vertes, les éco-entreprises participent souvent à des initiatives caritatives – des pro bono –, où elles partagent gratuitement leurs connaissances. « Dans le cadre du festival pour étudiants VuzEcoFest, nous aidons par exemple les universités à trier leurs déchets. Il s’agit certes d’une action caritative, mais son objectif final est de sensibiliser la population au tri des déchets », résume Daria Savkova.

Dans l’ensemble, les experts reconnaissent que pour voir apparaître une demande en solutions écologiques et une législation plus poussée, il faut davantage de citoyens et de cadres compétents en la matière. « On peut engager des experts d’une grande société de conseil internationale. Cela ne prendra pas beaucoup de temps mais il n’est pas certain que cela en vaudra la peine. Toutefois, pour élaborer nous-mêmes une législation adéquate, nous manquons malheureusement souvent d’experts », conclut Igor Makarov.

Anastasia Sedukhina

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