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Le monde caritatif en Russie : tour d’horizon

Le monde caritatif en Russie : tour d’horizon

Le secteur caritatif sert traditionnellement d’indicateur du développement des institutions sociales d’un pays. Dans ce domaine, la situation de la Russie sur la scène internationale est peu enviable : selon la fondation britannique Charity Aid Foundation (CAF), le pays occupe la 124e place du classement mondial de la philanthropie. Les experts que nous avons interrogés observent toutefois un développement dynamique et une professionnalisation du secteur caritatif en Russie.

Quel rôle jouent les grandes entreprises, les Russes aisés et les citoyens lambda dans le monde philanthropique ? BizMag vous propose un tour d’horizon du secteur, complété de ses tendances dominantes et de l’opinion de ses principaux acteurs.

Une place contestée

« Les enfants ont besoin d’un foyer », « Adoptez un chien dans un refuge », « Tout le monde a le droit d’avoir des parents », « Faites don de vêtements chauds » : les pancartes arborant ce genre de phrases sont omniprésentes à Moscou. Les statistiques restent toutefois implacables : selon la Charity Aid Foundation (CAF), notre pays se trouve seulement dans la deuxième centaine, presque tout à la fin de la liste, des pays où l’aide au prochain est la plus développée et, en un an, n’a gagné que deux positions.

Toutefois, les experts eux-mêmes reconnaissent que ce classement ne tient pas compte d’une série de facteurs. « Les critères appliqués suffisent à évaluer le niveau de philanthropie d’un pays. Mais, malheureusement, beaucoup d’autres indicateurs socio-économiques influençant le comportement philanthropique des habitants ne sont pas pris en compte. Par exemple : les traditions religieuses, les conflits et les catastrophes naturelles qui surviennent pendant la période où l’étude est menée », explique dans les commentaires du sondage Ioulia Romachtchenko, directrice des activités et des relations avec les donateurs de la fondation CAF Russie.

Les experts estiment en outre que la position actuelle de la Russie n’est pas aussi mauvaise qu’elle n’en a l’air. « Dans notre pays, le secteur caritatif existe depuis 15 ou 20 ans. Nos résultats ne sont donc pas si médiocres. Surtout si l’on tient compte du fait que, ces dernières années, nous observons un développement très rapide du monde caritatif en Russie », commente pour BizMag Maria Tchertok, directrice de la fondation CAF Russie.

D’autres statistiques viennent confirmer les propos de l’experte. Selon un sondage du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), ces dix dernières années, le nombre de Russes impliqués dans l’une ou l’autre forme d’action caritative a augmenté, passant de 50 à 69 %.

Par ailleurs, si en 2007 les actions caritatives se limitaient, pour la majorité des Russes, à l’aumône, d’autres canaux existent désormais : 32 % des sondés versent ainsi de l’argent sur des comptes privés tandis que 17 % font des dons à des associations caritatives. Toutefois, 70 % des personnes interrogées ont été dans l’incapacité de nommer ne serait-ce qu’une seule association caritative en Russie.

Ce pourcentage élevé peut s’expliquer par le fait que le secteur caritatif russe n’en est qu’à ses balbutiements et que les médias eux-mêmes n’ont, pour l’heure, ni un tableau complet des associations existant dans le pays, ni une classification précise en termes de nombre de projets, de montant du budget et d’efficacité. Les experts et les professionnels du secteur que nous avons interrogés ont cité comme associations ayant le plus de poids : Podari jizn, Charity Aid Foundation (CAF), Vera, la Fondation Vladimir Potanine, Obnajennye serdtsa, le Centre de pédagogie curative (TsLP), le WWF, la fondation Jivoï, Nache Boudouchtchee, Rusfond et Starost v radost. Il ne s’agit toutefois que d’une partie des principales fondations présentes aujourd’hui en Russie.

CLASSEMENT DES ACTIONS CARITATIVES PRIVÉES. Crédits : DR

Nouveaux acteurs

Parmi les fondations énumérées, seules trois existent depuis la création du secteur caritatif russe dans les années 1990 : CAF, TsLP et le WWF. Les autres sont apparues dans les années 2000 et 2010. En une vingtaine d’années, les acteurs de ce « marché » ont radicalement changé. Si les pionniers étaient des bureaux de représentation de fondations occidentales, la majorité de ces derniers ont aujourd’hui disparu du paysage caritatif russe.

« Presque toutes ces organisations ont quitté le pays. C’est d’une part lié au fait que, la Russie étant devenue un pays plus aisé avec des revenus dans la moyenne et des institutions plus développées, certaines des organisations occidentales présentes dans le pays ont préféré porter leur attention sur d’autres régions, par exemple l’Afghanistan et des pays d’Afrique », explique Maria Tchertok. Cette dernière reconnaît toutefois qu’une autre raison expliquant le départ des fondations occidentales est la réglementation de la législation relative au financement des ONG et l’inscription des organisations financées depuis l’étranger au registre des « agents de l’étranger ».

Néanmoins, malgré leur nombre réduit, les ONG étrangères sont toujours présentes dans le secteur caritatif russe. « Il s’agit d’organisations travaillant dans des domaines plus sensibles. Elles s’occupent par exemple des questions de genre, de la défense des droits de la communauté LGBT et des questions liées au VIH et au sida », énumère la directrice de CAF Russie.

D’autres sphères du monde caritatif attirent désormais les Russes. Au fur et à mesure que s’est développée l’économie de marché en Russie, ses citoyens les plus aisés ont commencé à se tourner vers la philanthropie : la fondation Volnoïé Delo d’Oleg Deripaska et la Fondation Vladimir Potanine, respectivement créées en 1998 et 1999, peuvent déjà être considérées comme des vétérans du secteur. Toutes deux apportent leur aide à la culture et l’éducation. La fondation d’Oleg Deripaska soutient en outre le développement territorial, la santé et le sport.

Des milliardaires russes tels Guennadi Timtchenko, Roman Abramovitch et Vladimir Evtouchenkov ont également créé leurs propres fondations. Le millionnaire Ruben Vardanyan tente quant à lui de professionnaliser le monde caritatif. En 2014, il a ainsi créé avec son épouse le projet Philin (Philantropy Infrastructure), qui rassemble l’expérience de plusieurs associations et aident les acteurs de ce secteur à trouver les effectifs nécessaires.

Dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises, presque toutes les grandes sociétés privées et publiques russes sont impliquées dans des actions caritatives. Par exemple, Gazprom soutient le sport, Severstal vient en aide aux habitants de Tcherepovets, où se trouve son usine, tandis que Nornickel s’efforce de faire de Norilsk une ville plus propre, à l’instar de nombreuses autres entreprises présentes dans des villes mono-industrielles [pour en savoir plus sur les projets de responsabilité sociale, rendez-vous en p.34].

Parallèlement à la création de fondations par les milliardaires russes et les principales entreprises du pays, on assiste également à l’émergence d’initiatives privées. En 2004, la mannequin Natalia Vodianova a ainsi créé la fondation Obnajennye serdtsa et, en 2006, les actrices Tchoulpan Khamatova et Dina Korzun ont fondé l’association Podari jizn. Deux ans après est apparue la fondation de l’acteur Konstantin Khabenski. Toutes ces fondations aident les enfants malades.

QUELLES ACTIONS DE CETTE LISTE AVEZ-VOUS FAITES CES 12 DERNIERS MOIS ? Crédits : DR

Un nouvel exutoire

Au début des années 2010, le monde caritatif russe est entré dans une nouvelle phase et a été secoué d’un sursaut d’initiatives individuelles lorsque des jeunes ont commencé à s’unir autour de projets caritatifs sur Internet et les réseaux sociaux pour par exemple aider les orphelins ou sauver les animaux abandonnés.

« Après le déclin des manifestations en 2012, les protestations sociales ont pris une nouvelle forme : les jeunes qui débordaient encore d’énergie et voulaient des changements dans la société ont trouvé un exutoire dans les actions caritatives et le bénévolat », se souvient Mitia Alechkovski, responsable de la fondation Noujna Pomochtch. Celle-ci, comme l’explique Mitia, s’occupe du « développement des infrastructures caritatives », sélectionne et supervise des centaines d’initiatives, développe le portail d’information Takie Dela et fait la promotion du concept de fundraising (utilisation de plateformes sur Internet pour collecter des dons destinés à des projets caritatifs).

Ancien photojournaliste, Mitia a décidé de changer de métier après que des inondations ont frappé la région de Krasnodar à l’été 2012, détruisant la ville de Krymsk et privant des milliers d’habitants de logement. Plus de 2 000 bénévoles, principalement des jeunes, originaires de toutes les régions de Russie sont partis porter secours aux victimes et des collectes de dons ont été organisées dans tout le pays.

« Nous voyons des jeunes entrer en scène. Ils n’ont pas cette méfiance que l’on observe que chez l’ancienne génération. Ils sont plus ouverts et prêts à s’investir. Ils sont aidés en cela par les nouvelles technologies, qui simplifient considérablement la collecte de dons », commente Maria Tchertok.

En ce qui concerne les actions caritatives privilégiées par les Russes, les experts reconnaissent que la majorité des citoyens font des dons pour des projets venant en aide aux enfants, bien que, depuis quelques années déjà, on observe une diversification de leurs priorités. « Ces derniers temps, les Russes s’intéressent de plus en plus à l’aide aux personnes âgées alors qu’il y a dix ans, personne ne s’en souciait », ajoute l’experte.

Exemple évocateur : la popularité croissante de l’association Starost v radost, créée en 2006 par Elizaveta Oleskina. Alors étudiante, la jeune fille a été choquée, lors d’une visite dans une maison de retraite dans une région russe, par l’état de l’établissement et l’indigence dans laquelle vivaient ses résidents. Ne trouvant en Russie aucune organisation aidant les personnes âgées, Elizaveta a décidé de leur porter elle-même secours.

Son message publié sur les réseaux sociaux et invitant les internautes à visiter une maison de retraite et à déposer des affaires pour les personnes âgées a trouvé un écho favorable. Le nombre de bénévoles a augmenté au fur et à mesure des visites en maison de retraite et, en 2011, le mouvement a obtenu le statut de fondation. Aujourd’hui, l’organisation coopère avec 25 régions du pays et compte 20 000 bénévoles.

Le marathon vert « Begouchtchie serdtsa », organisé par la fondation Obnajennye serdtsa en mai 2017. Crédits : DR
Le marathon vert « Begouchtchie serdtsa », organisé par la fondation Obnajennye serdtsa en mai 2017. Crédits : DR

Un nouveau secteur économique ?

Les experts sont optimistes quant à l’avenir du monde caritatif russe. « On observe une tendance à la professionnalisation du secteur, à un engagement plus poussé des gens. Les citoyens font de plus en plus confiance aux ONG et sentent leur potentiel », se réjouit Mitia Alechkovski.

« Dans l’ensemble, la situation est positive. Le secteur se développe très dynamiquement et tout le monde cherche de nouveaux moyens de collecter des fonds, notamment grâce à Internet », observe Maria Tchertok.

Sur les réseaux sociaux, on voit apparaître un grand nombre d’événements caritatifs, tels que des courses, des pique-niques et des expositions. L’entrepreneuriat social – activité à la jonction du business et de la philanthropie dont une partie des recettes sert à des actions caritatives [pour plus de détails, rendez-vous en p.48] – devient quant à lui de plus en plus populaire. Aujourd’hui, les magasins caritatifs tels que Charity Shop, sorte de boutique prestigieuse de seconde main, Svalka, où les objets abandonnés ont droit à une nouvelle vie, ou Bumper, autobus-magasin proposant des livres pour enfants, font partie des endroits où les Moscovites branchés font leurs achats.

L’entrepreneuriat social est aujourd’hui soutenu à différents niveaux. Par exemple, la fondation Nache Boudouchtchee organise chaque année, avec le soutien du Conseil de la Fédération, le concours « Entrepreneuriat social ». La société SAP et d’autres grandes entreprises de toute la Russie proposent également chaque année un concours ouvert aux start-ups sociales.

« L’entrepreneuriat social est une tendance non seulement à Moscou et Saint-Pétersbourg mais également en régions », affirme Maria Tchertok. L’experte envisage l’avenir du monde caritatif russe avec optimisme : « Presque tous les Russes, ou au moins 85 % d’entre eux, participeront d’une façon ou une autre à des actions caritatives. »

Anastasia Sedukhina

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