Le Courrier de Russie

Emmanuel Macron bénéficie d’une « grande marge de manœuvre »

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe, évoque, pour BizMag, les perspectives de développement des relations franco-russes quelques semaines après la prise de fonction du président Emmanuel Macron.

 

La première rencontre entre les présidents Emmanuel Macron et Vladimir Poutine s’est tenue à Versailles le 29 mai dernier. Crédits : Kremlin.ru

« Si François Fillon avait remporté l’élection, ses déclarations considérées en France comme prorusses et les affaires auxquelles il s’est retrouvé mêlé lors de la course à l’Élysée ne lui auraient pas permis d’opérer un rapprochement ouvert avec la Russie »

Lors de la campagne présidentielle française, la Russie a misé sur la droite : François Fillon était considéré comme un candidat prorusse, à l’instar de Marine Le Pen, que le président Vladimir Poutine a rencontrée au Kremlin peu de temps avant le scrutin. Peut-on qualifier la victoire d’Emmanuel Macron de défaite pour la Russie ?

Emmanuel Macron est venu en Russie en janvier 2016 lorsqu’il était ministre de l’Économie. À cette occasion, il a fait une série de déclarations positives concernant la Russie, notamment sur la nécessité d’une levée ne serait-ce que partielle des sanctions. On peut donc dire qu’il est ouvert au dialogue et les autorités russes en ont bien pris note.

Lors de la campagne électorale, Macron n’a fait aucune déclaration positive ou négative au sujet de la Russie, ce qui lui laisse une marge de manœuvre relativement grande.

Certes, le Kremlin a d’abord misé sur le candidat des Républicains. Toutefois, si François Fillon avait remporté l’élection, ses déclarations considérées en France comme prorusses et les affaires auxquelles il s’est retrouvé mêlé lors de la course à l’Élysée ne lui auraient pas permis d’opérer un rapprochement ouvert avec la Russie.

Nous le voyons avec Donald Trump. Lors de la campagne électorale, Trump a fait des déclarations prorusses ; or, l’establishment américain bloque aujourd’hui tout rapprochement avec la Russie.

La neutralité initiale du président français lui évite des problèmes de ce genre. Je ne pense pas que Macron agira ouvertement pour ou contre la Russie. Il écoutera plutôt son entourage proche, en particulier Dominique de Villepin et Hubert Védrine – des hommes loin d’être connus pour leurs positions antirusses ou néoconservatrices. Je pense donc que la France est davantage ouverte au dialogue qu’on peut le penser en Russie.

Peu de temps après son élection, le nouveau président français a reçu la visite de Vladimir Poutine, qui, plusieurs mois auparavant, l’avait repoussée et annulée…

Vladimir Poutine est le premier dirigeant étranger reçu par Macron depuis son élection. Et pas n’importe où, mais à Versailles, la résidence des rois de France. C’est un signal positif pour les relations franco-russes. Reste maintenant à voir ce sur quoi débouchera cette visite. On pourra juger de ses résultats au cours des prochaines semaines et des prochains mois.

Pourtant, lors de la conférence de presse, aucune déclaration marquante n’a été faite au sujet de la coopération bilatérale.

Ce n’est pas vrai pour tous les points de coopération. Le dossier ukrainien est par exemple dans une impasse depuis plusieurs mois, et les accords de Minsk n’avancent pas… Il serait par conséquent étrange de s’attendre ici à des progrès soudains.

En ce qui concerne la Syrie, toutefois, nous avons pu entendre de nouvelles déclarations intéressantes. Parmi tous les dossiers abordés lors de la rencontre des deux chefs d’État, il s’agit du plus prometteur. Emmanuel Macron a ainsi évoqué la nécessité de préserver l’intégrité de l’État syrien. C’est une déclaration tout à fait inédite, que n’avait jamais faite ni François Hollande, ni aucun membre de l’équipe de l’ancien président. Elle rapproche relativement la France de la position russe. Il y a quelques mois seulement, la rhétorique de la France au sujet de la Syrie était tout autre : lors de la bataille d’Alep, la France avait ainsi évoqué des crimes de guerre, qu’elle a condamnés très durement.
Nous avons également entendu parler de la nécessité de maintenir la coopération entre les deux pays, en particulier dans la lutte contre le terrorisme. On ignore pour l’heure si ces propos mèneront à des actions concrètes, mais le fait même que ce genre de discussion ait eu lieu est déjà important.

Les présidents ont en outre abordé le développement du dialogue entre les sociétés civiles russe et française. On ignore encore de quoi il s’agit exactement, mais l’idée est intéressante.

Dans l’ensemble, après cette visite, on peut dire que l’orientation générale des relations franco-russes n’a pas changé, mais les signes d’un dialogue ouvert sont toutefois là, et on ne peut pas les ignorer, en particulier, comme je l’ai dit, en ce qui concerne le dossier syrien.

Emmanuel Macron a présenté son équipe, composée à la fois de ministres de gauche et de droite. Ce gouvernement sera-t-il favorable à la Russie ?

Le gouvernement fera ce que le président lui dira de faire. Autrement dit, si ce dernier lui ordonne de travailler à la coopération avec la Russie sur l’une ou l’autre question, le gouvernement respectera les consignes du président.
Les ministères les plus intéressés par une coopération sont ceux des Affaires étrangères et de la Défense. La fonction de ministre des Affaires étrangères a été confiée à l’ancien ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, un des ministres les plus populaires au sein du précédent gouvernement et qui a fait ses preuves à ce poste. Le Drian est surtout connu en tant que spécialiste des pays africains, sa formation et ses contacts étant liés à ce continent. Mais, bien évidemment, ce background ne l’empêche pas de développer la coopération avec d’autres pays.

Le ministère de la Défense est dirigé par Sylvie Goulard, qui soutient fermement la coopération dans le cadre de l’Union européenne et les projets européens. C’est la raison pour laquelle j’estime que le ministère de la Défense s’intéressera davantage à un renforcement de la coopération dans le cadre de l’UE.

Par ailleurs, l’entourage du président français comprend des personnes qui connaissent bien la Russie et parlent couramment le russe, en particulier parmi ses conseillers en affaires internationales. Le président Poutine l’a d’ailleurs souligné lors de la conférence de presse conjointe à Versailles.

Il s’agit notamment de Philippe Étienne, qui a travaillé à l’ambassade de France à Moscou au début des années 1990. Il était désigné pour occuper le poste d’ambassadeur de France en Russie mais, finalement, s’est vu confier celui de sherpa, la personne de confiance du président lors du G7. Philippe Étienne parle bien le russe et connaît la Russie. Il s’agit donc d’une bonne nouvelle.

Le président français n’est entré en fonction que récemment, mais il me semble que l’équipe qu’il a choisie est en mesure non seulement de poursuivre le dialogue avec la Russie mais peut-être même de le renforcer.