Université : litige financier autour de l’enseignement en ligne

Le 18 novembre dernier, 21 étudiants ont décidé d’assigner l’Université d’État de Moscou (MSU) en justice pour non-respect de leur contrat d’enseignement du fait du passage aux cours en ligne.

Sur la chaîne Telegram MSUfeescut (« Université d’État de Moscou baisse des frais ») qui réunit les étudiants contestataires, ces derniers expliquent que leur contrat d’enseignement inclut des cours en présentiel et l’accès aux différents laboratoires et au matériel nécessaire à la réalisation d’expériences ou de travaux pratiques. Dans une pétition adressée au recteur de la MSU et signée par plus de 22 000 personnes sur le site Change.org, ils réclament notamment le remboursement partiel des frais de scolarité du second semestre 2019-2020 (de nombreux cours avaient été annulés avant la mise en place de l’enseignement à distance), ainsi qu’une baisse des frais d’inscription et des logements en cité universitaire pour 2020-2021. 

Au regard de la baisse générale de la qualité de la formation en ligne, un des leaders du mouvement, Semion Beliaev, étudiant en philosophie, estimerait logique une réduction de 50 % des frais de scolarité. Selon les facultés, une année à la prestigieuse Université d’État de Moscou coûte entre 240 000 et 570 000 roubles (de 2 600 à 6 300 euros). 

Étudier malgré la Covid

Après une première expérience au printemps dernier, les universités de Moscou, de Saint-Pétersbourg et d’autres villes de Russie, sont repassées à l’enseignement à distance, le 13 novembre et jusqu’au 6 février 2021. Malgré la mise en place de plateformes de partage des cours, telle que l’« Université sans frontière » de la MSU, qui assure le lien entre enseignants et étudiants, tous ne vivent pas très bien la situation.

Selon une enquête de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou (EHESE) et de l’Université d’État de Tomsk menée auprès de plus de 35 000 étudiants de 400 universités lors du premier confinement, 75 % des sondés ont rencontré des difficultés à poursuivre leur cursus en ligne. Plus de la moitié d’entre eux (52 %) ont été perturbés par des problèmes techniques et des coupures d’internet pendant les cours. L’exemple d’un étudiant de la région d’Omsk (Sibérie), contraint de grimper sur un arbre pour capter le signal 4G et suivre les cours en visioconférence, a fait le tour des sites d’information et des réseaux sociaux. 

Un projet de loi impose le remboursement d’une partie des frais de scolarité à partir de deux semaines d’enseignement à distance.

Beaucoup évoquent la lassitude de devoir rester des heures devant un écran, écouteurs aux oreilles. Ils se plaignent également du manque de contacts avec leurs condisciples (43 %) et leurs professeurs (41 %), et 66 % des répondants se déclarent stressés et anxieux pour l’avenir. Toutefois, une large majorité d’entre eux (64 %) saluent les efforts déployés par les universités pour faire face à la crise. 

Inégalités 

Dans la pétition, les étudiants de la MSU soulignent aussi les fortes inégalités que la crise a encore creusées. La situation des étudiants non-boursiers – le statut des 21 plaignants – est particulièrement préoccupante. 

En effet, en Russie, la distinction entre étudiants boursiers (qui ne paient pas de frais d’inscription) et « contractuels » (pour lesquels les études sont payantes) ne repose pas sur des critères sociaux mais sur le mérite. Chaque faculté dispose d’un quota de places financées par le budget fédéral, qu’elle attribue aux candidats en fonction des résultats obtenus à l’Examen d’État uniformisé (EGE, le bac russe). Les élèves reçus à l’examen mais que leurs notes ne permettent pas de prétendre à une bourse peuvent s’inscrire moyennant le paiement des droits d’inscription – et de logement, pour ceux vivant loin des établissements d’enseignement supérieur. À titre d’exemple, l’Université d’État de Moscou (une des mieux dotées du pays) compte 7 500 étudiants non-boursiers (sur 38 150), soit 20 % de ses effectifs. 

ALEXEÏ DOUDOLADOV, ÉTUDIANT DE LA RÉGION D’OMSK (SIBÉRIE), NE CAPTE LA 4G QU’AU SOMMET D’UN BOULEAU DE 8 MÈTRES DE HAUT. PHOTO : ALEXEÏ MALGAVKO/RIA NOVOSTI

Le coût de l’enseignement supérieur, associé à la crise économique et à la baisse constante des revenus des Russes depuis plusieurs années, oblige de nombreux étudiants et leur famille à s’endetter. Selon un récent sondage du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), si seuls 4 % d’entre eux se financent grâce à un prêt bancaire, 29 % empruntent auprès de leurs amis ou de la famille. Au-delà de la seule question des études, 48 % des 18-24 ans doivent de l’argent à un proche, et 15 % ont déjà pris un crédit à la consommation. 

Face à des difficultés qui ont peu de chances de trouver une solution dans les prochaines semaines, Semion Beliaev s’étonne que peu d’étudiants aient rejoint son mouvement. Pour lui, ses condisciples « ont peur d’engager des poursuites judiciaires contre la principale université du pays : ils craignent que l’affaire soit étouffée ou que leur protestation leur attire des ennuis plus tard ».

En attendant que la plainte déposée par son collectif soit examinée par le tribunal Nikoulinski de Moscou, une nouvelle émanant de la Douma devrait lui redonner espoir. Le 30 novembre dernier, un député du parti nationaliste LDPR a déposé un projet de loi devant la chambre basse du parlement : il demande que les universités remboursent en partie les étudiants après un minimum de deux semaines d’enseignement à distance. 

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