Saint-Pétersbourg : Les Aventures d’un singe au Mariinsky

En novembre 2020, le théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg a présenté la première mondiale des Aventures d’un singe du compositeur Rodion Chtchedrine – d’après le récit éponyme de Mikhaïl Zochtchenko.

Rodion Chtchedrine ne s’est jamais caché de préférer Gogol ou Leskov à d’autres écrivains tels que Dostoïevski. Il a ainsi été le premier à mettre en musique Les Âmes mortes de Gogol (1979), Lolita de Nabokov (1992) ou Le Gaucher de Leskov (2013).

« Tolstoï, Pouchkine et Lermontov ont inspiré tous les compositeurs russes – de Glinka à Chostakovitch, commente Valeri Guerguiev, le chef d’orchestre du Mariinsky. Chtchedrine, lui, fait monter de nouveaux auteurs sur la scène musicale. Aucun compositeur ne s’était jamais attaqué à l’œuvre de Zochtchenko » ‒ un écrivain dont le compositeur de 88 ans apprécie « la vision du monde pleine de malice ».

Un singe censuré

Les Aventures d’un singe commencent dans un zoo bombardé pendant la guerre. Après avoir réussi à s’échapper de sa cage, un singe parcourt la ville, suscitant diverses réactions auprès de la population. Les commerçants s’indignent des larcins de l’animal, le vieux Gavrilytch, lui, cherche à l’attraper pour le vendre et s’acheter à boire, tandis qu’une grand-mère se fâche quand le singe mange ses bonbons. Seul le petit Aliocha Popov rêve de le caresser et de l’adopter.

Mikhaïl Zochtchenko écrit son bref texte humoristique en 1945. En décembre de la même année, l’histoire est publiée dans le magazine pour enfants Mourzilka, puis réimprimée plusieurs fois, notamment dans la revue littéraire Zvezda en 1946. Les dirigeants du Parti communiste désapprouvent le récit et accusent son auteur de « prêcher avec arrogance sa morale au peuple soviétique ». Andreï Jdanov, principal idéologue de l’époque, voit dans la description des pénuries et des souffrances de la population affamée des reproches à l’égard du pouvoir.

Un musicien hurle « la-la-la » à tue-tête lors de l’apparition du vieil ivrogne Gavrilytch.

La presse soviétique devient rapidement le théâtre d’une campagne de persécution à l’encontre de l’écrivain, dont les autorités qualifient les œuvres de « vides, insignifiantes et triviales ». La censure se renforce à l’encontre des journaux. En août 1946, le Comité central du Parti communiste décrète la fermeture de la revue Zvezda. Mikhaïl Zochtchenko est exclu de l’Union des écrivains d’URSS.

Cornichons, carottes et la-la-la…

Sous la plume de Rodion Chtchedrine, Les Aventures d’un singe deviennent un « concerto pour narrateur et instruments solo accompagnés d’un orchestre à cordes et d’un clavecin » – un genre nouveau en Russie…

Le narrateur devient partie intégrante de l’orchestre : « Au cours d’une répétition, Chtchedrine a sorti d’immenses partitions où il a indiqué, au-dessus des portées, les moments où une sirène hurle, où des chiens aboient et où des habitants courent après le singe », raconte la comédienne Polina Malikova, qui joue le rôle de la narratrice.

La conteuse n’est pas la seule voix humaine à intervenir dans le spectacle. Lorsque le singe arrive sur un marché, plusieurs musiciens se mettent à chuchoter pour imiter la foule : « Des cornichons ! Des carottes ! » Le xylophoniste, lui, dépose plusieurs fois ses baguettes et souffle dans un sifflet pour donner vie à un policier… C’est également un des musiciens qui hurle « la-la-la » à tue-tête lors de l’« apparition » du vieil ivrogne Gavrilytch.

Photo : Natacha Razina – Théâtre Mariinsky

« C’est une œuvre fraîche, enjouée et espiègle, résume Polina Malikova. Le chef d’orchestre lui-même a souri plusieurs fois pendant le concert. »

Réinterprétation

Fait notable, le spectacle est dépourvu de toutes les connotations politiques présentes dans le récit de Zochtchenko. Chtchedrine a été jusqu’à supprimer la célèbre phrase : « On respire mieux dans une cage », vertement critiquée par Jdanov. Le compositeur a préféré mettre l’accent sur le personnage d’Aliocha Popov, dont le nom n’est pas sans rappeler celui du chevalier Aliocha Popovitch, héros de chants épiques et de contes. Une évocation folklorique renforcée, dans la partition de Chtchédrine, par le jeu de la flûte et du clavecin, ainsi que par l’association solennelle de la trompette et du cor d’harmonie, qui accompagnent Aliocha sur le chemin de l’école.

« Chtchedrine dévoile de nouvelles facettes du récit et, ce faisant, incite les spectateurs et les lecteurs à une réinterprétation du texte de Zochtchenko, estime la critique littéraire Lioudmila Krapivina. Les Aventures d’un singe sont souvent considérées comme une critique sociale haineuse, ce qui est une grossière exagération. » Cette vision limitée de l’œuvre fait complètement fi de la personnalité rayonnante d’Aliocha, qui sauve pourtant le singe. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le finale du concert montre l’animal, heureux et aimé de tous, en train de se délecter d’un gruau de riz à la cuillère.

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