Le blues de l’or noir

Entre janvier et septembre 2020, la Russie a exporté 10 % de pétrole en moins que l’année précédente. Les compagnies réduisent les salaires et licencient des employés.

Selon les statistiques officielles, la Russie a exporté 159,8 millions de tonnes de pétrole au cours des neuf premiers mois de l’année, soit 10 % de moins qu’un an auparavant (-40,3 % en valeur !). En septembre, la baisse était de 20 % en glissement annuel. L’extraction pétrolière a également diminué – de 8 % – dans le pays, à 400 millions de tonnes depuis le début de l’année.

Pandémie et concurrence

La situation s’explique d’abord par la crise sanitaire actuelle. « La fermeture des frontières et les restrictions de déplacements imposées par de nombreux pays ont entraîné un gel partiel du transport aérien et terrestre. Au niveau mondial, la consommation de combustible a ainsi chuté d’environ un tiers », rappelle Artiom Touzov, du cabinet de conseil Univer Kapital.

Si la situation a touché tous les pays exportateurs, la Russie, qui travaille principalement avec le marché européen, a été confrontée à un autre problème : l’hiver 2019, particulièrement doux, n’a épuisé qu’à moitié les réserves énergétiques du Vieux Continent.

Chez Rosneft, des employés se sont vu proposer la semaine de 30 heures avec réduction de 25 % du salaire.

Mis en difficulté, les acteurs adoptent des attitudes diamétralement opposées. « Les Saoudiens font preuve de souplesse dans les négociations et n’hésitent pas à proposer de fortes remises ou à baisser leurs prix. Riyad évite également de réduire les volumes livrés – pour des raisons politiques, afin de garantir la fidélité de ses clients. Au contraire, Moscou se montre réticente à baisser ses prix. Les compagnies russes justifient leur position par le nombre important de prestataires à rémunérer et par les forts coûts de production », explique Anna Bodrova, analyste du cabinet Alpari. Elle rappelle que la Russie ne dédaigne pas non plus jouer sur le levier énergétique à des fins politiques, mais de manière différente : depuis le début de 2020, Moscou a réduit de plus de 25 % ses livraisons d’hydrocarbures à Minsk, sous prétexte que son voisin biélorusse se fournissait également auprès de la Norvège et des États-Unis. « La Russie donne l’impression de plus se préoccuper de son poids politique que de signer de nouveaux contrats », note Anna Bodrova.

Les conséquences de ces différences d’approche n’ont pas tardé : dès septembre, l’Arabie saoudite est redevenue le premier partenaire énergétique de la Chine, avec 7,78 millions de tonnes de pétrole vendues à Pékin (contre 7,48 millions par Moscou). La position était occupée par la Russie depuis plusieurs années.

Réductions de salaires

Les compagnies pétrolières n’ont pas attendu pour répercuter la baisse de leur chiffre d’affaires sur les salaires. Selon la revue Forbes, les grands patrons du secteur pétrolier ont vu leurs revenus baisser de 15 % en 2020. Les cadres doivent également se serrer la ceinture, selon Igor Maximov, employé dans une entreprise publique. Il évoque une diminution de 10 à 15 % de ses émoluments et « la suppression des primes et bonus » depuis le début de la pandémie. D’après lui, nombre de sociétés ont procédé à des réductions d’effectifs « en prétextant la baisse des cadences ». Les dossiers s’amoncellent pourtant sur le bureau des employés restants : « Nous travaillons plus pour gagner moins, résume notre interlocuteur. Les patrons justifient cela par le télétravail, censé nous faire gagner le temps que nous perdions dans les transports… »

Pour éviter les licenciements, certaines entreprises aménagent le temps de travail. C’est le cas de Lukoil, où la semaine passera de 40 à 35 heures dès janvier prochain. Les salaires diminueront de 10 %.

Un ouvrier contrôle la qualité du pétrole produit. Crédits : Lukoïl
Contrôle de la qualité du pétrole chez Lukoil. Crédits : Lukoil

Chez Rosneft, des employés se sont vu proposer la semaine de 30 heures avec réduction de 25 % du salaire. « C’était cela ou une vague de licenciements », justifie une source anonyme au sein de la compagnie. La réévaluation de la grille salariale aurait ainsi permis une diminution de 20-25 % des dépenses.

Une chance à saisir

En 2020, le cours moyen du pétrole plafonne à 45 dollars, contre 66 dollars l’année dernière. En avril, le baril est même brièvement descendu au-dessous de zéro sur les marchés à terme. Cette situation ne pouvait rester sans conséquences sur le budget fédéral russe, dont les hydrocarbures fournissent entre 36 % et 51 % des recettes depuis 2005. Selon la Cour des comptes, au premier semestre, cet indicateur a chuté à 29,3 %.

Pour Artiom Deïev, directeur des analyses chez AMarkets, la baisse des ventes d’hydrocarbures pourrait entraîner un déficit budgétaire équivalent à 2 % du produit intérieur brut : « Sur neuf mois, le déficit est de 1 800 milliards de roubles [24,6 milliards de dollars, soit environ 1,4 % du PIB, ndlr]. La part des produits de haute technologie et des services est extrêmement faible dans le PIB russe. Il ne faut donc pas compter dessus pour combler les pertes. »

Même pour le Kremlin, le pétrole semble avoir perdu de son attrait.

Au demeurant, la crise du secteur pétrolier pourrait ne pas être uniquement conjoncturelle, selon Anna Bodrova, qui n’hésite pas à parler de « lassitude » des entreprises : « Beaucoup reculent devant les investissements nécessaires. Elles craignent de mettre plusieurs décennies à les amortir. Par ailleurs, les sanctions occidentales les empêchent de profiter des avancées technologiques réalisées à l’étranger. »

Même pour le Kremlin, le pétrole semble avoir perdu de son attrait, et la baisse de la demande mondiale n’est plus taboue : « On peut tabler sur une croissance d’1 % pour les cinq prochaines années, avant un début de baisse à 0,1 % », déclarait Vladimir Poutine aux professionnels du secteur rassemblés à Tobolsk (Sibérie occidentale), le 1er décembre dernier. Aux yeux du président russe, les compagnies pétrolières doivent saisir cette opportunité pour évoluer et passer de la production de matière première à celle de produits pétrochimiques. Cela permettrait d’en finir avec certaines situations absurdes qui voient les entreprises russes acheter à l’étranger – par exemple en Biélorussie – l’essence fabriquée à partir de pétrole russe… Aussi séduisante que l’idée puisse paraître, elle laisse perplexes nombre d’observateurs : comment assurer cette « transition industrielle » sans recours à des équipements étrangers ?

Ce n’est pas la première fois que Vladimir Poutine appelle les acteurs économiques à faire contre mauvaise fortune bon cœur. En 2016, il déclarait que la faiblesse des cours pétroliers assainirait l’économie et stimulerait la production nationale. En octobre dernier, interrogé sur la piètre santé du rouble, il affirmait que la « dévaluation chronique » de la la monnaie russe importait moins que « notre capacité à prévoir les fluctuations de son cours »…

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