Guerman Gref : un patron aux ambitions multiples

En faisant entrer la banque publique Sberbank dans l’ère numérique, Guerman Gref est devenu un des dirigeants d’entreprise les plus riches et les plus respectés. Moteur de son succès, sa volonté d’hégémonie et de contrôle est toutefois à l’origine de ses récents échecs.

À la fin de novembre, un des leaders russes de l’e-commerce, Ozon, a dédommagé le géant bancaire Sberbank à hauteur d’un milliard de roubles (11 millions d’euros) pour rupture d’un accord de partenariat. Si les termes de ce dernier – et, par conséquent, les causes du litige – n’ont pas fuité dans la presse, les commentateurs pointent l’attitude agressive de Sberbank à l’égard de ses partenaires. « De toute évidence, les deux entreprises ne partageaient pas la même vision de leur développement futur. Ozon avait besoin de financements mais ne voulait pas d’une fusion ; la banque ne l’entendait pas de cette oreille… Finalement, Ozon a préféré payer une grosse amende mais garder les mains libres pour se tourner vers de potentiels investisseurs étrangers », analyse Artiom Touzov, du cabinet de conseil Univer Kapital. En outre, la récente entrée au Nasdaq de la plateforme d’e-commerce devrait bientôt lui permettre de lever plus d’un milliard de dollars.

Pour Sberbank, il serait exagéré de parler de « coup rude ». En mai dernier, la capitalisation de la banque excédait 4 300 milliards de roubles (environ 53 milliards d’euros à ce moment-là), ce qui en faisait l’entreprise russe la plus riche, devant Gazprom. Au troisième trimestre, son chiffre d’affaires a battu un nouveau record : 25,5 millions d’euros. Par ailleurs, Sberbank est déjà bien avancée dans la création de son « écosystème » lui permettant d’être présente sur une majorité de services en ligne – paiement rapide, livraison, e-commerce, aide à domicile, etc.

« Sous la direction de Gref, la caisse d’épargne qu’était Sberbank est devenue un établissement de haute technologie. »

Toutefois, la brouille avec Ozon devrait retentir comme un signal d’alarme pour la banque et pour les ambitions hégémoniques de son tout-puissant patron, Guerman Gref. Au début de décembre, Vladimir Poutine l’a personnellement mis en garde : « Sberbank montre l’exemple en matière d’utilisation des nouvelles technologies. Toutefois, même si elle a construit un écosystème, elle demeure une banque et doit se soumettre aux règles instaurées par le régulateur financier », a déclaré le président russe.

La présidente de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, a récemment annoncé la prochaine mise en place d’outils de contrôle des investissements des banques dans le numérique. Guerman Gref a répondu en minimisant l’importance de ces derniers : à l’en croire, il s’agirait d’activités annexes pour son établissement, sans risque pour son cœur de métier. L’« écosystème » de Sberbank concentre pourtant la majorité de ses efforts de développement et constitue un des grands succès du PDG depuis dix ans.

Le ministre devenu banquier

À 56 ans, Guerman Gref dirige la banque la plus puissante de Russie depuis 2007. Si l’ancien ministre de l’Économie et du Commerce (2000-2007) a considérablement modernisé l’enseigne, son arrivée, décidée en haut lieu (il était le seul candidat déclaré…), avait d’abord suscité la suspicion voire le mépris des milieux bancaires : « Votre politique a détruit le pays [la politique libérale du début des années 2000 déplaisait à une frange conservatrice de l’élite russe, ndlr]. Envisagez-vous d’en faire de même avec Sberbank ? », lui aurait demandé un des actionnaires, le jour de son entrée en fonction, selon un journaliste témoin de la scène.

Cette hostilité s’explique aussi, sans doute, par le pedigree du nouveau patron, issu de l’administration et non du monde des affaires. Né au Kazakhstan en 1964, Guerman Gref a fait des études de droit à Omsk, puis à Saint-Pétersbourg. Dans les années 1990, il est vice-gouverneur de l’ancienne capitale impériale et préside le Conseil présidentiel de réforme des entreprises.

« C’est à cette époque qu’il a fait la connaissance de la future élite politique du pays : Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev, Alexeï Koudrine [l’actuel président de la Cour des comptes, ndlr]. Sa carrière dans l’administration, puis dans les affaires, leur doit beaucoup », note une source au gouvernement fédéral.

SberPark, l’espace de co-working du siège social de Sberbank à Moscou.
Photo : archilovers.com

Au regard de ses états de service au ministère de l’Économie (il se distingue par un contrôle étroit de la réalisation du budget, et beaucoup lui attribuent une large part de la forte croissance du PIB dans les années 2000), sa nomination à la tête de la principale banque publique du pays n’a toutefois rien d’une surprise : « À l’époque, Sberbank avait besoin d’un dirigeant d’expérience, capable de la débureaucratiser. De ce point de vue, Gref a entièrement réussi. Il a également su mettre en place un système de virements instantanés, damant le pion à la Banque centrale qui travaillait également à un projet de ce type », rappelle Alexeï Korenev, analyste du cabinet Finam.

En quelques années, Guerman Gref se fait un nom dans le milieu des affaires. « Sous sa direction, la caisse d’épargne qu’était Sberbank est devenue un établissement de haute technologie », résume Alexeï Korenev. Quant à l’entrepreneur, il intègre en 2019 le classement Forbes des dirigeants russes les plus riches (19e). Ses actions Sberbank sont évaluées à 2,6 millions de dollars.

Premier ministre en puissance

Au-delà de ses capacités managériales, Guerman Gref doit peut-être aussi son succès – ou du moins sa longévité – à son absence affichée d’ambitions politiques. Interrogé à maintes reprises sur le sujet, il prétend les avoir « laissées derrière lui » et ne même plus penser à un retour au pouvoir.

Cela n’empêche pas ses collègues et concurrents d’y penser à sa place. En septembre dernier, en marge de la présentation de l’opération de rebranding de Sberbank – devenue Sber, tout simplement –, le patron de la banque en ligne Tinkoff, Oleg Tinkov, s’est ainsi extasié sur Instagram : « Je pense que [Gref] se sent à l’étroit à la tête d’une banque publique. Il faut clairement le nommer Premier ministre : vous imaginez comme il changerait le pays ? » L’entrepreneur a ensuite supprimé son commentaire, « à la demande de Gref », et « pour ne pas vexer Mikhaïl Michoustine [l’actuel Premier ministre, ndlr], un mec super-cool, technocrate de haute volée, ouvert au numérique et au changement »…

« Pour Gref, travailler avec Sberbank, c’est devenir un actif de Sberbank. »

Gref à la tête du gouvernement ? Ce scénario a failli se réaliser. En janvier dernier, lorsque Dmitri Medvedev a démissionné de son poste de Premier ministre, le patron de Sberbank faisait partie de la short list des candidats à son remplacement, selon une source au Kremlin. Finalement, l’ancien directeur du Fisc, Mikhaïl Michoustine, a été choisi. « Vladimir Poutine voulait garder un homme de confiance à la tête de Sberbank. Par ailleurs, au printemps dernier, l’État est devenu l’actionnaire principal de la banque après l’achat de 2 100 milliards de roubles de titres [environ 26 milliards d’euros à ce moment-là]. D’une certaine manière, Guerman Gref est de retour au gouvernement… », souligne notre interlocuteur.

Au demeurant, le puissant patron a beau se défendre de toute ambition publique, il ne dédaigne pas certains leviers d’influence susceptibles de soigner l’image de sa banque (ou la sienne). Ainsi Sberbank s’est-elle offert, en octobre dernier, le groupe de médias Rambler, qui possède notamment les sites d’information Lenta.ru et Gazeta.ru, ou encore l’agence de presse Rambler News Service – soit une audience mensuelle cumulée de 120 millions d’internautes…

Divorces en cascade

« Aujourd’hui, en Russie, les banques tiennent le haut du pavé. Le développement des produits et services financiers aux particuliers ont décuplé leur chiffre d’affaires, et cette tendance est loin de s’essouffler », estime Pavel Sigal, vice-président de l’association de PME Opora Rossii. Pour Artiom Touzov également, l’orientation stratégique donnée par Guerman Gref à Sberbank est en phase avec l’évolution du marché : « Le consommateur veut avoir accès à toute une gamme de services depuis une application unique, voire avoir affaire à un seul interlocuteur », explique-t-il.

Si l’entreprise publique a un temps d’avance sur ses concurrents traditionnels – les banques –, son extrême diversification la place désormais en concurrence directe avec des acteurs variés, et même d’anciens partenaires. L’été dernier, Sberbank et le géant de l’internet Yandex ont ainsi mis fin à onze ans de collaboration dans le cadre de plusieurs coentreprises. La banque a récupéré la plateforme de paiement Yandex.Money, tandis que le moteur de recherche est maintenant le seul propriétaire du site d’e-commerce Yandex.Market – dont Gref rêvait de faire l’« Amazon russe ».

Le service de livraison de nourriture Delivery Club fait partie de l’écosystème de Sberbank.
Photo : Mikhail Tereshchenko/TASS

Comme avec Ozon, le divorce serait dû à des divergences de vue et à la volonté de contrôle des patrons des deux entreprises, Arkadi Voloj d’un côté, Guerman Gref de l’autre. « Chacun voulait décider pour l’autre. Pour Gref, travailler avec Sberbank, c’est devenir un actif de Sberbank », affirme Pavel Sigal, qui estime que ce mode de pensée risque de représenter un obstacle, en vue de nouvelles collaborations avec des entreprises du numérique, souvent réticentes à se laisser diriger « du dehors ».

Le vice-président d’Opora Rossii pourrait voir ses prévisions se confirmer prochainement. Selon le Financial Times, Sberbank et l’autre géant russe du numérique, Mail.ru, s’opposeraient sur l’avenir de leurs coentreprises de livraison et de transport (Delivery Club et Citymobil). Une rupture signifierait un nouveau pas vers l’isolement de Sberbank sur le marché du numérique – et un pas en arrière dans sa stratégie de développement.

Rien de rédhibitoire, toutefois : en matière d’innovation, dans un secteur en plein boum, « le temps n’est pas un obstacle », affirme Pavel Sigal. Et Sberbank et Gref ont pris trop d’avance pour se retrouver brusquement à la traîne…

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