Documentaire : l’insaisissable Gorbatchev

À bientôt 90 ans, Mikhaïl Gorbatchev est le sujet d’un nouveau documentaire du réalisateur russe Vitali Manski, qui tente de cerner la personnalité d’une des figures les plus controversées de l’histoire russe récente.

Le 2 mars prochain, Mikhaïl Gorbatchev fêtera son quatre-vingt-dixième anniversaire. Aujourd’hui, il vit seul dans la grande maison de la région de Moscou dont l’État lui concède la jouissance (sans lui en céder la propriété). Parfois, il se rend au siège de sa fondation. Comme beaucoup de personnes de son âge, il passe également du temps chez le médecin. Sa dernière sortie publique remonte au 10 octobre dernier. Ce jour-là, avait lieu, au théâtre des Nations, à Moscou, la première d’un spectacle qui lui était consacré. Sans doute se serait-il rendu avec plaisir à la présentation du documentaire Gorbatchev.Paradis de Vitali Manski, le 3 décembre dernier, mais l’aggravation de la situation épidémiologique l’en a dissuadé. Il verra le film plus tard, probablement seul dans une salle réservée pour lui – selon les vœux du réalisateur.

Est-Ouest

La première mondiale de Gorbatchev.Paradis (une coproduction tchéco-lettone) a eu lieu en novembre au Festival international du documentaire d’Amsterdam (IDFA), où Vitali Manski a reçu le prix de la mise en scène. Le film a ensuite fait l’ouverture de l’Artdocfest de Moscou, en décembre, dans des conditions particulières : des salles aux trois quarts vidées par les précautions sanitaires, et la majorité des séances reportées en avril – dans l’espoir que l’épidémie, alors, ne dictera plus ses lois et que le public sera au rendez-vous.

« Quelle cohue ! », a ironisé le réalisateur en jetant un coup d’œil aux quelque 400 spectateurs disséminés dans l’immense salle du cinéma Karo-Octobre. Il ne croyait pas si bien dire : la distanciation sociale n’a pas empêché le débat d’après-séance d’être animé. Il faut dire que le moindre film consacré au premier (et dernier) président de l’URSS suscite immanquablement des réactions contrastées et de longues disputes sur la personnalité de Gorbatchev, sa politique et son rôle dans l’histoire (de l’URSS, de la Russie, du Monde…).

Le « héros » du film préfère rendre les armes, cesser le combat et passer pour un pleutre plutôt que de livrer le fond de sa pensée.

En 2018, le réalisateur allemand Werner Herzog n’avait pas fait exception lors de la présentation de son Meeting Gorbatchev, une interview doublée d’un voyage dans le sud de la Russie, terre d’origine du dirigeant. L’admiration ostensible du cinéaste, typique du regard occidental et de la « Gorbymania » de la fin des années 1980 et du début des années 1990, avait soulevé une vague de questions parfois indignées de la part des journalistes russes. Aujourd’hui encore, il existe clairement deux Gorbatchev : en Europe occidentale et aux États-Unis, il est celui qui a mis un terme à la « guerre froide » et déchiré le « rideau de fer » ; en Russie, beaucoup le considèrent comme un dirigeant faible qui a laissé l’empire soviétique s’effondrer.

Sujet rebelle

Avec Gorbatchev.Paradis, son deuxième film consacré à l’homme politique après Gorbatchev.Après l’empire (2000), Vitali Manski s’efforce de se tenir à l’écart de cette alternative. Les deux hommes se connaissent de longue date, et chacun s’efforce de déjouer les ruses de l’autre. Au fil de la discussion, le réalisateur tente de susciter les confidences de son interlocuteur – sur les petits détails de la grande Histoire ou sur la politique russe actuelle. En vain. Gorbatchev ne se laisse pas manœuvrer aussi facilement et s’efforce de demeurer en eaux neutres. Il se garde notamment de tout commentaire pouvant s’apparenter à une approbation ou, au contraire, à une critique de Vladimir Poutine.

À certains égards, l’échange s’apparente à un duel. Le cinéaste assaille son adversaire, tente de l’acculer et de le forcer à répondre… Mais le « héros » du film préfère rendre les armes, cesser le combat et passer pour un pleutre plutôt que de livrer le fond de sa pensée. Des dérobades déroutantes aux yeux du spectateur. Pourquoi Gorbatchev refuse-t-il de s’exprimer clairement sur la Russie de Poutine ? On ne nous fera pas croire qu’il a peur de parler… Est-ce qu’il n’a pas d’avis ? Là encore, c’est peu probable…

Et puis, il y a cette pirouette… À une provocation de Manski – « Reconnaissez que le moment Gorbatchev est terminé ! » –, l’homme d’État répond mystérieusement : « Il ne fait que commencer. » Lors de la présentation du film, Vitali Manski en a proposé une interprétation : « Je pense que la Russie a besoin d’une nouvelle perestroïka. Nous avons laissé passer notre chance il y a trente ans, au contraire des autres pays d’Europe de l’Est. »

Paradis et enfer

Vitali Manski n’est pas du genre sentimental. Dans ses films, il cherche généralement à penser les processus sociaux et politiques à l’œuvre dans la Russie contemporaine. Ici, au contraire, il dresse avec succès le portrait d’un homme seul, au crépuscule. À l’exaltation de Herzog, il oppose la compassion pour un Gorbatchev fatigué, dans une Russie qui ne pense plus vraiment à lui. L’ancien président marche difficilement et met plus de temps qu’avant à répondre aux questions ; sa pensée n’en demeure pas moins originale, et son expérience de la politique, extrêmement précieuse. Dans son pays qu’il ne quitte plus pour raisons de santé, on ne se presse pas pour recueillir ses avis. Il semble trop étranger au pouvoir actuel : d’une pensée trop libre, trop imprévisible, et surtout trop en faveur en Occident.

Gorbatchev vit avec le poids de ses décisions passées, des bonnes comme des mauvaises.

Alors, Gorbatchev reste dans son coin. Sa femme Raïssa décédée, sa fille et ses petits-enfants partis à l’étranger, il a vu le cercle de ses proches se réduire comme peau de chagrin : sa femme de ménage, son chauffeur, ses collaborateurs de la fondation Gorbatchev, son chat qui lui tient compagnie au déjeuner… Et puis son fidèle secrétaire, Vladimir Poliakov, chez lequel il a passé le dernier réveillon de Nouvel An. Le film les montre dans un appartement typique de l’intelligentsia moscovite, au milieu des livres, écoutant les vœux de Vladimir Poutine devant une table où le champagne côtoie l’inusable salade russe. La scène a quelque chose de contradictoire : Manski voudrait nous montrer un Gorbatchev abandonné de tous, mais l’ancien président apparaît surtout libre et plein de dignité. Il faudrait le plaindre ? Pourtant, il ne fournit aucun motif de pitié. Certes, sa santé est vacillante, mais quelle joie de vivre, quelle curiosité, quel sens de l’humour ! L’homme d’État n’a rien perdu de son charme ni de sa malice.

Trente ans après l’effondrement de l’URSS, nous en sommes encore à nous demander comment, en 1985, un pur produit de la nomenklatura soviétique a eu l’idée de réformer son parti et son pays. Le film de Manski fournit une réponse moins par le contenu des entretiens que par l’atmosphère qui s’en dégage. Une atmosphère qui exclut toute pusillanimité, toute servilité.

« J’étais arrogant. » Gorbatchev se juge durement. Certes, sa perestroïka a fait tomber le mur qui enfermait son pays et le coupait du monde depuis plus d’un demi-siècle ; mais elle a également ébranlé le destin de millions de personnes, entraîné des conflits interethniques et des guerres civiles. Il en est conscient et ne cherche pas à éluder sa responsabilité. De toute évidence, Gorbatchev vit avec le poids de ses décisions passées, des bonnes comme des mauvaises (ses atermoiements au moment de la catastrophe de Tchernobyl, sa répression des mouvements d’indépendance). Initialement, le film de Manski devait s’intituler : Gorbatchev. Entre enfer et paradis. Cela aurait été sans doute plus juste.

1 commentaire

  1. Quand un pays est au bord de l’asphyxie, rien de mieux que d’ouvrir les fenêtres et quelques portes pour le rafraichir et le revigorer !
    Gorbatchev a eu tout le temps d’observer l’URSS pour juger qu’elle avait besoin de renouveaux. sa perestroika et glasnost voulaient certainement répondre à ce besoin. Sauf qu’une population infantilisée et brimée pendant des décennies ne reprend pas sa capacité d’autonomie par un effet de baguette magique et la reprise de la liberté de décisions ne doit pas être confondu avec une chimère, même américaine ou française.

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