De la neige, des chats, des raviolis géorgiens

J’avais évoqué, il y a deux ans, le village d’Oïmiakon, très connu en Russie malgré sa population de seulement cinq cents habitants : situé dans l’extrême nord-est russe, en République de Sakha, il est en effet l’un des lieux d’habitation les plus froids de Russie et, en janvier 2019, il s’était illustré pour avoir proposé un marathon (un vrai, de quarante-deux kilomètres) par… -52 degrés. L’épreuve avait réuni pas moins de seize sportifs, ce qui, quand on y pense, n’est pas si mal au vu des conditions.

Certes, me direz-vous, il s’agit là de corps entraînés et d’esprits volontaires, le commun des mortels ne sortirait pas par de telles températures… Détrompez-vous ! Le Siberian Times, en début de semaine, a consacré un petit reportage photos aux écoliers de ce même village, qui continuent à se rendre en classe par -50°C. En effet, si la règlementation locale prévoit bien une limite de température en deçà de laquelle les cours sont suspendus, celle-ci a été fixée à… -52. Pas de chance. Pour avoir été scolarisée aux États-Unis, je me rappelle avec bonheur ces jours où trois flocons étaient immanquablement l’occasion d’un coup de fil du lycée : « Snow day, no classes today »… On est bien loin de la Iakoutie (et je ne parlerai pas du RER parisien, qui tombe en panne lorsqu’il pleut un peu fort).

Malgré cette résistance face à la dureté des éléments extérieurs, il reste des circonstances contre lesquelles on ne peut rien. À l’exact opposé d’Oïmiakon, c’est au sud-ouest de la Russie, à Rostov-sur-le-Don, qu’a eu lieu l’incident dont tout le monde rêve un peu en secret : l’incendie d’un dépôt de feux d’artifices – et pas l’arrière-boutique d’un petit commerçant de farces et attrapes, non, celui d’un vrai, d’un gigantesque stockage de plus de 3 000m². On trouve facilement des vidéos de cet incendie aux airs de fête nationale puisque tous les habitants des environs ont pu se repaître du spectacle, le temps que les pompiers viennent à bout de cette incontrôlable poudre partant joyeusement en grandes fusées dans les airs.

Aurais-je, par ailleurs, fait autre chose que filmer, moi aussi ? Après tout, il faut essayer, au quotidien, de contrôler ce qui est contrôlable – ou semble l’être. Un ancien chef de la police, dont la presse a parlé cette semaine, a fait ce pari en acceptant des pots-de-vin qu’il pensait impossibles à prouver : des raviolis géorgiens et des salades de concombre dans le restaurant dont il couvrait les malversations. Hélas, on est toujours trahi par ce qu’on aime le plus, et notre héros vient d’être condamné à trois ans de prison avec sursis. Eût-il vécu deux siècles plus tôt, il aurait pu apparaître dans le Revizor de Gogol, qui mettait autant d’art à décrire la corruption des fonctionnaires qu’il prenait de plaisir à parler de nourriture : nous avons ici les deux à la fois. Être prêt à se damner pour des khinkali, quoi de plus russe, au fond ?

Il arrive aussi qu’un Français me surprenne dans la presse par une action qui lui donne, si je puis dire, « un côté russe ». Ce fut le cas cette semaine, où le testament d’un compatriote retraité a révélé qu’il léguait une partie de sa fortune aux… cinquante chats du musée de l’Ermitage. Pourquoi eux précisément ? Mystère. L’article de Vesti précise d’ailleurs qu’il n’est même pas sûr que notre homme se soit jamais rendu en Russie. Peut-être les coussinets feutrés foulant le sol de ce palais dédié à l’art le faisaient-ils tout autant rêver que moi les steppes enneigées d’Oïmiakon : on est toujours mieux, pour en rêver, au chaud sur son canapé…

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