Coupes budgétaires : l’Armée russe en mode résistance

Lancé dans un programme de réformes de l’administration, le gouvernement russe est confronté à des dissensions en son sein : tandis que le ministère des Finances veut réduire de 10 % les effectifs de l’armée russe, la Défense s’y oppose catégoriquement. 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il y a vingt ans, les hauts fonctionnaires russes avaient pris l’habitude de ne laisser filtrer aucun conflit interministériel dans la presse. La publicité offerte au bras de fer que se livrent actuellement les influents ministères des Finances et de la Défense a donc de quoi étonner. 

Le 16 octobre, les Izvestia rapportaient que le ministère des Finances avait envoyé au Conseil de sécurité des propositions visant à réduire les dépenses militaires (le budget 2021-2023 de l’armée russe s’élève à un peu plus de 40 milliards de dollars par an), dont l’adoption entraînerait une réforme complète de l’armée. Aussitôt, le ministère de la Défense publiait, dans son propre journal, Krasnaïa zvezda, les réactions indignées de personnalités et d’experts soulignant à l’envi le caractère exceptionnel de l’armée : toucher à cette institution friserait la haute trahison. Depuis, le débat n’en finit pas. 

Un mystérieux million

Outre une baisse des effectifs militaires, le ministère des Finances préconise un réajustement du nombre d’officiers, ainsi que le recours à des personnels civils pour les métiers sans lien direct avec  les activités militaires au sens strict (ressources humaines, médecine, finances, etc.). 

Le ministère des Finances propose notamment un report de dix ans de l’âge de la retraite pour les militaires.

Voici la réponse du ministère de la Défense telle qu’elle a été publiée dans Krasnaïa zvezda : « La composition et la structure des forces armées sont décidées par le Commandant en chef suprême de la Fédération de Russie [le chef de l’État] sur la base d’un ensemble de tâches visant à garantir efficacement la sécurité de l’État. Le système de recrutement mis en place est stable et permet l’équilibre des fonctions assignées aux spécialistes militaires et civils. » Par ailleurs, le ministère de la Défense affirme qu’entre 2007 et 2012, les coupes budgétaires « ont démontré leur inefficacité et engendré une multitude de problèmes influant sur les capacités de combat des forces armées ». 

En d’autres termes, il revient au président russe – et non au ministère des Finances – de décider des effectifs de l’armée. Et il est hors de question de réduire de 10 % le million de postes (1,1 million, pour être exact) fixé depuis 2006 par Vladimir Poutine. 

Cérémonie de consécration de la nouvelle cathédrale des forces armées russes située dans le parc Patriote, à 60 kilomètres de Moscou, le 14 juin 2020. Photo : Mikhail Metzel/TASS

Pourtant, les effectifs réels sont bien inférieurs à ce chiffre, jamais atteint en 14 ans. Il faut dire que la démographie russe ne le permet pas : chaque année, moins de 650 000 Russes atteignent l’âge du service militaire obligatoire (18 ans). Or, une grande partie de l’armée russe est constituée de conscrits.  Malgré tout, le ministère de la Défense défend bec et ongles ce million inacessible. La raison en est tout aussi simple : que les troupes existent réellement ou seulement sur le papier, il faut des officiers pour les commander. Réduire la base de la pyramide hiérarchique bloquerait pour longtemps le système des promotions. 

« Unités de papier » 

Tout laisse penser que l’indignation de l’État-major est due à la volonté du ministère des Finances de garantir une « proportion rationnelle du nombre de supérieurs et de subordonnés » – en d’autres termes, d’ajuster le nombre d’officiers au nombre réel de soldats. Il s’agissait déjà d’un des objectifs de la réforme entamée à la fin des années 2000 par l’ancien ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov. En 2008, les forces armées comptaient un officier pour deux soldats. Un problème dû au système hérité de l’époque soviétique, qui reposait sur la mobilisation massive de millions de réservistes en cas de guerre. Pour assurer leur commandement, il était nécessaire de former un excédent d’officiers en temps de paix. 

Quand Anatoli Serdioukov a commencé à supprimer les unités « incomplètes », constituées d’officiers sans aucun soldat, l’armée a été confrontée à une surabondance d’officiers. Pour y remédier, au début des années 2010, des lieutenants en début de carrière ont été affectés à des postes habituellement réservés à des sous-officiers. La crise ukrainienne et le regain de tensions avec l’OTAN, à partir de 2014, ont entraîné une réorganisation du commandement et la réapparition d’unités sans soldats – pour le cas où la situation dégénérerait aux frontières…

Le refus de la Défense de recourir à des civils pour les métiers « annexes » s’explique également : ces personnels représentent actuellement environ un million de personnes, moins payées que leurs équivalents militaires. Mais les salaires peu attractifs proposés aux civils les plus compétents font que ceux-ci quittent peu à peu le ministère. Pour tenter de mettre un terme à cette « fuite des cerveaux », la réforme proposée par le ministère des Finances devrait inclure une hausse de leur traitement. 

Des avantages dispendieux 

Le volet de la réforme qui a le plus fait réagir dans les couloirs de l’État-major concerne incontestablement les retraites. Actuellement, un officier de carrière peut se retirer après vingt années de service (dont cinq de formation en établissement militaire). Le ministère des Finances souhaite augmenter ce chiffre à 25 ans, sans compter les années d’études. Soit un report de dix ans de l’âge de départ… Autres avantages menacés : la réévaluation  annuelle des pensions (actuellement majorées de deux points en plus de l’inflation) ou encore l’accès à des prêts immobiliers à taux préférentiel après six années de service. 

« Pour l’heure, nous ne prévoyons ni réduction ni augmentation de la durée du service. » (V. Poutine)

Certes, la retraite au terme d’une quinzaine d’années de service peut sembler injuste au regard des conditions imposées aux civils. Toutefois, le ministère de la Défense fait valoir les dangers potentiels inhérents à la vie de soldat, ainsi que les restrictions (interdiction de voyager dans certains pays étrangers, par exemple) auxquels les militaires sont soumis pendant leur carrière. 

Concernant les crédits immobiliers, il souligne qu’un allongement de leur délai d’obtention l’obligerait à construire davantage de logements de service ou à augmenter le niveau des aides à la location. Quant à la retraite, il exige que tout report de l’âge de départ soit compensé financièrement par des allocations. Le ministère des Finances s’y oppose fermement. 

Des conscrits prennent le train à la gare de Ladojski de Saint-Pétersbourg pour se rendre à leur caserne d'affectation, à Novossibirsk (à 3000 kilomètres de là).
Des conscrits prennent le train à la gare de Ladojski de Saint-Pétersbourg pour se rendre à leur caserne d’affectation, à Novossibirsk (à 3000 kilomètres de là), le 28 octobre 2020. Photo : Alexandre Galperin/RIA Novosti

La question de ces avantages est d’autant plus sensible qu’elle concerne, outre les employés du ministère de la Défense, ceux d’au moins une dizaine d’organes – dont la Garde nationale, le ministère des Situations d’urgence, les Services fédéraux de sécurité (FSB), le Renseignement extérieur (SVR) ou encore la Direction générale des programmes spéciaux du président. Ensemble, ils représentent un demi-million de bénéficiaires supplémentaires. 

Urgence relative 

Le fait que le ministère de la Défense a révélé à la presse les propositions du ministère des Finances témoigne de l’escalade des tensions autour du budget de l’armée. Ce n’est pas un hasard si, le 25 octobre, Vladimir Poutine a commenté la querelle des deux institutions sur un ton clairement irrité : « Crise ou non, le ministère des Finances cherche constamment à optimiser les dépenses. C’est un comportement habituel pour un ministère des Finances, quel que soit le pays concerné. Pour l’heure, nous ne prévoyons ni réduction ni augmentation de la durée du service. Il ne s’agit que d’une proposition parmi d’autres. Ce ne sont là que des discussions interministérielles. » 

Le Kremlin a toutefois peu de temps devant lui. Plus tôt il prendra en compte les mises en garde concernant les difficultés financières imminentes de l’armée – car c’est bien de cela qu’il s’agit –, mieux ce sera. Une réaction trop lente pourrait entraîner des retards dans le versement des soldes et dans l’acquisition de nouveaux équipements – des difficultés que la Russie a déjà connues dans les années 1990. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *