Big data : l’œil numérique de Moscou

La Ville de Moscou veut créer un fichier numérique contenant toutes les données de ses habitants. Objectif affiché : améliorer les services publics par une meilleure connaissance des besoins. Mais le spectre de la surveillance de masse inquiète les défenseurs des droits.

D’après la documentation technique du projet, disponible sur le site fédéral des marchés publics, le fichier numérique permettra aux autorités moscovites de savoir presque tout de la vie de leurs administrés : leur niveau d’endettement, les contraventions à payer, leur utilisation des transports publics, les lieux et heures de connexion au réseau Wi-Fi de la ville… Certaines données médicales pourraient également y figurer. Enfin, le document précise que le fichier contiendra aussi des renseignements sur la « loyauté » du citoyen et « sa participation à des événements » – sans préciser de quoi il retourne exactement.

Un Big Brother à 3 millions d’euros

Baptisé « Système informatique de suivi et d’analyse de l’activité sur internet » (IS STATS), le projet de la mairie devrait être prêt à la fin de l’année prochaine. Son coût initial est estimé à 280 millions de roubles (plus de 3 millions d’euros). Il sera relié au site officiel de la mairie de Moscou, qui centralise les requêtes les plus diverses de la population : prise de rendez-vous médicaux, demande de passeport et de permis de conduire, installation de compteurs d’eau et d’électricité, entre autres.

Une manne quasi infinie de données, utilisée pour « créer des instruments de suivi continu de l’activité des utilisateurs des différents services municipaux », « élaborer des profils d’activité », « dégager des tendances émergentes » et « réagir rapidement aux changements de situation dans la ville ». Le nouveau système sera « capable » de reconstituer des profils d’utilisateurs à partir d’informations aussi diverses que les sessions Wi-Fi dans les transports publics, la location de voitures en libre-service ou les résultats de sondages sur la qualité des services municipaux.

« Créer un fichier numérique pour chaque habitant dans un délai relativement court ne pose aucune difficulté technique. »

Toujours selon le cahier des charges de l’appel d’offre, l’IS STATS devra également fournir au moins 80 rapports par heure, répondre à des requêtes précises en trois minutes et extraire des données en cinq secondes. Pour l’heure, le Département des technologies d’information de Moscou, commanditaire du projet, n’a répondu à aucune des questions de la presse relatives à l’usage exact qui sera fait du nouveau système.

Concernant la faisabilité technique du projet, les choses sont on ne peut plus claires : « Créer un fichier numérique pour chaque habitant dans un délai relativement court ne pose aucun problème. Tous les outils nécessaires existent déjà », nous affirme Mikhaïl Braude-Zolotariov, directeur du Centre de recherche et d’expertise informatiques de l’Académie russe de l’économie nationale et du service public.

Surveillance élargie

Stanislav Chakirov, directeur de RosKomSvoboda, une ONG luttant contre la censure sur internet, ne nie pas l’intérêt que les Moscovites pourront retirer d’une analyse de leurs habitudes : « Les big data peuvent servir à un meilleur aménagement de l’espace urbain », note-t-il. Toutefois, même si la Mairie affirme que toutes les données collectées seront anonymisées, ce « fichage » l’inquiète : « On est en train de nous expliquer que l’on veut créer un dossier recensant la fréquence d’utilisation du métro de chaque habitant, les endroits qu’il visite, les bars où il se rend, ses heures de passage dans le métro, etc. », souligne-t-il.

Mikhaïl Braude-Zolotariov alerte, de son côté, sur l’absence de garanties fournies par la Mairie en matière de protection de la vie privée. Pour lui, il ne suffit pas de remplacer le nom d’une personne par un numéro pour « anonymiser » les informations le concernant : « Il suffit que la base de données inclue des photos [prises par des caméras de surveillance, par exemple, ndlr], et l’on peut aisément identifier le numéro. Or la mairie possède d’ores et déjà ce type de base de données », assure le chercheur. Pour lui, rien ne protège les citoyens d’une éventuelle exploitation abusive de ces informations.

Les autorités moscovites puisent déjà abondamment dans les big data pour contrôler la population depuis le début de la crise sanitaire.

Nos interlocuteurs refusent toutefois le procès d’intention et préfèrent pointer le risque de piratage. « Il y a fort à parier que toutes les informations nous concernant seront un jour ou l’autre vendues au marché noir. N’est-ce pas déjà le cas des données des caméras à reconnaissance faciale ? », relève Stanislav Chakirov. Au début de décembre, les données de 300 000 Moscovites (en particulier leurs nom et numéro de téléphone) ayant été contaminés par la Covid-19 se sont retrouvées en accès libre sur la Toile…

Il faut dire que les autorités moscovites puisent déjà abondamment dans les big data pour contrôler la population depuis le début de la crise sanitaire. Les personnes contaminées sont ainsi tenues de télécharger une application sur leur téléphone, qui vérifie leur respect de la quarantaine par géolocalisation.

Moscou n’est d’ailleurs pas la seule, en Russie, à lorgner du côté des technologies numériques. Le ministère de l’Intérieur a récemment annoncé qu’il travaillait à la mise au point d’une carte d’identité électronique. « Elle sera en phase de test dans la capitale à la fin de 2021. Doté d’une puce électronique, ce nouveau document sera mieux protégé, plus pratique et plus résistant que sa version papier. En cas de perte, il pourra être bloqué rapidement », indique le service de presse du ministère de l’Intérieur. Les données contenues dans la carte n’ont pas encore été dévoilées.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *