Syrie : l’armée russe championne de la lutte anti-terroriste ?

Il y a cinq ans, la Russie intervenait militairement en pleine guerre civile syrienne. Une « opération antiterroriste » présentée comme un succès par Moscou, mais dont les résultats demeurent incertains, notamment au regard de la menace djihadiste persistante dans le monde. 

Dans un article en date du 30 septembre dernier, publié dans le journal des forces armées Krasnaïa zvezda, le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, présente ainsi l’ennemi qu’il s’agissait alors de combattre en Syrie – l’État islamique (EI) : « Des groupes armés, mobilisés autour d’une idéologie, relativement préparés sur le plan militaire, et qui en voulaient au monde entier. On peut dire qu’il s’agissait de la première armée terroriste – une armée organisée, cohérente, entraînée, correctement armée », écrit-il. 

Pour lui, ce foyer du terrorisme menaçait directement la Russie : « Près de trois mille ressortissants russes s’étaient engagés dans les rangs de l’EI. Après avoir engrangé de l’expérience, ils seraient rentrés en Russie afin de mener leur combat idéologique – réduire les gens en esclavage, faire sauter des écoles, tuer les infidèles. » 

Jeu diplomatique

À l’instar d’autres dirigeants russes, le ministre de la Défense n’explique pas pourquoi Moscou a attendu plusieurs années (la guerre civile a débuté en 2011 en Syrie) pour intervenir, laissant le temps aux rangs djihadistes de se renforcer. Une des réponses réside dans l’agenda : la préparation des Jeux olympiques 2014, organisés à Sotchi – sur les contreforts du remuant Caucase –, mobilise massivement les services de sécurité russes. En mai 2016, l’agence Reuters affirmait ainsi qu’à la veille de cet événement central pour l’image internationale du pays, le FSB aurait laissé partir vers la Syrie des combattants islamistes daghestanais en échange de leur promesse de ne rien entreprendre contre les Jeux. 

L’« opération antiterroriste » répond également à un impératif diplomatique. Les jours qui suivent la fin des Jeux voient l’éclatement de la crise ukrainienne : annexion de la Crimée, guerre dans le Donbass et instauration de sanctions occidentales contre Moscou (suivies de contre-sanctions russes). Nombre d’observateurs s’accordent pour dire que la Russie est intervenue en Syrie afin de sortir de son isolement sur la scène internationale, en rappelant son rôle central sur un certain nombre de dossiers intéressant Américains et Européens. En effet, la Maison-Blanche se trouve obligée d’entrer en contact direct avec le Kremlin afin d’assurer la sécurité de ses hommes déjà déployés en Syrie dans le cadre de la coalition internationale. Des mécanismes de coopération bilatéraux se mettent en place pour éviter tout télescopage des soldats sur le terrain. 

Des centaines (peut-être des milliers) d’islamistes venus de Syrie participent à l’offensive azerbaïdjanaise dans le Haut-Karabagh.

Globalement, la communication fonctionne plutôt bien, malgré quelques accrochages. En avril 2018, Donald Trump ordonne ainsi le bombardement de sites militaires syriens en représailles à l’usage supposé d’armes chimiques par les troupes de Bachar el-Assad. Quelques jours plus tôt, le représentant permanent de la Russie à l’ONU, Vassili Nebenzia, avait pourtant prévenu que de telles frappes entraîneraient des représailles. 

En février 2018, les Américains avaient déjà anéanti une colonne de mercenaires russes menaçant des positions kurdes, à Deir ez-Zor. La ligne Moscou-Washington avait toutefois fonctionné : les Américains n’avaient ouvert le feu qu’après s’être assurés qu’aucun soldat de l’armée régulière russe n’était présent. 

En outre, la présence russe en Syrie provoque des tensions avec d’autres pays, même parmi les partenaires de Moscou. En novembre 2015, un chasseur turc abat un avion russe qui aurait passé la frontière. La crise entre Moscou et Ankara dure de longs mois, avant que MM. Poutine et Erdoğan ne décident de passer l’éponge. Trois ans plus tard, c’est un système de défense syrien qui détruit accidentellement un avion de renseignement russe en plein vol ; en réalité, son tir visait des F-16 israéliens qui venaient de bombarder un dépôt de munitions. Là encore, les bonnes relations personnelles entretenues par Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou mettent un terme à la crise. 

Un instructeur russe forme des soldats et des miliciens syriens dans un camp d’entraînement de la province d’Alep, en Syrie, le 25 janvier 2019. Photo : Mikhail Voskresenskiy/AP Images via RIA Novosti

Menace rapprochée 

Officiellement, l’opération antiterroriste est un succès. Dans son article, Sergueï Choïgou rapporte l’élimination de 4 500 combattants ressortissants de la Fédération de Russie ou d’autres pays de la CEI. Plus généralement, le ministre parle de plus de 133 000 islamistes tués, dont 865 chefs, et de 133 542 installations militaires anéanties. 

Quoi qu’il en soit du bilan comptable, l’actualité récente oblige à relativiser le succès stratégique de l’intervention. En effet, si l’objectif initial était d’aller combattre le terrorisme loin des frontières de la Russie, force est de constater que la menace s’est rapprochée : selon de nombreuses sources, des centaines (peut-être des milliers) d’islamistes venus de Syrie participent, avec la bénédiction de la Turquie, à l’offensive azerbaïdjanaise dans le Haut-Karabagh. Soit à moins de 200 kilomètres du Daghestan… 

Partie pour rester 

«[Au lancement de l’intervention en Syrie], des dizaines d’engins, des centaines de soldats, des munitions et du matériel en quantité importante ont été acheminés après un voyage de plus de 2 500 kilomètres effectué dans la plus grande confidentialité », écrit M. Choïgou. D’un point de vue technique, la réussite est incontestable : grâce à la réforme de l’armée, menée entre 2008 et 2012 par le précédent ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov, Moscou a pu rapidement et efficacement mobiliser ses troupes. 

Même constat concernant l’« express syrien », le système d’approvisionnement constant des 4 000 soldats russes (selon les chercheurs indépendants de Conflict Intelligence Team) déployés dans la province de Lattaquié, qui a mobilisé des navires militaires de débarquement ainsi que des bateaux de la marine civile. 

De toute évidence, Moscou n’est pas près de partir d’un pays où une centaine de soldats russes sont morts depuis 2015.

Le franc succès de l’aviation était prévisible face à un ennemi ne disposant presque d’aucun système de défense antiaérienne. Dans ces conditions, on ne peut objectivement analyser les capacités des armements utilisés par la Russie en Syrie : missiles de croisière Kalibr et X-101, bombardiers stratégiques, bombardiers supersoniques Tu-22M3, etc. 

Le fait que les principales opérations aient reposé sur des bombardiers Su-24 conçus il y a un demi-siècle, n’empêche pas l’État-major de communiquer abondamment sur les progrès réalisés par l’armement russe sur le terrain – la Syrie étant fréquemment présentée comme un vaste polygone d’essais… Sergueï Choïgou souligne ainsi que « plus de 360 prototypes ont été testés. Les défauts relevés ont été aussitôt transmis aux ministères de la Défense et de l’Industrie pour correction. Par conséquent, tous les équipements actuellement utilisés par les forces russes en Syrie sont en conformité parfaite avec le cahier des charges. » Combien d’accidents ont été causés par des défauts de conception ou des pannes, lors de ces tests en situation de guerre ? L’histoire ne le dit pas… L’État-major tait également le coût total de l’opération. Les analystes étrangers l’évaluent à 4 millions de dollars par jour – soit près d’1,5 milliard de dollars par an. Une somme à relativiser : elle représente à peine un millième du PIB de la Russie ces dernières années… 

Et maintenant ? En cinq ans, la Russie a annoncé à trois reprises son départ de Syrie. Elle y est toujours, bien qu’officiellement, l’EI soit battu et que Damas ait repris le contrôle de la majorité du pays depuis l’automne 2017. Des foyers d’instabilité demeurent néanmoins, en particulier dans la province d’Idlib, où sont basés les groupes armés pro-turcs. La question kurde est également préoccupante. De toute évidence, Moscou n’est pas près de partir d’un pays où, officiellement, une centaine de soldats russes ont trouvé la mort depuis 2015. 

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