Sextape de Dziouba : une main qui coûte cher

L’équipe de Russie de football était à Istanbul, ce dimanche, pour affronter la Turquie (défaite 3-2). Elle a fait le voyage sans son capitaine et avant-centre, Artiom Dziouba, temporairement suspendu par sa fédération après avoir été la victime d’un chantage à la sextape… 

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, une vidéo et des photos du footballeur sont publiées sur Telegram et sur Twitter et font rapidement le tour de l’internet russe. Le gaillard (1m96, 91 kg selon sa fiche Wikipédia) s’y filme en train de se masturber sur un lit. La fuite serait l’œuvre de hackers, le téléphone du joueur ayant été piraté il y a plusieurs semaines. D’après le site d’information Fontanka, le footballeur aurait porté plainte auprès des Services fédéraux de sécurité (FSB) pour chantage et tentative d’extorsion à hauteur de 5 millions de dollars. Il aurait rencontré un des maîtres chanteurs et réussi à enregistrer leur conversation. 

Le héros de 2018 

Artiom Dziouba est une des stars du football russe. À 32 ans, il compte 47 sélections en équipe nationale (26 buts). Lors de la Coupe du monde organisée en Russie en 2018, il avait inscrit trois buts – dont un penalty contre l’Espagne, permettant à son équipe de se qualifier pour les quarts de finale. Lors de la réception donnée au Kremlin après la compétition, il s’était fait remarquer par ses prises de parole pleines d’émotion et d’humour, volant la vedette à son entraîneur, à son capitaine, et même à Vladimir Poutine… Avant-centre et capitaine du Zénith Saint-Pétersbourg, il vient de remporter le championnat 2019-2020. Premier au classement des buteurs et des passeurs, il a été élu meilleur joueur de la saison. 

Cette exposition médiatique a sans doute poussé les instances du football russe à sanctionner le joueur. Dès que l’affaire a éclaté, le sélectionneur de l’équipe nationale, Stanislav Tchertchessov, a annoncé la suspension de son capitaine pour trois matchs (contre la Moldavie jeudi dernier, la Turquie hier, et la Serbie mercredi). « Que ce soit sur le terrain ou en dehors, nous [les sportifs professionnels] devons être exemplaires et nous montrer dignes de jouer pour notre pays », a déclaré l’ancien gardien de but international, avant de préciser que sa décision visait à « protéger l’équipe et le joueur » contre d’éventuelles critiques et remarques déplacées. Andreï Sozine, membre du comité éthique de la Fédération russe de football, s’est refusé à dire quand Artiom Dziouba pourrait être réintégré. 

Vladimir Poutine remercie Artiom Dziouba pour sa prestation lors de la Coupe du Monde de football, à Moscou, le 28 juillet 2020.
Photo : Sergueï Guneyev/RIA Novosti

Le joueur a également été sanctionné par son club, le Zénith Saint-Pétersbourg : son entraîneur, Sergueï Semak, lui a retiré le brassard de capitaine pour le match contre le FC Krasnodar. Dziouba a toutefois réagi de la meilleure des manières. Titulaire d’entrée de jeu, il a marqué le deuxième but de son équipe (victoire 3-1) et livré une prestation remarquable, malgré un penalty manqué. Le diffuseur de la rencontre, Match TV, l’a d’ailleurs désigné « homme du match ». 

Dans la soirée, le jeune homme, marié et père de deux enfants, a confié que ce match avait été « le plus difficile » de sa carrière (ses propres supporters l’ont sifflé à l’annonce de sa titularisation). Il a remercié tous ceux qui l’avaient soutenu et rappelé que, « s’il a effectivement eu un comportement déplacé », après tout, « nous sommes tous pécheurs »… Il a également pris soin de restreindre l’accès à sa page Instagram et d’y bloquer les commentaires. 

Défense et ironie

D’une certaine manière, ce sont les instances footballistiques qui ont eu, dans cette affaire, la réaction la plus sévère. Globalement, et en dehors des insultes et quolibets d’usage, l’opinion publique s’est montrée relativement tolérante. Sur le site du quotidien Kommersant, à la question : « Le Zénith et l’équipe nationale devaient-elles réagir à l’affaire Dziouba ? », 75 % des 9 000 répondants ont déclaré que non. 

Sur les réseaux sociaux, les blagues potaches ont largement pris le pas sur les condamnations morales. Beaucoup d’anonymes ont établi un parallèle entre le peu de réussite de la sélection russe – ses seuls faits d’armes sont un quart de finale de Coupe du monde en 2018 et une demi-finale de Championnat d’Europe en 2008 – et les activités extra-sportives de son capitaine… 

« Dziouba gâche sa semence, alors que la Russie subit une grave crise démographique ! »

L’ancien chanteur du sulfureux groupe de rock Leningrad, Sergueï Chnourov, a composé à cette occasion un madrigal tout en finesse. Il y propose de sélectionner les joueurs en fonction de leurs qualités masturbatoires. « S’ils n’arrivent à baiser personne [à ne battre aucune équipe], au moins qu’ils s’astiquent la nouille. Ce sera toujours ça de gagné ! » 

D’autres personnalités ont carrément pris la défense du joueur contre sa fédération. « Comment une fuite de données personnelles peut-elle instantanément effacer les états de service passés ? La loi doit protéger la vie privée. Dans une telle situation, il est impératif de soutenir un athlète talentueux et de faire preuve de solidarité », s’offusque le chanteur Philippe Kirkorov sur Instagram. Cette position rejoint celle de l’avocat du sport Artiom Patsev : « Dans cette affaire, Dziouba est sanctionné alors que c’est lui la victime ! C’est absurde, d’un point de vue aussi bien humain que juridique. » 

« #pas honteux » – Une dizaine de jeunes filles manifestent en soutien à Artiom Dziouba, devant le Bolchoï, à Moscou, le 13 novembre 2020. Photo : Twitter/okolofnews

La présentatrice de télévision et ancienne candidate à la présidence Ksenia Sobtchak, a regretté qu’on « ait sanctionné un sportif de talent pour une vidéo privée », tout en critiquant « les nouvelles normes morales comparables à celles de l’URSS ». Le médiatique prêtre Pavel Ostrovski, figure de la chaîne de télévision orthodoxe Spass s’en est pris, de son côté, aux supporters du Zénith pour leur attitude durant le match contre Krasnodar : « Ces mecs déversent leur haine sur Dziouba, alors qu’il a fait ce qu’eux-mêmes ont fait des milliers de fois – et peut-être même pendant que j’écris ces lignes », accuse-t-il sur Instagram. 

Pour l’humoriste Semion Slepakov, on peut éventuellement reprocher au footballeur son « antipatriotisme » : « La Russie subit une crise démographique, les autorités prient pour qu’on leur donne plus de soldats », mais Dziouba « qui ne manque ni de force ni de poigne, gâche sa semence, dans le mépris le plus total des maux de son pays », ironise-t-il dans un poème publié sur Instagram. 

Précédents

Les scandales de sextapes mettant en difficulté des personnalités publiques sont de plus en plus fréquents… Ainsi l’affaire Dziouba ressemble-t-elle, à certains égards, à celle qui a secoué l’équipe de France il y a cinq ans. À l’époque, Karim Benzema avait été temporairement suspendu pour avoir « conseillé » à son coéquipier, Mathieu Valbuena, de payer des maîtres chanteurs détenant une vidéo intime de ce dernier. L’attaquant du Real Madrid n’a plus jamais été sélectionné malgré de bonnes performances en club. Cela ne l’a pas empêché de faire une brillante carrière, loin de la sélection.

La mésaventure d’Artiom Dziouba ne devrait pas menacer durablement sa carrière.

Plus récemment, en février dernier, c’est l’homme politique Benjamin Griveaux qui a vu ses clichés intimes diffusés sur la Toile. À l’origine de la fuite, un activiste russe réfugié en France, Piotr Pavlenski, qui prétendait ainsi l’empêcher de devenir maire de Paris. En effet, le battage médiatique autour de cette affaire a obligé l’ancien porte-parole du gouvernement français (2017-2019) à retirer sa candidature. Depuis, ce député proche d’Emmanuel Macron revient progressivement dans le jeu politique.

Au regard de ces précédents, il y a peu de chances que la mésaventure d’Artiom Dziouba menace durablement sa carrière et remette en question sa présence au Championnat d’Europe de juin prochain. À moins que les hackers à l’origine de la fuite n’aient trouvé d’autres fichiers compromettants dans son téléphone et ne décident de poursuivre l’affaire. Par ailleurs, certaines manifestations de soutien, en entretenant le débat, pourraient jouer en la défaveur du joueur : le 11 novembre, les pilotes d’un avion de la compagnie Pobeda (une filiale d’Aeroflot) reliant Moscou à Ekaterinbourg, ont dessiné un pénis dans le ciel en plein vol. L’Agence fédérale du contrôle aérien (Rosaviatsia) a ouvert une enquête. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *