Règlements de comptes : bania fatale

Ces dernières semaines, le meurtre de deux hommes d’affaires influents – Alexandre Petrov et Vladimir Marougov – a fait la Une de la presse russe. Certains évoquent déjà un retour aux années 1990, où les litiges économiques se réglaient fréquemment à coups de fusil. 

Le 24 octobre au soir, Alexandre Petrov, 61 ans, sort de la bania (le « sauna » russe) située à côté de sa maison de campagne, près de Vyborg (120 kilomètres au nord de Saint-Pétersbourg). Tandis qu’il s’apprête à plonger dans la rivière voisine, il reçoit une balle tirée avec un fusil de précision depuis la rive opposée. Il est retrouvé plus tard, sans vie, par un agent de sécurité. Une enquête est ouverte pour « meurtre sur contrat ». Le fils aîné de Petrov – Vitali, premier pilote russe engagé en Formule 1 – renonce aussitôt à sa participation au Grand Prix du Portugal (en qualité de commissaire de course) et rentre en Russie. 

Du trafic à la politique 

Alexandre Petrov est né et a passé toute sa vie à Vyborg. Située à la frontière avec la Finlande, cette ville de 75 000 habitants était le premier arrêt des autobus transportant les touristes en Union soviétique. C’était aussi un haut lieu de contrebande : les touristes apportaient des produits introuvables dans le pays, que certains – dont Petrov – revendaient au marché noir. L’homme d’affaires n’a jamais été sanctionné par la justice pour cette activité interdite. 

Dans les années 1980, la perestroïka permet le développement de l’entrepreneuriat privé. Petrov en profite et devient rapidement le « maître de Vyborg », comme on l’appelle là-bas, grâce à son contrôle des marchés de la ville. 

Alexandre Petrov et son fils Vitali pendant les 24 Heures du Mans, le 7 juin 2019. Photo : Instagram/Vitalypetrov

La Russie du début des années 1990 est le théâtre d’une véritable guerre criminelle. Petrov fait alors partie de la bande d’Ilia Traber, une sommité du milieu dans la région de Saint-Pétersbourg. Surnommé « le Marin » ou « l’Antiquaire », Traber est une des seules figures du grand banditisme russe des années 1990 encore en vie aujourd’hui. Il connaîtrait personnellement Vladimir Poutine. Depuis 2016, il est recherché par Interpol pour blanchiment d’argent dans l’immobilier et association de malfaiteurs en Espagne. 

En près de trente ans de carrière à Vyborg et ses alentours, Alexandre Petrov a acquis 26 sociétés, dont une usine de construction navale, une entreprise de combustibles, le groupe hôtelier Droujba, la centrale d’achat publicitaire, des décharges publiques et des agences immobilières. Il a également dirigé le Favorit, le plus grand club de sport de la région. D’après les habitants de Vyborg, les entreprises de sécurité appartenant à l’homme d’affaires y recrutaient leurs vigiles et gardes du corps. 

Quelques semaines après Petrov, le « roi de la saucisse », Vladimir Marougov, a été tué à l’arbalète à son domicile.

Alexandre Petrov se lance en politique au milieu des années 1990. Il siège au parlement local jusqu’au début des années 2000, avant de collaborer étroitement avec Vassili Chestakov, député à la Douma d’État et ancien chef de file du Parti socialiste uni. Après la dissolution du parti en 2007, Petrov rejoint les rangs de Russie unie, dont il occupait encore récemment le poste de secrétaire adjoint du conseil politique à Vyborg.

Dans le même temps, l’homme d’affaires finance partiellement la carrière sportive de son aîné Vitali – notamment via l’Usine de construction navale de Vyborg. Le jeune homme est le cofondateur de l’antenne pétersbourgeoise du Front populaire panrusse (ONF), une organisation politique et sociale proche du Kremlin. Son frère cadet, Sergueï, est compositeur, poète, monarchiste et historien de l’orthodoxie. 

La piste de la corruption 

Aussitôt après le meurtre d’Alexandre Petrov, la presse fourmille d’hypothèses. L’une d’elles évoque notamment une sombre affaire de corruption au sein de l’administration municipale de Vyborg. 

En septembre dernier, la ville est ébranlée par l’arrestation d’Alexandre Boloutchevski, directeur du comité des finances de la ville. Les enquêteurs l’accusent d’avoir organisé le détournement de plus de 700 millions de roubles (7,5 millions d’euros) du budget municipal, soit presque la totalité du montant alloué à Vyborg pour la restauration d’édifices au cours des dix prochaines années. Durant les interrogatoires, Boloutchevski avoue avoir envisagé de dépenser ces fonds en pots-de-vin afin d’obtenir un poste prestigieux à Moscou. 

La terrasse et la bania d’Alexander Petrov, à Velikoïé (région de Leningrad), le 25 octobre 2020. Photo : Capture d’écran vidéo/Comité d’enquête russe

Peu après cette arrestation, Guennadi Orlov, chef de l’administration de Vyborg, remet sa démission, qui est refusée par le parlement municipal. Trois jours plus tard, il reçoit la visite des enquêteurs. Ses bureaux sont perquisitionnés, lui-même est arrêté pour détournement de fonds du budget municipal. Il se trouve aujourd’hui en résidence surveillée. 

Convoqué par la police, Alexandre Petrov était censé faire une déposition au sujet de ces deux affaires le 26 octobre, soit deux jours après son assassinat. A-t-on cherché à le faire taire ? Si cette hypothèse compte des partisans, elle soulève la question suivante : quelles nouvelles révélations l’homme d’affaires aurait-il pu faire, alors que Boloutchevski et Orlov ont reconnu leur culpabilité et accepté de coopérer avec les enquêteurs ? 

Meurtre à l’arbalète

Certains affirment toutefois que la mort de Petrov intervient à un moment charnière dans la recomposition du paysage économique de Vyborg, qui attire de plus en plus d’investisseurs – aux procédés plus ou moins honnêtes. Outre sa proximité avec l’Europe, la ville abrite un port important, constitué, entre autres, de gigantesques terminaux pétroliers. Ces dernières années, un grand nombre d’entrepreneurs originaires du Caucase, d’Asie et du sud de la Russie s’y sont installés. Il n’est pas exclu qu’ils aient cherché à se débarrasser du « maître de Vyborg ». 

« Aujourd’hui, on ne tue plus pour régler un litige : il suffit d’intenter un procès à son adversaire… »

Les partisans de cette hypothèse évoquent un « retour aux années 1990 » et au repartage criminel de l’économie. Pour eux, les règlements de litiges à coups de fusil devraient se multiplier dans un contexte marqué par la crise du coronavirus et les faillites, ainsi que par les sanctions internationales. 

L’annonce du meurtre d’un second homme d’affaires, le 2 novembre, semble aller dans ce sens. Le « roi de la saucisse », Vladimir Marougov, a été tué à l’arbalète (!) à son domicile d’Istra, dans la région de Moscou. Plusieurs hommes masqués se sont introduits dans la bania de la propriété, où ils ont ligoté Marougov et son épouse. La femme de l’entrepreneur a réussi à s’enfuir et à appeler la police. Son mari a été abattu. 

Le roi de la saucisse russe tué à l'arbalète dans un sauna
Vladimir Marougov en 2015. Photo : Probusinesstv

Est-ce assez pour parler d’une recriminalisation des milieux économiques russes ? « La criminalité a toujours existé, souligne le politologue et économiste Dmitri Travine. Simplement, dans les années 1990, un équilibre fragile existait entre les différents groupes criminels, sous l’œil complaisant des autorités et des services de sécurité. Les bandits ont perdu leur pouvoir dans les années 2000, l’administration recouvrant toute son autorité. Aujourd’hui, on ne tue plus pour régler un litige : il suffit d’intenter un procès à son adversaire… » 

Andreï Konstantinov, écrivain et directeur de l’Agence du journalisme d’investigation, soutient cette hypothèse : « Les années 1990 ont été marquées par un repartage complet d’un marché qui venait de naître. Aujourd’hui, les guerres de bandits n’ont plus de raison d’être : les actes de propriété sont consignés dans des documents officiels. » Selon le spécialiste, personne, y compris les « individus bien informés à Vyborg », ne connaît pour l’heure le mobile du meurtre de Petrov : « Il s’agit manifestement d’une affaire personnelle, ou d’un acte de vengeance pour une histoire très ancienne. » 

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