Reconnaissance faciale : la Covid, alliée de Big Brother

Le parlement russe a adopté en troisième lecture une loi autorisant la reconnaissance faciale « sur la base de l’intelligence artificielle » afin de lutter contre l’épidémie de coronavirus. À Moscou, des dizaines de milliers de caméras permettent déjà aux autorités de contrôler le respect de la quarantaine par les malades.

La vidéosurveillance avec reconnaissance faciale a été introduite à Moscou sous une forme expérimentale au printemps dernier, en vertu d’une disposition législative de la Douma d’État votée en avril. Satisfait de l’expérience, le parlement élargit désormais l’utilisation des caméras à l’ensemble du pays.

À l’épreuve des masques

Dans la capitale, la reconnaissance faciale n’est pas apparue du jour au lendemain. Une source au sein du Département moscovite des technologies de l’information indique, sous couvert d’anonymat, que la ville a commencé à mettre en place son réseau de caméras dès 2017. Un logiciel permettant de reconnaître des visages « est progressivement ajouté » aux caméras de vidéosurveillance installées dans les transports en commun, les rues, voire à la sortie des immeubles. Ce programme informatique a été mis au point par l’entreprise russe NtechLab, spécialisée dans le développement d’algorithmes d’intelligence artificielle.

« Moscou compte actuellement 105 000 caméras à reconnaissance faciale. Elles sont capables d’identifier un individu même en cas de dissimulation partielle de son visage – par une moustache ou une barbe postiche, des lunettes ou un masque chirurgical. Nous avons déjà réussi à identifier un visage sous un masque de moto », affirme Alexandre Kabakov, cofondateur de NtechLab.

Moscou, le 1er avril 2020. La vidéosurveillance avec reconnaissance faciale a été introduite dans la capitale sous une forme expérimentale au printemps dernier. Photo : Maxim Shipenkov/EPA-EFE via TASS

Le budget initialement prévu pour l’élaboration du système s’élevait à 200 millions de roubles (2,2 millions d’euros au cours actuel), selon les informations publiées sur le site des marchés publics. Le montant final de la facture n’a pas été révélé.

Des policiers inutiles

« Les caméras de surveillance sont extrêmement efficaces pour lutter contre la criminalité », avance Mikhaïl Pachkine, président du syndicat de la police moscovite.  Selon le ministère de l’Intérieur, depuis mars 2020, ce nouveau système a permis de retrouver plusieurs individus recherchés depuis longtemps dans le pays.

« Moscou compte actuellement 105 000 caméras capables d’identifier un individu même en cas de dissimulation partielle de son visage. »

Pour l’heure, les caméras ont surtout été utilisées pour faire la chasse aux contrevenants au régime de confinement, en avril-mai dernier. Aujourd’hui, elles veillent à ce que les malades de la Covid ne quittent pas leur domicile. Une sorte de partage des tâches entre l’homme et la machine : « Il vaut mieux que les forces de l’ordre se concentrent sur l’interpellation de vrais criminels, souligne Mikhaïl Pachkine. Une caméra repère l’habitant confiné en train de sortir de chez lui, et une amende est automatiquement envoyée au contrevenant par la poste. Nul besoin de policiers pour ce travail mécanique ! » Cerise sur le gâteau, en confiant ce travail à l’intelligence artificielle (IA), on devrait éviter les sempiternelles accusations d’abus de pouvoir dont les policiers russes font fréquemment l’objet. De ce point de vue, la pratique du pot-de-vin a également du plomb dans l’aile.

Par ailleurs, les concepteurs affirment que le système de reconnaissance faciale est paramétrable en fonction des mesures de confinement : « L’IA détermine l’âge des personnes et peut être configurée de façon à envoyer des messages d’alerte si une personne de plus de 65 ans sort de chez elle [à Moscou, le confinement est actuellement fortement recommandé pour les plus âgés et les personnes souffrant de pathologies chroniques, ndlr] », explique Alexandre Kabakov. Le traçage des individus ayant été en contact avec un porteur du virus serait également possible. « Si deux personnes apparaissent ensemble à l’écran et si l’on sait que l’une d’elles a été contaminée, cela signifie que le virus a pu se transmettre à la seconde. La reconnaissance faciale nous aide ainsi à recenser les cas contacts », détaille-t-il au site d’information The Bell.

Un instrument de répression

Et si la lutte contre la « criminalité sanitaire » n’était qu’un prétexte ou un exercice grandeur nature dont le but final serait le contrôle de la population à des fins politiques ? Député du parlement municipal de Moscou, Sergueï Mitrokhine rappelle que, depuis le printemps, le confinement et les mesures de distanciation sociale sont invoquées par la police pour disperser les manifestants dans le cadre de piquets individuels – seul mode de protestation autorisé en Russie sans demande préalable d’autorisation.

« Si vous ne préparez aucun acte répréhensible, vous n’avez rien à craindre… »

Pour lui, le système de vidéosurveillance perfectionné finira par servir contre les manifestants, après la crise sanitaire. Les figures politiques indésirables « pourraient aisément être arrêtées en se rendant aux rassemblements », craint le député.

Ces craintes sont partagées par des ONG et des citoyens lambda, qui se mobilisent d’ores et déjà. Certains n’ont pas attendu l’utilisation intensive des caméras pour attaquer la mairie de Moscou en justice. En novembre 2019, condamnée à une amende pour participation à une manifestation non-autorisée (sur la foi d’images provenant de caméras de surveillance), la Moscovite Aliona Popova a plaidé la violation de la vie privée et l’utilisation illégale des données personnelles. Pour elle, les données biométriques (forme du visage, couleur des yeux, etc.) collectées par les caméras ne peuvent être utilisées sans l’accord écrit des personnes concernées.

Le tribunal a rejeté sa requête, arguant que, selon le code civil, « l’accord du citoyen à la divulgation et à l’utilisation de son image n’est pas requis dans les cas où l’utilisation de l’image sert des intérêts publics, et où cette image a été obtenue dans un lieu librement accessible ». Un rejet confirmé en seconde instance par le tribunal municipal de Moscou.

Des caméras thermiques ont été installée à l’entrée de la station de métro Spartak, à Moscou.
Photo : Alexey Maishev/RIA Novosti

Mikhaïl Pachkine, président du syndicat de la police, balaie d’un revers de la main l’argument d’Aliona Popova : « S’opposer à la reconnaissance faciale en invoquant la protection des données personnelles est un non-sens. De nos jours, l’anonymat est un vain mot. Partout, nous communiquons nos données personnelles et fournissons des photos d’identité. Si vous ne préparez aucun acte répréhensible, vous n’avez rien à craindre… »

Une question de confiance

La machine n’est pas infaillible… « Récemment, une policière testée positive au coronavirus a dû se confiner. Elle a installé sur son téléphone l’application qui contrôle la position géographique des malades. Malheureusement, dans une pièce de son appartement, l’application ne captait pas le signal GPS. La machine en concluait que la jeune femme était sortie de chez elle… Elle a reçu une amende de 80 000 roubles (865 euros) ! », raconte Mikhaïl Pachkine, qui ne voit pas là un argument contre les technologies de traçage : « Toutes les erreurs techniques peuvent être corrigées, si les fonctionnaires chargés du bon fonctionnement du système sont à l’écoute de la population. »

En d’autres termes, l’outil est moins en cause que la main qui s’en sert… « Personne ne conteste l’intérêt de la technologie dans la prévention de la criminalité ou la lutte antiterroriste, admet Ilia Iachine, président du conseil du district moscovite de Krasnosselski. Le problème, c’est que dans les régimes autoritaires, le pouvoir considère souvent comme des contrevenants potentiels ceux qui le critiquent ou ont un point de vue différent… »

Il estime « fondées » les craintes de voir les autorités utiliser la reconnaissance faciale à des fins politiques. « Beaucoup de Russes se montrent hostiles à l’instauration de caméras de surveillance à reconnaissance faciale, précisément en raison de leur méfiance à l’égard des autorités », affirme le député. Au demeurant, aucun sondage n’a été publié sur le sujet, et les mouvements anti-caméras demeurent – pour l’instant – minoritaires en Russie.

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