Ramzan Kadyrov : l’encombrant soldat de Poutine

Les attentats terroristes que la France a connus récemment ont rencontré un écho inattendu en Russie. Ils ont notamment donné lieu à une passe d’armes entre le chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, et le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

À l’annonce de l’assassinat du professeur Samuel Paty, perpétré, le 16 octobre dernier à Conflans-Sainte-Honorine, par un jeune homme d’ascendance tchétchène, Ramzan Kadyrov commence par présenter ses condoléances à la famille de la victime. Il appelle également les Français à ne pas s’appesantir sur l’origine du meurtrier ‒ Abdoulakh Anzorov ayant passé l’essentiel de sa vie en France et n’ayant mis les pieds en Tchétchénie qu’une fois, à l’âge de deux ans. Enfin, le leader tchétchène se lance dans une critique de la « permissivité » des autorités françaises qui tolèrent les offenses aux valeurs de l’islam. 

Duel au sommet 

Son discours se durcit quelques jours plus tard. Entre-temps, Samuel Paty a reçu la légion d’honneur à titre posthume et Emmanuel Macron a défendu la liberté d’expression et le droit à la caricature. Sur Telegram, Kadyrov écrit : « Vous n’avez même pas le courage de reconnaître que les lazzi visant la foi ont causé le décès tragique d’un enseignant. » Pour lui, en provoquant [ses élèves] et en ignorant leur gêne face à des dessins offensants », Samuel Paty aurait creusé sa propre tombe. 

Pire, Ramzan Kadyrov interpelle le président français : « [En défendant les caricatures], Macron, tu pousses des gens au terrorisme, tu ne leur laisses pas le choix, tu crées les conditions favorisant le développement d’idées extrémistes dans l’esprit des jeunes ! Tu es entièrement fondé à revendiquer le titre d’inspirateur du terrorisme dans ton pays ! » Une diatribe qui fait écho aux déclarations de plusieurs personnalités publiques telles que le champion d’arts martiaux mixtes Habib Nourmagomedov ou le moufti Salah-Hadji Mejiev. Celui-ci a affirmé, le 30 octobre, que les Français vivant en Russie devraient répondre des déclarations de leur président. 

En politique expérimenté, Ramzan Kadyrov pèse ses mots et ne s’égare jamais dans l’apologie du terrorisme.

Ces propos ont fait réagir le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Il a d’abord rappelé le caractère inadmissible des menaces visant les ressortissants étrangers installés en Russie. Puis, répondant plus particulièrement à M. Kadyrov, il a rappelé que la politique étrangère du pays était dictée par le Kremlin et non par les chefs de région. 

Le leader tchétchène ne risquait pas de laisser passer l’affront. « Je sais parfaitement qui détermine la politique extérieure et intérieure dans notre pays. Je tiens néanmoins à souligner que je ne m’exprimais pas en ma qualité d’homme politique, mais en tant que musulman », s’est-il justifié. Et de contre-attaquer, ajoutant qu’il était prêt à donner sa vie pour défendre la Foi et qu’il répéterait « mille fois s’il le faut » ses propos concernant le président français. 

« Il va de soi qu’offenser le sentiment des croyants et tuer des gens sont des actes également intolérables », a conclu Dmitri Peskov. De toute évidence, le duel Kadyrov-Peskov a tourné à l’avantage du premier. 

Un diplomate engagé 

Ramzan Kadyrov est coutumier des déclarations mettant Moscou en porte-à-faux. En politique expérimenté, il pèse ses mots et ne s’égare jamais dans l’apologie du terrorisme. Cela ne l’empêche pas d’exprimer des avis tranchés. 

En janvier 2015, peu après la tuerie de Charlie Hebdo, une manifestation rassemble près d’un million de personnes à Grozny, la capitale tchétchène. Des musulmans affluent de toute la Russie pour crier leur indignation face aux caricatures de Mahomet. Ramzan Kadyrov monte à la tribune : « Au lieu de condamner à la fois ceux qui ont fait parler les armes et ceux qui leur en ont offert le prétexte, les autorités françaises ont organisé un spectacle de rue en soutien à ce laisser-aller [la liberté d’expression, ndlr] qui a entraîné un bain de sang. » Il vise, bien sûr, la « marche républicaine » du 11 janvier, à laquelle ont pris part des millions de Français ainsi que des responsables politiques du monde entier. Parmi eux se trouvait Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe… 

Manifestation contre la publication des caricatures de Mahomet, à Grozny (Tchétchénie), le 19 janvier 2015. Photo : Dit Tsarnaev/RIA Novosti

À l’automne 2017, au lendemain d’une manifestation moscovite de soutien aux Rohingyas, des musulmans persécutés en Birmanie, il prend à nouveau position : « Si la Russie soutient ces criminels [l’État birman, avec lequel Moscou entretient de bonnes relations, ndlr], alors je suis contre la Russie. Si je le pouvais, je balancerais une bombe nucléaire sur ces gens qui tuent des enfants, des femmes, des vieillards… » Le Kremlin ne réagit pas. 

Ramzan Kadyrov n’hésite pas non plus à s’exprimer lorsqu’il estime que les droits de ses coreligionnaires sont bafoués sur le territoire russe. En septembre 2015, un tribunal de Ioujno-Sakhalinsk condamne pour extrémisme les auteurs d’une brochure contenant des citations du Coran. Par un étrange concours de circonstances, le livre se retrouve momentanément sur la liste des ouvrages interdits… L’anecdote n’amuse pas le leader caucasien qui qualifie de « démons » le juge et le procureur concernés. Lorsque le Parquet général lui enjoint de s’abstenir d’insulter publiquement des représentants de l’ordre, il répond simplement : « Ne nommez pas de démons dans les tribunaux, et personne ne les insultera. » 

Prophète hors de son pays 

Ramzan Kadyrov ambitionne de devenir une des figures du monde musulman. En 2008, il a inauguré, à Grozny, une mosquée de 10 000 places – une des plus grandes d’Europe. La capitale régionale organise périodiquement des concours de lecture du Coran et d’autres événements culturels prestigieux. De manière plus anecdotique – mais non moins symbolique –, en 2015, Ramzan Kadyrov s’est fait transfuser du sang du prédicateur Habib Ali al-Djifri, descendant supposé du Prophète. Enfin, à plusieurs reprises, il a usé de son influence au Proche-Orient pour favoriser le retour en Russie d’enfants nés en Syrie et en Irak de ressortissants russes engagés dans les rangs djihadistes. 

Les musulmans tatars ont leurs propres représentants et trouveraient saugrenu qu’un Tchétchène prétende s’exprimer en leur nom.

Au demeurant, l’autorité du leader tchétchène sur ses coreligionnaires n’a rien d’acquise en Russie. Selon un sondage en date d’août 2019, publié par la revue Bizness online, ceux-ci ne le placent qu’en cinquième position des musulmans les plus influents du pays. Il est devancé par le président du conseil des muftis, Ravil Gaïnoutdine, par l’ancien président du Tatarstan, Mentimer Chaïmiev, et par l’actuel, Roustam Minnikhanov, ainsi que par l’incontournable lutteur Habib Nourmagomedov. 

La complexité de la composition ethnico-religieuse de la Russie le rend difficilement audible. Dans le Caucase du Nord, dont l’histoire millénaire est marquée par les conflits entre tribus, l’identité ethnique prime. En Ingouchie ou au Daghestan, par exemple, Kadyrov est perçu comme un chef tchétchène. Sur les rives de la Volga (Tatarstan, Bachkirie), où l’islam s’exprime de manière moins radicale que dans le Caucase (sans doute parce qu’il y est installé depuis plus longtemps et y côtoie pacifiquement l’orthodoxie depuis plusieurs siècles), les musulmans ont leurs propres représentants et trouveraient saugrenu qu’un Tchétchène prétende les remplacer. 

De ce point de vue, rien ne permet ainsi d’affirmer que la vingtaine de personnes qui a manifesté devant l’ambassade de France à Moscou, les 29 et 30 octobre, répondait à un appel du chef tchétchène. En dépit de l’omniprésence de Ramzan Kadyrov sur les réseaux sociaux, il n’y a qu’à l’étranger que l’on semble le considérer comme un représentant des musulmans de Russie. 

Le 29 octobre 2020, une vingtaine de personnes ont manifesté devant l’ambassade de France à Moscou, pour exprimer leur mécontentement face aux récentes déclarations d’Emmanuel Macron au sujet de l’islam. Photo : Vladimir Gerdo/TASS

L’homme de la paix 

À part interférer parfois avec le discours officiel de Moscou, l’activisme religieux de M. Kadyrov tire peu à conséquence. En outre, le Kremlin tolère ses sorties pour une raison simple : la Tchétchénie n’est pas une région comme les autres ; les deux terribles guerres (1994-1996 et 1999-2000, avec des combats jusqu’en 2009) sont encore dans toutes les mémoires ; et si les indépendantistes ne perpètrent plus d’attentats en Russie, Moscou le doit incontestablement à Ramzan Kadyrov. « En 2003 encore, presque chaque jour, la télévision rapportait la mort de soldats russes dans le Caucase. Depuis que Kadyrov est au pouvoir, cela a cessé », nous rappelait récemment un haut fonctionnaire du Kremlin. La paix vaut bien quelques concessions. 

Plus étonnant est sans doute le fait qu’un leader tchétchène cherche autant à prendre la parole au nom des musulmans. En effet, l’islam s’est imposé relativement tard dans cette partie du Caucase. Dans la première moitié du XIXe siècle, cette religion sert de ciment spirituel contre l’envahisseur russe. Les peuples autochtones perdent la guerre, mais l’islam demeure, au moins jusqu’à la révolution de 1917. 

Grozny vit sous perfusion financière de Moscou, et l’islamisation de la région bat son plein.

Pendant la période soviétique, la religion se fait discrète. Même l’effondrement de l’URSS ne relance pas immédiatement son influence : le premier président de l’Itchkérie (la république tchétchène autoproclamée qui subsiste de 1991 à 2000), Djokhar Doudaïev, un ancien général soviétique ayant combattu les islamistes en Afghanistan, s’intéresse peu aux questions spirituelles. Il dirige d’ailleurs un État défini comme « laïc » par sa Constitution. 

L’islam fait un retour en force avec le déclenchement des premiers combats, au milieu des années 1990 ‒ toujours contre le même ennemi, l’« envahisseur impérialiste russe ». Quelques années plus tard, conscient du rôle joué par la religion dans les rangs séparatistes, Vladimir Poutine ouvre des négociations avec un de leurs chefs spirituels, Akhmad Kadyrov, pourtant farouche opposant de Moscou. 

Un hélicoptère russe Mil Mi-8 attaqué par des combattants tchétchènes, près de Grozny, en décembre 1994. Photo : Wikimedia Commons

Depuis, Kadyrov-père a péri dans un attentat terroriste, en 2004, et son fils a rapidement repris le flambeau. Grozny vit sous perfusion financière de Moscou (peu regardante sur l’utilisation qui est faite de ses fonds), et l’islamisation de la région bat son plein. Quant à Ramzan Kadyrov, ses professions de foi ne l’empêchent pas d’exprimer à la moindre occasion son soutien au président de Russie et de se qualifier – de manière absolument sincère – de « soldat de Poutine ». 

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