Main-d’œuvre : de si précieux étrangers

Depuis le début de la pandémie, la Russie est confrontée à un manque de main-d’œuvre. Un problème lié à la fermeture des frontières, qui empêche les travailleurs immigrés d’entrer dans le pays depuis la fin de l’hiver dernier. 

Selon Sergueï Sobianine, le maire de Moscou, la capitale russe comptait, en octobre, 40 % de travailleurs immigrés en moins qu’à la même période en 2019. Le manque de main-d’œuvre concerne essentiellement les secteurs de la livraison, de la construction, de la manufacture, ainsi que les services municipaux : « Nous manquerons de bras pour déblayer la neige, cet hiver », a d’ores et déjà alerté le premier édile de la capitale. 

Main-d’œuvre bon marché 

Au 30 septembre, 1,8 million de travailleurs étrangers étaient employés officiellement en Russie, selon le ministère de l’Intérieur. C’est 22,5 % de moins qu’il y a un an. Une grande partie d’entre eux est originaire de l’ancien bloc soviétique, notamment d’Asie centrale. Beaucoup de leurs compatriotes ont quitté la Russie pendant l’hiver dernier, lors de la baisse traditionnelle de l’activité (notamment sur les chantiers) pendant la saison froide. « La fermeture des frontières consécutive à l’épidémie de Covid les a empêchés de revenir », déplore Kirill Pourtov, en charge de la politique économique à la mairie de Moscou.

En conséquence, le site de recherche d’emploi HeadHunter constate une hausse de 30 % des offres dans le BTP, et de 11 % dans la manufacture (75 000 postes vacants). L’augmentation la plus significative concerne les livreurs et les chauffeurs de taxi (+85 % !!!). 

« Tous les Moscovites ne sont pas prêts à occuper n’importe quel emploi », affirme le maire de la capitale.

Le problème est général : selon les chiffres de HeadHunter, la moitié des entreprises russes a déjà employé des ressortissants des ex-républiques soviétiques. Il faut dire que, selon Maria Ignatova, responsable des petites annonces sur le site, ces immigrés accepteraient des salaires inférieurs de 50 % à ceux des Russes occupant un emploi équivalent… 

Des travailleurs essentiels

La mairie de Moscou, particulièrement touchée, explore plusieurs pistes pour remédier à la situation. L’une d’elles passe par le remplacement de l’humain par la machine : les voitures-balais et les tracteurs, de plus en plus utilisés pour déblayer les trottoirs enneigés, permettent d’économiser des bras. Ce processus a toutefois besoin de temps pour se mettre en place et n’est pas applicable à tous les secteurs. 

Une autre solution, qui a les faveurs de la mairie, consisterait à faire venir des Russes d’autres régions du pays, « tous les Moscovites n’étant pas prêts à occuper n’importe quel emploi », pour reprendre la remarque de M. Sobianine… Cela implique d’augmenter les salaires, comme l’ont compris les entrepreneurs du BTP (+6 % entre mars et septembre). 

Des ouvriers sur le chantier du nouveau complexe résidentiel « Cœur de la capitale » à Moscou, le 26 mai 2020. Photo : Alexey Filippov/RIA Novosti

L’économiste Olga Tchoudinovskikh, chercheuse à l’Université d’État de Moscou, doute que ces efforts financiers suffisent à attirer les provinciaux : « La pandémie n’est pas terminée. Face à l’incertitude, peu de gens souhaitent prendre le risque de déménager et de partir à l’aventure », explique-t-elle. Aucun afflux massif de régionaux n’est donc à attendre à court ou moyen terme. 

Finalement, le seul moyen de combler le manque de main-d’œuvre serait « l’ouverture des frontières et le retour des travailleurs étrangers, affirme Ioulia Florinskaïa, chercheuse à l’Académie russe de l’économie nationale. Il n’y a pas de véritable alternative. » Ce retour pourrait rapidement se révéler urgent. Si aucune étude n’a encore évalué la perte de productivité liée à ce manque de main-d’œuvre, un autre indicateur donne un début de réponse : selon la Banque mondiale, en 2019, les ressortissants d’Asie centrale avaient rapatrié quelque 22 milliards de dollars gagnés en Russie. Cela représente 1,3 % du PIB russe. 

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