Liban : « Moscou refuse de s’ingérer dans les luttes de clans »

Au Liban, traditionnellement tiraillé entre les intérêts de grandes puissances régionales et mondiales, la Russie cultive une approche spécifique, explique Irina Mokhova, politologue spécialiste du Proche-Orient.

La Russie s’impose de plus en plus comme un interlocuteur incontournable au Proche-Orient. Quelle place le Liban occupe-t-il sur l’échiquier diplomatique ?

Irina Mokhova : Avant toute chose, il importe de comprendre que le Liban n’est pas un acteur autonome sur la scène internationale. Il est le terrain d’affrontement de puissances régionales et mondiales : la France, les États-Unis, l’Arabie saoudite, la Syrie et l’Iran. Les unes et les autres s’appuient, dans le pays, sur les responsables politiques et les clans qui leur sont fidèles. Cette loyauté se paie, elle est aujourd’hui le fonds de commerce du Liban. 

Pour en revenir à la Russie, disons-le ainsi : Moscou est prête à octroyer au Liban la place et le rôle qu’il est en capacité d’occuper. L’attitude des Russes se distingue de celle des Occidentaux, des Saoudiens ou des Iraniens, en ce qu’ils n’entrent pas dans le petit jeu des alliances de clans : leur retour dans la région s’effectue en proposant leur protection, une « ressource » politique qui joue efficacement sur la corde sensible dans ces contrées. Ainsi, si Beyrouth veut obtenir la protection de Moscou, elle le peut. Toutefois, la question est de savoir ce qu’un pays au service de puissances étrangères multiples peut offrir en échange… 

Où en est le dialogue politique entre la Russie et le Liban ? 

I. M. : Il existe, même s’il est difficile de parler de « contacts intensifs »… On ne connaît pas réellement la raison qui a poussé le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, à annuler sa visite à Beyrouth en octobre dernier [officiellement, le ministre a été placé en quarantaine après avoir été cas contact d’une personne atteinte de la Covid-19, ndlr]. Certains disent que la recrudescence des combats dans le Haut-Karabagh a contraint Moscou à revoir son agenda diplomatique et à se concentrer sur la résolution du conflit – ce qui a abouti au cessez-le-feu du 9 novembre. C’est possible. Cela souligne en tout cas la moindre importance de la question libanaise pour Moscou – en comparaison de l’importance qu’elle revêt pour Paris ou Riyad. Dans le même temps, la Russie n’ignore pas que le Liban est un élément susceptible d’influer sur la résolution du conflit en Syrie et sur un retour de la paix dans ce pays. 

Comment les Libanais perçoivent-ils le rôle de la Russie dans la résolution du problème des réfugiés syriens ? 

I. M. : Après l’explosion du 4 août dans le port de Beyrouth, Emmanuel Macron a appelé Vladimir Poutine à participer au fonds des donateurs internationaux pour le Liban. Cela n’a pas empêché Paris d’ignorer la conférence sur les réfugiés, organisée par la Russie et la Syrie, à Damas, les 12 et 13 novembre. Même attitude de la part de l’Union européenne – sous prétexte que la Syrie n’offrirait pas les conditions nécessaires au retour des réfugiés –, mais également de pays directement concernés par cet exode massif de Syriens, comme la Jordanie. 

« Le Liban est un élément susceptible d’influer sur la résolution du conflit en Syrie. »

En l’occurrence, le Liban, qui accueille environ 1,5 million de réfugiés, a pris le contre-pied de ses « protecteurs » américains, français et saoudiens, en participant à la conférence. Sa volonté de résoudre le problème la rapproche de la Russie. Y parviendra-t-il ? 

Aujourd’hui, le Liban est un État défaillant (Failed State). Nombre de ses habitants ne croient plus à l’avenir de leur pays et cherchent à en partir. La classe politique connaît une grave crise de confiance : l’appareil étatique est tiraillé par les rivalités politiques et confessionnelles, par la lutte pour le pouvoir et les ressources. Les crises – extrêmement fréquentes – ne parviennent pas à changer ce système sclérosé par le clientélisme et le confessionnalisme. Ce dernier a pourtant fait la preuve de son archaïsme et de son incapacité à régler les problèmes récurrents du pays – que ce soit la formation d’un gouvernement durable et efficace ou le traitement des déchets.

Le port de Beyrouth après l’explosion du 4 août 2020. Photo : Pixabay

En dehors des autorités libanaises, avec quelles forces politiques Moscou est-elle en contact ? 

I. M. : Vous voulez savoir quel est l’état de ses relations avec le Hezbollah ? Cette question préoccupe tous ceux qui comprennent l’importance de cette structure à la fois politique et paramilitaire, ainsi que ceux qui veulent empêcher son entrée au gouvernement. À l’inverse, personne ne s’inquiète des contacts avec les Druzes (interlocuteurs privilégiés de l’époque soviétique) ou, par exemple, les orthodoxes arméniens… 

La Russie ne parle pas à ceux qu’elle considère comme des terroristes, or ce ne n’est pas le cas du Hezbollah (ce qui la différencie encore de nombre de pays occidentaux). Ce dernier a d’ailleurs contribué à maintenir le régime de Bachar el-Assad au pouvoir à Damas. De ce point de vue, les intérêts du Hezbollah et de Moscou convergent. Au Proche-Orient, la Russie recherche la stabilité. Cela fait partie de sa mentalité conservatrice et de sa culture politique. Ainsi intervient-elle lorsque la situation risque d’échapper à tout contrôle. 

Quelles sont les perspectives économiques et commerciales de la coopération russo-libanaise ? 

I. M. : En 2019, la balance commerciale entre les deux pays représentait 526 millions de dollars (+12 % en glissement annuel). C’est infime : le Liban occupe la 70e place dans le classement des partenaires de la Russie, et je ne vois pas pourquoi cela évoluerait. Par ailleurs, le marché libanais est trop petit pour intéresser les entreprises russes. 

« Il existe un intérêt des pétroliers russes pour les gisements libanais. »

Je souligne la signature d’un accord, au début de 2019 [pour un montant non communiqué, ndlr], entre Rosneft et l’État libanais, concédant à la compagnie russe l’exploitation sur vingt ans du terminal pétrolier du principal port du pays, Tripoli. 

Les compagnies énergétiques russes sont-elles prêtes à se lancer dans l’exploration et l’exploitation des gisements libanais en dépit de l’extrême instabilité géopolitique de la région ?

I. M. : Depuis 2018, le russe Novatek détient conjointement, avec le français Total et l’italien Eni, les droits d’exploitation gazière dans les blocs 4 et 9 du plateau continental libanais. Cela prouve l’intérêt des compagnies russes pour la région. Cependant, tant que la frontière maritime entre le Liban et Israël ne sera pas fixée, la pleine réalisation des termes du contrat restera impossible. Des opérations de sondage ont eu lieu, mais autant que je sache, tout est actuellement gelé. 

Quels sont les obstacles à une coopération technique et militaire entre Moscou et Beyrouth ? 

I. M. : La situation est simple. Le Liban n’a pas d’argent, c’est l’Arabie saoudite qui tient les cordons de la bourse. Si le futur gouvernement de Saad Hariri convient à Riyad et prend des décisions qui lui sont favorables, les Saoudiens pourraient mettre la main au portefeuille. Toutefois, cela ne signifie pas que Beyrouth fera son marché à Moscou : c’est Riyad qui désignera les partenaires autorisés à commercer avec le Liban – en fonction de ses propres intérêts géopolitiques.

Beyrouth, place des Martyrs, le 21 octobre 2020. Le symbole de la révolution d’Octobre 2019 (contre le Premier ministre Saad Hariri) est détruit par des partisans du même Saad Hariri.
Photo : EPA/WAEL HAMZEH via TASS

Rappelons néanmoins qu’il y a dix ans, en novembre 2010, au cours de la première visite officielle du Premier ministre Saad Hariri à Moscou, un accord de coopération technique et militaire avait été signé entre la Russie et le Liban. Moscou avait alors accordé à Beyrouth, sans contrepartie, 6 hélicoptères Mi-24, 31 tanks T-72, 36 pièces d’artillerie de calibre 130, ainsi que des munitions.

Ceci étant dit, il existe une autre voie d’afflux d’armes dans le pays : l’Iran, qui fournit le Hezbollah. Parallèlement à l’armée régulière libanaise, il existe donc une autre formation armée, non-étatique, qui lutte « pour la défense du territoire national contre Israël ». Au Liban, l’État est loin d’avoir le monopole de la violence, et cela complique bien des choses. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *