L’espion que les Russes aimaient

En Russie comme ailleurs, la mort récente de Sean Connery, à l’âge de 90 ans, n’a laissé personne indifférent. Il faut dire que le personnage qui l’a rendu célèbre, l’agent 007, y est très aimé – en dépit de l’image complexe que les films donnent des Russes. 

En Union soviétique, les honnêtes citoyens – ceux qui n’achetaient pas de gadgets, revues ou magnétophones occidentaux au marché noir – savaient peu de chose de James Bond. Peut-être en avaient-ils lu deux mots dans la presse, qui présentait les films mettant en scène l’agent secret britannique comme de piètres produits cinématographiques, foncièrement antisoviétiques. Des symptômes, à l’instar du rock et de l’art abstrait, de la décadence culturelle bourgeoise. Il va sans dire que ces films n’étaient pas diffusés dans l’Union, et que les livres de Ian Fleming, dont ils s’inspirent, n’existaient pas en russe. 

Beaucoup connaissaient pourtant le nom de l’interprète le plus célèbre du personnage, Sean Connery. Une popularité acquise non sans mal, comme le montre l’anecdote suivante… 

En 1969, Sean Connery se rend en URSS pour le tournage d’un film italo-soviétique, La Tente rouge, inspiré de la mission polaire de l’explorateur Umberto Nobile. Afin de briser la glace avec l’équipe de tournage et de rencontrer la crème du cinéma local, l’acteur écossais organise une soirée sur le thème de James Bond. Le raout fait un four : les invités n’ont pas vu les films et trouvent curieux qu’on veuille leur servir des vodka-martini (la boisson favorite de 007). 

Sean Connery dans le rôle de l’explorateur polaire norvégien Roald Amundsen pour La Tente rouge (1969). Photo : Mikhaïl Kalatozov/Mosfilm

La soirée n’aura pourtant pas eu lieu en vain. Un des hôtes, le célèbre chanteur Vladimir Vyssotski (le mari de Marina Vlady), compose bientôt une chanson sur un acteur habitué des rôles d’espion, fatigué de son extrême popularité en Occident. Invité en URSS, il s’étonne de son absence de notoriété. Cherchant à se faire reconnaître, il ne réussit qu’à être accusé… d’espionnage ! Ainsi la popularité de Vyssotski lança-t-elle la carrière de Connery/Bond en URSS. 

L’URSS et ses renégats 

Méconnu des Soviétiques, James Bond les côtoie pourtant dès ses débuts. Le premier roman le mettant en scène, Casino Royale, paraît en 1953. La « guerre froide » a commencé sept ans plus tôt, et les aventures de l’agent secret s’inscrivent naturellement dans le contexte de l’opposition idéologique entre les deux blocs. 

Toutefois, si les Russes tiennent souvent le mauvais rôle dans James Bond, l’agent 007 ne lutte pas contre l’URSS en tant que telle. Sans doute le fait que Ian Fleming ait servi dans le renseignement britannique pendant la Seconde Guerre mondiale – à une époque où Londres et Moscou œuvraient ensemble contre les Nazis – n’y est-il pas étranger. À moins qu’il ne s’agisse d’un choix réfléchi : l’instrument de soft power que sont les aventures de 007 est d’autant plus efficace qu’au lieu de présenter l’URSS comme le Mal à combattre, il se contente de peindre un « monde libre » merveilleux et attrayant, avec hôtels de luxe, gadgets en tous genres, jolies pépés et amours libres…

Quoi de mieux qu’une Occidentale pour incarner une James Bond girl russe ?

Pour en revenir à nos méchants russes, dès Casino Royale, l’ombre du KGB plane sur l’intrigue. En l’occurrence, toutefois, Bond est opposé au Chiffre, un ancien communiste français à la solde de Moscou, qui a troqué la lutte des classes et la dictature du prolétariat contre l’intérêt personnel et le crime organisé. Même chose dans Bons baisers de Russie (1963) : Rosa Klebb, colonel du contre-espionnage soviétique, roule pour le SPECTRE, une organisation criminelle internationale. Elle tente de manipuler une employée de l’ambassade soviétique à Istanbul, Tatiana Romanova, afin de tuer Bond. C’était sans compter sur l’arme de choc de 007 – son charme ravageur – qui séduit la jeune diplomate et la retourne contre Klebb. 

À ce propos, signalons ce fait étrange concernant les « James Bond girls », ces jeunes femmes séduites par l’espion britannique : contrairement à une idée reçue ancrée dans l’inconscient collectif, elles ne sont en fait que très rarement russes ou soviétiques. Si ce préjugé sert fréquemment aux Russes pour prouver que leurs femmes sont les plus belles, force est de les décevoir : dans les films, elles ne sont même pas interprétées par des compatriotes… 

Tatiana Romanova (Daniela Bianchi) et James Bond (Sean Connery) dans Bons baisers de Russie (1963). Photo : Bettmann via Pinterest

Alliés russes

On le voit, le schéma idéologique est complexe. Certes, Moscou fournit un important contingent d’affreux jojos, mais ceux-ci sont des renégats ne défendant absolument pas les intérêts de la mère-patrie. Au contraire, d’honnêtes citoyens soviétiques – voire des agents du KGB – peuvent ponctuellement donner un coup de main à Bond. De plus, si, en creux, se dessine le tableau d’une URSS grise, dangereuse, militarisée, où règne l’arbitraire le plus absolu (ce qui pourrait expliquer les innombrables défections en faveur du crime organisé…), le pays est également une superpuissance responsable, dont les chefs et les services de renseignement cherchent par tous les moyens à éviter une catastrophe nucléaire. 

Au tournant des années 1970-1980, ses agents n’hésitent d’ailleurs pas à coopérer. Il faut dire que l’époque est à la détente, aux traités de réduction des armes nucléaires, et que beaucoup de décideurs, de part et d’autre du rideau de fer, s’interrogent sur cette lutte idéologique qui semble mener dans une impasse. 

Dans le contexte actuel, au parfum de « guerre froide », il ne serait pas étonnant que l’agent 007 se remette à croiser des Russes.

Dans L’Espion qui m’aimait (1977), Bond (Roger Moore) fait équipe avec le major Ania Amossova (incarnée par l’Américaine Barbara Bach…) pour retrouver des sous-marins nucléaires britanniques et soviétiques subtilisés par un certain Karl Stromberg. Ce scientifique de génie rêve de détruire le monde bipolaire né de la « guerre froide » pour le reconstruire sur des bases plus justes. Du côté russe, l’opération est dirigée par le général Gogol (joué par l’Allemand Walter Gotell), un frustre qui hait le capitalisme mais fait tout pour éviter un conflit militaire. Celui-ci reviendra dans les films suivants – Moonraker (1979), Rien que pour vos yeux (1981), Octopussy (1983), Dangereusement vôtre (1985) – avant de transmettre le flambeau au général Pouchkine. Après l’effondrement de l’URSS, les patronymes littéraires de ces hauts gradés provoqueront l’hilarité du public russe ! 

Pendant la perestroïka, l’URSS apparaît de moins en moins comme une menace pour la paix dans le monde. Tuer n’est pas jouer (1987) décrit même un pays fracturé jusqu’au sein du KGB, avec l’opposition des généraux Koskov et Pouchkine, sur fond de fuite des cerveaux à l’Ouest et de guerre en Afghanistan. 

Le tueur soviétique Necros (Andreas Wisniewski) et James Bond (Timothy Dalton) dans Tuer n’est pas jouer (1987).
Photo : Scène du film/filmpro.ru

Le premier James Bond postsoviétique, Goldeneye, revient, lui, aux fondamentaux : de méchants militaires russes dérobent les clefs d’un système de satellites pour le compte d’une organisation criminelle, Janus. Afin de les arrêter, Bond fait équipe avec une informaticienne de l’armée, Natalia Semionova (incarnée par une actrice polono-suédoise, Izabella Scorupco). 

Ensuite, l’accent russe passe de mode, l’Occident s’étant découvert de nouveaux ennemis. Dans Meurs un autre jour (2002), Bond fait la chasse à un terroriste nord-coréen en s’appuyant – selon le schéma habituel – sur le père de celui-ci, un général de Pyongyang. 

De bonnes histoires 

Dans le contexte actuel, marqué par un regain de tension entre Moscou et les capitales occidentales, il ne serait pas étonnant que l’agent 007 se remette à croiser des Russes ‒ dès le 25e opus de la série, Mourir peut attendre, qui devrait sortir en 2021 ? Selon diverses rumeurs, les producteurs auraient cherché « un acteur d’origine russe ou slave, maîtrisant parfaitement l’anglais » pour incarner le méchant. Une beauté russe était également pressentie pour jouer les femmes fatales (ou fatalement séduites…). 

Selon un sondage, Casino Royale est le James Bond préféré des Russes.

Si les informations actuellement disponibles laissent supposer que le méchant du film pourrait bien être un terroriste russe, Lucius Safin, le casting demeurera très occidental. L’essentiel n’est d’ailleurs pas là. L’intrigue devrait tourner autour du départ à la retraite du héros, qui passerait le témoin à… une femme noire (Lashana Lynch). Faut-il en conclure que le spectre d’une nouvelle « guerre froide » importe moins, à l’Ouest, que les questions d’égalité ? Il semble en tout cas que la fin ait sonné pour ce sexiste alcoolique patenté de Bond. Peut-être le monde a-t-il effectivement besoin de nouvelles idoles. 

Comment le public russe, plutôt traditionnel, réagira-t-il ? Sans doute s’offusquera-t-il de cette féminisation – il ne sera d’ailleurs pas le seul. En 2006, de nombreux Russes avaient trouvé regrettable que 007 devienne blond (Daniel Craig dans Casino Royale). Il reste que, moins de quinze ans plus tard, selon un sondage réalisé par la BBC, Casino Royale est leur film préféré, suivi d’un autre épisode avec Craig, Skyfall. À la troisième place, à égalité, on retrouve Bons baisers de Russie, James Bond 007 contre Dr No et Goldfinger, les trois chefs d’œuvre de Sean Connery. Qu’en conclure, sinon que les Russes aiment avant tout qu’on leur raconte de bonnes histoires, jouées par de grands acteurs ? 

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