Le FSB à l’écoute de la 5G

L’introduction de la 5G en Russie pourrait se heurter à de sérieuses difficultés : les services de sécurité exigent l’utilisation exclusive de systèmes de chiffrement russes pour le développement de cette technologie. 

Promettant un transfert des données 60 fois plus rapide et une latence 10 fois plus faible qu’avec la 4G actuelle, la 5G permettra non seulement d’augmenter considérablement les capacités des plateformes d’e-learning et de développer le télétravail, mais surtout d’ouvrir à de nouveaux usages : opérations médicales à distance à l’aide de robots, pilotage de véhicules autonomes et d’engins industriels, entre autres. 

Aujourd’hui, les constructeurs de matériel 5G efficaces se comptent sur les doigts de la main. D’après les spécialistes, le chinois Huawei propose le catalogue le plus abordable financièrement et le plus « universel » (adaptable aux machines et systèmes les plus divers). L’entreprise est toutefois soupçonnée d’installer des outils de surveillance électronique au cœur de ses produits vendus à l’étranger, suscitant la méfiance de nombreux pays, dont la Russie. 

Ainsi, la Commission d’État sur les radiofréquences (GKRTch) envisage d’obliger les opérateurs à utiliser uniquement des équipements fabriqués en Russie pour la construction du réseau 5G. 

100 % russe 

Selon le quotidien économique Kommersant, cette exigence émanerait des Services fédéraux de sécurité (FSB). Ces derniers souhaiteraient notamment imposer des systèmes de chiffrement mis au point en Russie, pour l’installation et la certification des stations de base 5G (les dispositifs assurant l’échange de données entre les appareils mobiles et le réseau). 

Le FSB n’a officiellement ni confirmé ni démenti l’information. Toutefois, un de ses responsables explique, sous couvert d’anonymat : « Nous voulons appliquer nos propres protocoles cryptographiques aux liaisons entre les stations de base et les utilisateurs ».

Tôt ou tard, les constructeurs étrangers se plieront bon gré mal gré aux conditions du FSB.

Cette condition n’a rien de nouveau, estime Alexandre Vourasko, consultant de l’entreprise publique Infosecurity. Ancien porte-parole du département de cybersécurité du ministère de l’Intérieur, il rappelle que, dès 2012, la Russie a adopté un programme prévoyant le passage progressif à des protocoles de chiffrement russes, afin de garantir la confidentialité des communications sans fil. 

« La majorité des algorithmes utilisés aujourd’hui dans la téléphonie mobile ont été développés à l’étranger. Qu’est-ce qui nous assure qu’ils ne contiennent pas des outils permettant d’utiliser ces communications contre nous [ou de faire fuiter les données échangées] ? Tous les fonctionnaires et les chercheurs russes ayant accès à des informations confidentielles utilisent des smartphones ! », rappelle-t-il. L’impossibilité d’effectuer une vérification complète des algorithmes étrangers justifierait donc de recourir à des protocoles russes. 

Toutefois cette position est en contradiction avec celle de nombreux professionnels ainsi que d’une partie du gouvernement. En juin 2020, la nécessité de privilégier les équipements russes pour développer la 5G était débattue lors d’une réunion du Groupe de travail sur l’économie numérique, qui réunit des représentants des opérateurs, des entreprises de différents secteurs concernés et du ministère des Télécommunications.

Une des premières bornes 5G a été installée sur la rue Tverskaïa, au centre de Moscou, en août 2019. Photo : Ericsson.com

D’après le procès-verbal de la réunion, le ministère des Télécommunications souhaitait une implantation progressive de la 5G – notamment son installation dans dix villes pilotes de plus d’un million d’habitants en 2024 – mais uniquement avec des équipements russes. Face au débat houleux suscité par la proposition, la directrice du groupe de travail et présidente de l’Association du Big Data, Anna Serebrianikova, l’a écartée. 

Son argument est simple : il est impensable de demander aux constructeurs étrangers de fabriquer leurs smartphones et tablettes en Russie avec des technologies russes. Idem pour les autres infrastructures nécessaires. Par conséquent, une « 5G russe » ne serait accessible qu’aux rares utilisateurs des produits fabriqués localement, ce qui constituerait un frein à la numérisation de l’économie dans le pays. 

Sécurité et contournement 

Alexandre Vourasko balaie l’argument d’un revers de la main : si l’introduction de la 5G doit bientôt commencer, le passage définitif à cette technologie n’est pas pour demain. « Tous les points litigieux ont le temps d’être réglés avant la vente massive de smartphones compatibles avec la 5G », affirme-t-il. 

Alexandre Remichevski, ingénieur en informatique et directeur de l’entreprise Tchiorny Krokodil, est convaincu que, tôt ou tard, les constructeurs étrangers se plieront bon gré mal gré aux conditions du FSB : « Ils ne renonceront pas aux milliards de dollars que pourrait leur rapporter le marché russe », argumente-t-il. 

Pour l’ingénieur, les exigences des services de sécurité s’inscrivent dans la logique de la politique menée par les autorités, qui « tentent d’exercer un contrôle total sur tous les systèmes de communications utilisés par la population ». Cela n’empêchera cependant pas les Russes de « trouver des moyens efficaces de contourner les interdictions ». Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler les vaines tentatives des autorités de bloquer l’application de messagerie cryptée Telegram

Une question de fréquence 

Le 14 octobre 2020, Maksout Chadaïev, ministre des Télécommunications, a annoncé l’objectif « super-ambitieux » de produire en Russie des équipements – y compris des stations de base – pour le développement des réseaux 5G. Selon le ministre, l’État allouera près de 20 milliards de roubles (217 millions d’euros) ainsi que des fonds extrabudgétaires « d’un montant identique, voire supérieur » pour la réalisation de ce projet impliquant des géants publics tels que Rostelecom et Rostec.

« L’entreprise russe Rostec a déjà présenté une maquette entièrement fonctionnelle de station de base 5G. »

Les constructeurs russes sont d’ores et déjà au travail. Lors de la conférence « Industrie numérique de la Russie industrielle », organisée du 23 au 25 septembre dernier à Nijni-Novgorod, Rostec a présenté une maquette entièrement fonctionnelle de station de base 5G. Selon les premières estimations, la production de cette station pourrait coûter près de 40 milliards de roubles (430 millions d’euros). Au cours de la présentation, Sergueï Tchemezov, le patron de Rostec, a souligné que la station de base répondrait à toutes les normes internationales et serait compatible avec les équipements étrangers. La livraison des premières unités est prévue d’ici à 2024. 

Une question essentielle reste toutefois sans réponse : quelles seront les fréquences utilisées par la 5G en Russie ? Considérée comme la plus adaptée, la bande 3,4-3,8 GHz sert actuellement aux organismes publics, en particulier militaires, aux services de sécurité et à l’agence aérospatiale Roscosmos. La législation russe prévoit néanmoins une « procédure de conversion », permettant l’attribution de certaines bandes à de nouveaux utilisateurs, y compris des sociétés commerciales. 

Selon M. Chadaïev, la bande de fréquences 4,7-4,9 GHz pourrait être choisie. Le ministre affirme que le projet de conversion du spectre de fréquence a d’ores et déjà été entériné. Preuve que Moscou n’envisage pas de se couper du monde, il a souligné que « le nouvel iPhone est compatible avec ce type de fréquence » !

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