La Russie au Soudan : un port trop loin

Le Kremlin a approuvé un projet de création d’une base navale à Port-Soudan, en mer Rouge. Les raisons de ce retour militaire de la Russie en Afrique sont surprenantes. 

« L’arsenal nucléaire russe a beau ne le céder qu’au nôtre, il lui manque un vaste réseau d’alliances et de bases militaires pour que la Russie puisse pleinement prétendre au statut de grande puissance », écrit Barack Obama dans ses Mémoires, intitulés Une Terre promise. Hasard du calendrier, le jour de la sortie du livre, le 16 novembre dernier, Vladimir Poutine approuvait un accord portant sur la création d’une base navale à Port-Soudan, en mer Rouge. 

Le document porte sur le déploiement d’un « point d’appui technique et militaire » (PMTO), selon la terminologie officielle russe, et de 300 hommes pour une durée de vingt-cinq ans renouvelables. Khartoum y autorise la présence simultanée de quatre navires – y compris à propulsion militaire –, et ouvre son espace aérien aux avions militaires russes. L’accord ne mentionne aucune restriction concernant le type d’armements susceptibles d’être déployés sur place.

La sécurité terrestre aux alentours de la base sera assurée par la partie soudanaise (Moscou pourra créer des postes militaires temporaires à l’extérieur afin d’en assurer la protection) ; la défense maritime et aérienne reviendra toutefois aux Russes. La loi russe s’y appliquera en matière de maintien de l’ordre sur le site. 

En tant que grande puissance, la Russie se doit d’avoir un pied dans une région stratégique pour le commerce des hydrocarbures.

Combien coûtera cette base au budget russe ? Si l’on sait que le Soudan n’exige aucune contrepartie financière, le ministère russe de la Défense s’est abstenu d’avancer aucun chiffre concernant la construction du site, son entretien, son approvisionnement et le déploiement des effectifs militaires à près de 3 000 kilomètres (à vol d’oiseau) de ses frontières. À titre indicatif, en 2017, Moscou envisageait des dépenses à hauteur de 3,2 milliards de roubles annuels (46 millions d’euros au cours de l’époque) pour le développement de sa base navale de Tartous, en Syrie. Pour Port-Soudan, où les Russes partent de zéro, la facture devrait être très supérieure. 

Investissement à haut risque 

Il va sans dire que Moscou procède là à un investissement risqué au regard de l’instabilité caractéristique du Soudan. Après des décennies de guerre civile et de conflits ethniques ayant causé des millions de morts, le pays s’est scindé en 2011, avec, d’un côté, la république du Soudan (capitale Khartoum) et, de l’autre, le Soudan du Sud (capitale Djouba). À Khartoum, en 2019, un coup d’État militaire a renversé le président Omar el-Bechir, au pouvoir depuis trente ans et poursuivi par la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité. Les premières négociations concernant une éventuelle base russe au Soudan remontent à sa présidence (2017). 

Le Kremlin ne garde d’ailleurs pas forcément un bon souvenir de ses précédentes expériences dans l’est de l’Afrique. Dans les années 1970, afin d’asseoir ses positions dans l’océan Indien, l’Union soviétique avait installé d’importantes infrastructures militaires en Somalie – en particulier un port à Berbera, comprenant des chantiers navals, des docks et un centre de communications, ainsi qu’une base aérienne à Hargeisa. On parlait même, alors, de la plus longue piste d’atterrissage d’Afrique. Cette implantation n’avait pas empêché le Kremlin de prendre le parti de l’Éthiopie socialiste dans le conflit territorial l’opposant à la Somalie. Mogadiscio n’avait guère apprécié, chassant le contingent soviétique et s’adjugeant ses installations militaires. 

Artilleurs cubains équipant un obusier soviétique pendant la Guerre de l’Ogaden, qui oppose l’Éthiopie et la Somalie, le 1er janvier 1977.
Photo : wikimedia commons

Il y a cinquante ans, la présence soviétique dans la « corne de l’Afrique » et au Yémen se justifiait par la nécessité de contrer les États-Unis : les sous-marins stratégiques américains croisant dans la région avaient les capacités suffisantes pour frapper le territoire soviétique. Qu’en est-il aujourd’hui ? 

Une base pour quoi faire ? 

Les experts pro-Kremlin avancent plusieurs arguments en faveur de la base de Port-Soudan. Le principal consiste à rappeler le rôle central joué par la mer Rouge dans le transport d’hydrocarbures entre les pays du Moyen-Orient et les grands acteurs économiques mondiaux. D’ailleurs, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Chine et même le Japon ne sont-ils pas présents militairement à Djibouti ? Par conséquent, en tant que grande puissance, la Russie se doit également d’avoir un pied dans la région. 

La comparaison a quelque chose d’exagéré. En effet, contrairement aux pays occidentaux, inquiets pour leur sécurité énergétique, la Russie n’importe pas d’hydrocarbures, elle en exporte. L’état des communications et du trafic entre l’océan Indien et la mer Méditerranée ne la concerne donc pas directement. Par ailleurs, même si les tankers transportant son gaz naturel liquéfié (GNL) pourraient éventuellement se retrouver dans cette zone, ce segment n’a rien de vital pour son économie : la Russie exporte essentiellement sa production par oléoduc et gazoduc. 

Le retour de la Russie en Afrique serait, comme il y a cinquante ans, motivé par la confrontation avec les Occidentaux.

À la fin de 2018, des contrats ont été signés entre Khartoum et des compagnies russes (dont l’identité n’a pas été révélée) pour la construction d’une raffinerie près de Port-Soudan. Même pour la protéger, une présence militaire semble superflue : d’une part, il s’agit d’intérêts privés ne justifiant pas la participation de l’armée ; d’autre part, les mercenaires de la société militaire privée Vagner, dont la présence au Soudan a fait l’objet de nombreux articles de presse, sont tout désignés pour ce genre de mission. Nombre d’observateurs affirment qu’en Syrie, ils sont recrutés précisément pour surveiller les gisements de pétrole… 

Autre argument invoqué pour justifier la construction d’une base au Soudan : la lutte contre la piraterie et les trafics. Aussi importantes soient ces problématiques, elles ne concernent la Russie que de loin, et Moscou n’est ni la plus concernée ni la mieux placée, pour assumer les fonctions de gendarme maritime en mer Rouge et dans le golfe d’Aden. 

Finalement, si le Kremlin cherche un moyen de contrôler le trafic dans la région, c’est peut-être pour avoir la possibilité de perturber l’approvisionnement en hydrocarbures d’un éventuel adversaire en cas de crise internationale profonde. Le retour de la Russie en Afrique serait donc, à nouveau, motivé par la confrontation avec les Occidentaux et renforcerait le climat de nouvelle « guerre froide ». 

Vladimir Poutine et l’ancien président soudanais Omar el-Bechir au Kremlin de Moscou, le 14 juillet 2018. Photo : Kremlin.ru

Une base pour quels navires ? 

De toute évidence, les stratèges russes cherchent aujourd’hui à atteindre la puissance de feu de la 5e flotte américaine dans l’océan Indien – comme dans les années 1970. Toutefois, pour cela, il faut plus qu’un « point d’appui technique et militaire » de 300 hommes. Avant tout, il faut des navires. Or la flotte russe est loin de disposer des capacités soviétiques. 

Ces vingt dernières années, les chantiers navals russes n’ont sorti aucun navire de surface supérieur à la frégate. Officiellement, l’amirauté ne voit pas la nécessité de construire des bateaux à fort tonnage, les frégates, corvettes et autres vaisseaux de moindre autonomie en mer pouvant embarquer des missiles de croisière à longue portée. En d’autres termes, il est possible de frapper l’ennemi sans s’aventurer trop loin des côtes russes.

Ce discours cadre mal avec la construction d’une base navale au Soudan. D’ailleurs, la création d’une flotte digne de ce nom, influente, dans l’océan Indien, implique de disposer de navires capables de sorties prolongées en mer. 

Moscou a obtenu de Khartoum que le futur port puisse accueillir des navires à propulsion nucléaire. Toutefois, si l’on écarte les sous-marins (la mer Rouge n’est pas assez profonde pour un déploiement efficace de ce type d’appareil), la Russie compte seulement deux croiseurs à propulsion nucléaire : le Pierre le Grand, qui aurait grand besoin d’un toilettage général, et l’Amiral Nakhimov, en réparation depuis vingt ans. En d’autres termes, la base de Port-Soudan n’est qu’un premier pas qui nécessite un véritable programme de développement de la flotte. Moscou doit encore se donner réellement les moyens de ses ambitions. 

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