La fin du baiser russe

Symbolique des rencontres de chefs d’État communistes, le baiser sur la bouche n’a pas attendu l’épidémie de Covid-19 pour être banni du protocole diplomatique russe. Certains qualifient même d’« indécente » cette pratique pourtant ancrée dans la tradition slave. 

Purement formels, totalement désexualisés, les baisers fraternels entre dirigeants communistes — un sur la joue gauche, un sur la joue droite, un dernier sur les lèvres — avaient été popularisés par Leonid Brejnev, dont ils portent encore le nom (« la triple Brejnev »). L’un d’eux, échangé à Berlin, le 5 octobre 1979, entre le chef d’État soviétique et le dirigeant est-allemand, Erich Honecker, a fait le tour du monde, grâce à une photographie du journaliste français Régis Bossu. Onze ans plus tard, l’artiste moscovite Dmitri Vroubel l’a reproduite sur un pan du mur de Berlin, ajoutant une phrase en russe et en allemand : « Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel ».

File:Mein Gott, hilf mir, diese tödliche Liebe zu überleben.jpg - Wikimedia  Commons
Le « baiser fraternel » entre Erich Honecker et Leonid Brejnev sur le mur de Berlin, par Dmitri Vroubel. Photo : Wikimedia Commons

Adoucir les malheurs

Loin d’être une invention de l’État athée soviétique, le baiser fait partie, dès l’Antiquité, de la liturgie chrétienne. Le dimanche de Pâques, il est de coutume d’accompagner les paroles : « Christ est ressuscité », d’un chaste baiser sur la bouche, conformément à un passage de la première Épître aux Corinthiens, dans laquelle Saint-Paul incite les croyants à se saluer « par un saint baiser ». En Occident, cette pratique est réservée au clergé dès la fin du IVe siècle, avant de disparaître, soupçonnée de favoriser la débauche. Poignées de main et accolades la remplacent progressivement.

Les chrétiens d’Orient s’en abstiennent également, mais pas les orthodoxes. Au XVIIe siècle, le diacre melchite Paul d’Alep, séjournant à Moscou, fait part de son malaise devant cette coutume, à laquelle il se soumet de mauvaise grâce pour que ses hôtes n’en prennent pas ombrage : « Ils me disent – mais je me refuse à les croire – qu’ils se livrent à ces échanges non seulement à Pâques, mais aussi lorsqu’ils offrent l’hospitalité à des étrangers, confie le prélat dans ses Mémoires. Le maître de maison présente alors sa femme, et tous les hôtes doivent l’embrasser sur la bouche devant son mari. Quiconque se dérobe au baiser est aussitôt chassé du domicile. »

Certes, la connotation amoureuse du baiser existe en Russie à cette époque. Ainsi, lors des repas de noces, les convives invitent-ils les époux à s’embrasser publiquement afin d’adoucir l’amertume des boissons servies à table. Une manière symbolique de leur rappeler que seul leur amour leur permettra de se consoler l’un l’autre des malheurs qu’ils rencontreront dans leur vie.

Icône représentant les saints Pierre et Paul. Photo : blogs.ancientfaith

Ce pouvoir consolateur semble corroboré par l’étymologie du mot russe potselouï (« baiser »). Le folkloriste Andreï Torkounov pointe en effet une possible parenté avec le registre médical, la racine tselouï pouvant se rattacher à tsely (« entier », « intact ») ou encore à tselebny (« curatif », « salubre »). « Ce geste s’accompagnait souvent d’un vœu de santé, indique le spécialiste. Par exemple, les femmes biélorusses se saluaient en se faisant un signe de tête et en se souhaitant une bonne santé (Zdorovinjka!), puis s’embrassaient sur la bouche. »

Des baisers suivis de vœux de salut marquent les scènes de séparation. Ainsi, jusqu’au XIXe siècle, les Russes posent leurs lèvres sur celles de leurs morts en guise d’adieu lors des funérailles, dans l’espoir que l’âme du défunt reste « intacte » dans l’au-delà. Les tsars — notamment Pierre le Grand ou encore Nicolas II — embrassent solennellement leurs proches ainsi que leurs soldats de retour de campagne.

Bise et diplomatie

L’usage se retrouve chez les Soviétiques dès les années qui suivent la révolution d’Octobre, sous la forme d’une triple bise. L’écrivaine Ruth von Mayenburg la mentionne à propos des préparatifs du troisième congrès du Komintern, en 1921. Dans son ouvrage sur l’hôtel Lux, établissement moscovite où étaient reçues les délégations de pays amis, elle évoque le « baiser pascal à la façon des anciens Russes : le premier à droite, le deuxième à gauche, le troisième à droite ».

Le baiser final sur la bouche, en théorie réservé à des occasions exceptionnelles, est déjà en usage sous Staline. En 1936, celui-ci en gratifie l’aviateur Vassili Tchkalov en lui remettant sa médaille de Héros de l’Union soviétique pour son vol sans escale de Moscou à Vladivostok. Dans les pays communistes d’Asie, où ces effusions suscitent l’embarras, le rite est remplacé par une triple accolade (droite-gauche-droite). Le choix de refuser ou d’accepter les lèvres d’un dirigeant relève de la grande politique : en 1961, en pleine brouille sino-soviétique, Mao recule devant l’étreinte de Nikita Khrouchtchev. Au contraire, aux États-Unis, le président Carter est critiqué pour ne pas s’être dérobé aux babines de Leonid Brejnev, lors d’une rencontre en 1979.

Joseph Staline et Ivan Spirine, chef de l’expédition soviétique au pôle nord, le 5 juillet 1937.
Photo : AP Photo via TASS

Ce dernier étant justement connu pour aimer jouer des lèvres, les dirigeants communistes du monde entier redoublent d’inventivité pour l’esquiver. Fidel Castro allume son cigare à l’atterrissage, tandis que Ceausescu prétexte une phobie des microbes pour se soustraire au rituel. De fait, la « triple Brejnev » n’est pas sans risque : la légende veut que le maréchal Tito se soit retrouvé la lèvre en sang après un accueil un peu trop chaleureux de son hôte soviétique.

Indécence du baiser

Si quelques baisers sont encore arrachés dans les derniers mois de l’URSS — comme celui du Premier ministre Silaïev et du tennisman Andreï Tcherkassov, vainqueur de la coupe du Kremlin en 1991 —, la mode passe dès la décennie suivante. Boris Eltsine, pourtant connu pour son tempérament expansif, ne les pratique plus qu’en comité restreint — pour les soixante ans de son Premier ministre Viktor Tchernomyrdine, par exemple.

La triple bise disparaît officiellement du protocole diplomatique en 2004, remplacée par une simple poignée de main. En cause, la durée excessive des embrassades, qui faisaient perdre beaucoup de temps. Certains élus, irrités par les moqueries de la presse internationale, obtiennent en 2010 l’interdiction du « baiser russe » lors des réunions de travail et des manifestations officielles de la mairie de Moscou.

L’idée fait bientôt des émules dans les régions. « Les baisers entre personnes du même sexe doivent être évités, s’indigne le député Alexeï Klechko, originaire du territoire de Krasnoïarsk (Sibérie). Cela demeure tolérable entre amis de longue date, ou entre un père et son fils, mais c’est tout ! » Le parlementaire Vladimir Gorlov affirme quant à lui que de telles marques d’affection enfreignent « les normes de la bienséance ».

« Ne vous embrassez pas ! Le baiser propage la grippe ». Couverture du magazine soviétique Ogoniok (1928). Photo : Liveinternet.ru

« Les codes sociaux ont évolué en moins de vingt ans, note la sociologue Irina Boubnova. Aujourd’hui, avec la montée des mouvements LGBT et le déclin des traditions religieuses, les Russes perçoivent uniquement la composante érotique du baiser. Or, nombre d’entre eux estiment que ce genre d’effusion — y compris pour les couples hétérosexuels — n’a pas sa place dans la sphère publique. »

En 2019, un sondage du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM) indiquait que 86 % des Russes jugeaient « indécents » les baisers entre personnes du même sexe dans les lieux publics. Ils étaient 40 % à condamner les baisers entre hommes et femmes.

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