Haut-Karabagh : une paix à contre-coeur

Le 9 novembre dernier, un accord d’arrêt total des combats dans le Haut-Karabagh était signé par l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous l’égide de la Russie. Son application est contrôlée par quelque 2 000 soldats russes déployés le long de la ligne de front. De retour de Stepanakert et d’Erevan, le photographe franco-américain Jonathan Alpeyrie nous livre son témoignage sur l’issue de la guerre. 

Comment se passe la mise en place de l’accord ?

Jonathan Alpeyrie : Ce cessez-le-feu a réellement mis un terme aux combats [contrairement aux trois précédents des 10, 18 et 26 octobre, respectivement sous l’égide de la Russie, de l’OSCE, puis des États-Unis, ndlr]. Il n’y a plus eu de bombardements. La présence des Russes a été efficace de ce point de vue. Les deux camps ont également procédé à des échanges de corps.

Au niveau stratégique, les Arméniens ont perdu sur toute la ligne. Ils ont même accepté la création, dans le sud de leur territoire, d’un corridor reliant le Nakhitchevan [une région autonome azerbaïdjanaise, coincée entre l’Arménie l’Iran et la Turquie ndlr] au reste de l’Azerbaïdjan. Il en résulte un continuum entre ce pays et la Turquie. La grande question est de savoir pourquoi Nikol Pachinian a accepté autant de concessions. Y a-t-il été poussé par le Kremlin ? 

Chouchi, Haut-Karabagh, le 13 novembre 2020. Des soldats arméniens s’apprêtent à procéder à un échange de corps avec les troupes azerbaïdjanaises, postées à quelques centaines de mètres de là.
Photo : Jonathan Alpeyrie

Comment se déroule le départ des réfugiés arméniens ? 

J. A. : Avant de partir, ils ont tout détruit. Ils ont brûlé les maisons, abattu leur bétail, leurs chiens… Ils ont aussi coupé tous les grands arbres dans un geste symbolique, mystique. Ces terres sont arméniennes depuis l’Antiquité, elles ont vu vivre leurs ancêtres ; les Arméniens estiment qu’en les quittant, ils doivent faire place nette, ne laisser aucune part d’eux-mêmes aux Azerbaïdjanais qui recoloniseront prochainement la région. C’est un message fort : « Nous vous rendons cette terre vierge. » 

On retrouve là le côté très dramatique de ce peuple aux racines anciennes, qui a connu de nombreuses guerres, des génocides. Cela n’a rien à voir avec la politique de la terre brûlée : cela n’aurait aucun sens, les Azerbaïdjanais ayant bien assez d’argent pour reconstruire et tout replanter derrière. En revanche, cela en dit long sur les Arméniens et leur état d’esprit actuel. 

En partant, les habitants de Karvajar ont brûlé leurs maisons, abattu leur bétail et leurs chiens. 
Photo : Jonathan Alpeyrie

Les réfugiés ont-ils où aller ? 

J. A. : Certains se rendent à Stepanakert [la capitale du Haut-Karabagh et la région environnante ne passent pas sous contrôle azerbaïdjanais, ndlr], mais ce n’est pas la majorité. La plupart rentrent en Arménie, où beaucoup ont de la famille. Je pense également que la diaspora arménienne dans le monde continuera d’augmenter. Il ne faut pas oublier que, sur les quelque 12 millions d’Arméniens qui peuplent la planète, à peine 3 millions vivent en Arménie (et environ 160 000 dans le Haut-Karabagh). C’est une population en déclin.

« Le fatalisme l’emporte clairement en Arménie. »

Sans doute est-ce le calcul fait par les Turcs, qui tablent sur une disparition du pays en moins d’un siècle et se voient d’ores et déjà récupérant l’intégralité du territoire. La tendance démographique joue incontestablement contre les Arméniens. Or c’est elle qui détermine le destin des peuples à long terme.

Par ailleurs, la perte des territoires frontaliers de l’Arménie crée une situation très précaire dans le Haut-Karabagh. La région séparatiste est désormais réduite à Stepanakert et à ses alentours. Elle est encerclée par l’Azerbaïdjan. Une route la relie toujours à l’Arménie, mais Bakou n’aurait aucun mal à la couper en cas de reprise des combats. La ville de Chouchi, passée aux mains des Azerbaïdjanais, surplombe Stepanakert : il suffirait à ces derniers de bombarder la capitale du Haut-Karabagh pour la prendre également. 

Les soldat indépendantistes mettent en place de nouvelles positions défensives après leur défaite à Chouchi. Photo : Jonathan Alpeyrie

Comment les Arméniens perçoivent-ils l’accord ? 

J. A. : Le sentiment d’une trahison domine largement. Nikol Pachinian a décidé seul de signer l’accord, sans en parler à personne. En revanche, il est clair que les Arméniens avaient déjà baissé les bras et qu’ils ne nourrissent aucune illusion sur un retour, sur une éventuelle revanche. J’ai assisté à des combats d’artillerie très lourds dans la région de Syunik, dans le sud de l’Arménie ; des troupes azerbaïdjanaises se sont infiltrées en territoire arménien : Erevan a à peine réagi ! Il n’y a pas eu non plus de grande offensive pour reprendre les zones perdues. L’armée arménienne est quasi intacte, elle n’a rien fait. Ce défaitisme, cet aveu d’impuissance sont très étonnants. 

Le fatalisme, la résignation l’emportent clairement. L’état d’esprit diffère radicalement de celui qui régnait lors de la première guerre, au début des années 1990. C’est difficile à expliquer. Les Arméniens ont-ils été pris de court ? La raison est-elle plus profonde, anthropologique, comme un signe que ce peuple admet inconsciemment qu’il est en train de disparaître ? En dehors de l’assaut du parlement, survenu peu après l’annonce du cessez-le-feu, les manifestations qui ont lieu à Erevan n’étaient pas tellement violentes ni massives. Il y avait peut-être 10 000 personnes dans les rues, les premiers temps [la capitale arménienne compte un peu plus d’un million d’habitants, ndlr], et beaucoup moins ces derniers jours. On ne peut parler de soulèvement populaire visant à renverser le gouvernement pour repartir en guerre. 

« Tant que les Russes resteront sur place, il n’y aura pas de nouveaux combats. »

Comment les soldats russes de la force de maintien de la paix sont-ils accueillis par la population locale ? 

J. A. : J’ai croisé des soldats russes autour du monastère de Dadivank [XIe-XIIIe siècles, ndlr]. Personne ne s’en prenait à eux ou ne les insultait. Ils ne sont pas considérés comme des occupants, pas non plus comme des sauveurs. Le sentiment est mitigé. 

Le célèbre monastère arménien de Dadivank.
Photo : Jonathan Alpeyrie

On évoque l’envoi de soldats turcs pour contrôler le cessez-le-feu. Ankara était pourtant partie prenante dans le conflit via son soutien à Bakou… 

J. A. : C’est vécu comme une autre trahison. Les Arméniens sont sous le choc. Ils ne peuvent que constater le cynisme de la situation : les Turcs viennent encadrer l’application des accords de paix alors qu’ils ont eux-mêmes provoqué la guerre ! 

L’accord peut-il instaurer une paix durable ? 

J. A. : Personne ne le sait vraiment. Tant que les Russes resteront sur place, il n’y aura pas de nouveaux combats [l’accord tripartite prévoit leur présence pendant cinq ans renouvelables, ndlr]. Les Azerbaïdjanais n’ont aucun intérêt à les provoquer. Ils viennent de remporter une grande victoire militaire malgré leurs pertes (en l’absence de bilan officiel, on parle de 15 000 morts côté azerbaïdjanais, contre au moins 2 500 Arméniens tués), une victoire historique. Par ailleurs, la démographie joue en leur faveur [la population du pays, qui compte actuellement 10 millions d’habitants, est en augmentation constante, ndlr], face à une Arménie en peau de chagrin, encerclée… 

Erevan, de son côté, entretient des relations difficiles avec son principal allié, Moscou, depuis son tournant pro-européen de 2018. Le voisin géorgien (au nord) a peu de chances de lui venir en aide en cas de problème. Rien ne dit que l’alliance avec l’Iran (au sud), pays musulman s’il est besoin de le rappeler, dure longtemps… 

Quel est le grand gagnant de la séquence ? 

J. A. : La Russie ! Elle a maintenant des troupes sur le terrain. C’est elle qui a eu l’initiative du cessez-le-feu. Moscou fait vraiment la pluie et le beau temps dans la région.

Soldats russes près du monastère de Dadivank, le 14 novembre 2020. Les russes ne sont considérés ni comme des occupants, ni comme des sauveurs. Photo : Jonathan Alpeyrie

La Turquie est l’autre gagnant – mais loin derrière la Russie. Ankara craint Moscou – à juste titre. Elle fait très attention à ne pas l’irriter. Les Turcs ont d’ailleurs très bien joué leur coup en sachant s’arrêter au bon moment, afin de laisser le dialogue ouvert. Cela leur a permis d’obtenir des concessions impensables il y a encore quelques semaines – notamment le corridor de Nakhitchevan.

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