Haut-Karabagh : Stepanakert sous les bombes

Deux mois après le déclenchement des hostilités, les combats s’intensifient dans le Haut-Karabagh. Les forces armées azerbaïdjanaises, déployées sur plusieurs fronts, cherchent à isoler la région séparatiste de l’Arménie. Le photographe franco-américain Jonathan Alpeyrie nous livre son témoignage depuis Stepanakert, la capitale de la république autoproclamée d’Artsakh, où il travaille depuis dix jours.

Pouvez-vous nous décrire la situation à Stepanakert ?

Jonathan Alpeyrie : Après une légère accalmie il y a quelques jours, les bombardements ont repris de plus belle. La ville est quasi déserte. Il y a beaucoup de militaires, et les blessés affluent sans discontinuer dans les hôpitaux. Une grande partie des civils a fui, mais ceux qui restent demeureront jusqu’à la fin. Ils ne quitteront pas leur maison, ils défendent leur ville. C’est la même chose dans les villages avoisinants ou près de la ligne de front : beaucoup s’accrochent à leur village, à leurs montagnes. Beaucoup sont armés, en treillis militaire, prêts à se battre. 

Par ailleurs, un minimum de vie économique se maintient. Quelques magasins sont ouverts, de même que des hôtels – qui accueillent essentiellement les rares journalistes qui ne sont pas partis. Globalement, la ville est vide ; les rares voitures qui passent transportent des militaires. 

On rencontre aussi des volontaires en provenance d’Arménie. Ils arrivent par centaines. On les reconnaît à leur barbe, qui les distingue des soldats de l’armée régulière. D’autres viennent de l’étranger : d’Iran, du Liban, de Syrie. Peut-être quelques-uns de France ou des États-Unis, mais ils sont très minoritaires. Le transfert depuis Erevan se fait via le corridor de Latchine, une route montagneuse qui relie l’Arménie à la région séparatiste. L’armée azerbaïdjanaise pilonne actuellement ce cordon, et Stepanakert pourrait très rapidement se retrouver isolée du reste du monde.

Soldats séparatistes arméniens sur le front de Martakert, dans le Haut-Karabagh.
Photo : Jonathan Alpeyrie

Quel est le moral des troupes arméniennes ? Une défaite est-elle envisagée ? 

J. A. : Officiellement, les autorités affirment que non, mais la réalité est très différente : les Arméniens sont en passe d’être vaincus, l’ennemi gagnant constamment du terrain. La défaite qui se profile a plusieurs causes. D’une part, les effectifs sont inégaux. Officiellement, l’armée indépendantiste compte environ 20 000-25 000 hommes. Les Azerbaïdjanais sont probablement quatre ou cinq fois plus nombreux. 

D’autre part, les Azerbaïdjanais disposent d’un matériel militaire moderne, de qualité très supérieure, acheté depuis plusieurs années tant aux Israéliens qu’aux Russes [les contrats russes s’élèveraient à un milliard de dollars, ndlr]. 

« À l’instar de l’UE, la France n’est pas considérée comme un acteur crédible dans le Caucase, et les Arméniens n’en attendent rien. »

Mais cette supériorité technologique côté azéri ne semble pas avoir d’effet sur la détermination des volontaires arméniens. Parmi eux, on trouve beaucoup de jeunes – certains à peine majeurs – prêts à vendre chèrement leur peau et leur territoire. On parle d’ailleurs, aujourd’hui, de quelque 7 000 morts du côté azerbaïdjanais, contre sans doute un millier en face. C’est déjà énorme : entre 1988 et 1994, la guerre avait fait 30 000 morts. Nous en sommes presque au quart en deux mois… 

Quelles sont les attentes des Arméniens vis-à-vis de la Russie ? 

J. A. : L’Arménie est un des grands alliés de la Russie dans le Caucase [les deux pays sont liés au sein de l’Organisation de sécurité collective (OTSC) ainsi que par des accords bilatéraux, ndlr]. Toutefois, depuis la révolution de 2018, qui a abouti à la formation du gouvernement de l’actuel Premier ministre Nikol Pachinian, les relations se sont un peu refroidies. Selon certains observateurs et responsables arméniens, Moscou reprocherait à Erevan sa politique pro-occidentale et s’abstiendrait d’intervenir pour la lui « faire payer ». Des soldats russes sont certes postés à la frontière de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan, mais probablement plus pour indiquer à Bakou la limite à ne pas dépasser qu’en prévision d’une opération dans le Haut-Karabagh. 

Un soldat arménien se dirige vers le front de Martakert soumis aux bombardements.
Photo : Jonathan Alpeyrie

Certains se posent également la question d’une éventuelle intervention de la France, mais personne n’est dupe : à l’instar de l’Union européenne, elle n’est pas considérée comme un acteur crédible dans la région, et personne n’en attend rien.  Il ne faut pas non plus compter sur les États-Unis, trop occupés par leur présidentielle. 

Confirmez-vous la présence de mercenaires islamistes fournis par la Turquie à l’Azerbaïdjan ? 

J. A. : Je n’en ai pas vu, mais tout le monde en parle. Des vidéos circulent sur internet. Ce ne serait pas la première fois que la Turquie agirait ainsi : en Libye, elle avait déjà fait venir des combattants de Syrie. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle reprenne la même tactique dans le Haut-Karabagh. 

Mes interlocuteurs militaires m’ont d’ailleurs détaillé le procédé probablement utilisé. Les mercenaires perçoivent la moitié de leur solde à leur engagement, le reste leur étant promis pour leur démobilisation. Si ces hommes reviennent, bien entendu, ce qui est peu probable au regard des missions qui leur sont confiées… 

« Les bombardements massifs de civils visent à les faire fuir pour, à terme, installer des Azerbaïdjanais dans la région. »

Ils sont souvent envoyés sur les points les plus chauds du front ou en première ligne. Leurs pertes sont d’autant plus lourdes qu’ils n’ont pas l’habitude de ce genre de guerre très dure – en Libye ou en Syrie, les combats, d’infanterie notamment, sont d’une moindre intensité. Ils ont aussi des difficultés à défendre les positions qu’ils réussissent à conquérir. 

Peut-on encore espérer l’instauration d’un cessez-le-feu ? 

J. A. : Il y en a déjà eu trois [signés les 10, 18 et 26 octobre, respectivement sous l’égide de la Russie, de l’OSCE, puis des États-Unis, ndlr], qui n’ont pas été respectés. Tout dépend des Azerbaïdjanais : pousseront-ils leur avantage le plus loin possible – en attendant une réaction des Russes ou des Américains ? 

Les blessés ne cessent d’affluer dans les hôpitaux de la région. Photo : Jonathan Alpeyrie

Pour en revenir à l’offensive actuelle, elle porte principalement sur la cité montagneuse de Chouchi qui domine Stepanakert, et dont la chute placerait la capitale à portée de canon des forces azerbaïdjanaises, ainsi que sur le corridor de Latchine. L’objectif est double : d’une part, se placer en position de force dans l’optique de futures négociations sous l’égide de l’ONU ou de l’OSCE ; d’autre part, faire tomber Stepanakert. En s’emparant de la capitale séparatiste, Bakou compte récupérer tout le Haut-Karabagh. Au demeurant, cela explique le bombardement massif des villes et des villages – afin de faire fuir les civils [majoritairement arméniens dans la région, ndlr]. Bakou espère probablement, à terme, remplacer la population locale par des Azerbaïdjanais.

Face à des civils qui défendent leur maison et n’ont aucune intention de partir, cela peut tourner au bain de sang…

J. A. : On peut le craindre. Ces gens ne sont pas du genre à se rendre. C’est leur terre, et ils se battront pour y demeurer. Et en dépit de l’avantage technologique qui devrait donner la victoire aux Azerbaïdjanais, celle-ci se fera au prix de lourdes pertes dans les deux camps. 

« Rien ne dit que la tactique d’Erevan ne soit pas d’attirer l’armée azerbaïdjanaise dans cette région, loin de ses bases, pour la battre plus facilement. »

Politiquement, ce sera difficile à assumer pour Bakou. La population azerbaïdjanaise a beau être tenue dans l’ignorance en ce qui concerne le bilan humain de la guerre, elle finira bien par réagir face à l’afflux de cercueils. 

Si le Haut-Karabagh se retrouve coupé de l’Arménie après la prise du corridor de Latchine, la région séparatiste a-t-elle les moyens de soutenir un siège sans approvisionnement extérieur ? 

J. A. : C’est difficile à dire. Le relief accidenté permet toujours à des contrebandiers de passer à travers les montagnes ou par hélicoptère, comme cela a été fait il y a trente ans, lors des contre-attaques azerbaïdjanaises. Cependant, les équipements modernes tels que les drones offrent des possibilités de contrôle élargies et rendent probablement la région plus difficile à tenir si elle se retrouve coupée de l’Arménie.

Des soldats arméniens s’abritent pendant un bombardement. Photo : Jonathan Alpeyrie

La question est aussi de savoir si l’armée arménienne lancera une offensive en cas de perte du corridor. Rien ne dit que la tactique d’Erevan ne soit pas d’attirer l’armée azerbaïdjanaise dans cette région, loin de ses bases, pour la battre plus facilement. Au regard de la situation actuelle, ce serait un véritable coup de théâtre militaire… 

L’arrivée de l’hiver peut-elle obliger les belligérants à observer une trêve ? 

J. A. : Dans les guerres modernes, les conditions météorologiques jouent un rôle plus faible que par le passé. Je crois donc assez peu à un arrêt ou à une suspension des hostilités pour des raisons climatiques. Dans les montagnes, l’hiver est rude ; les combats deviendront plus difficiles, mais ils se poursuivront. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *