Fabergé et les joyaux de la cour impériale

Au Musée d’histoire de Moscou vient de s’achever une exposition consacrée à la joaillerie russe du XIXe siècle et du début du XXe, une période considérée comme l’apogée de l’orfèvrerie en Russie.

Centenaire de la mort de Karl Fabergé, 160e anniversaire de la naissance de Mikhaïl Perkhine (grand joaillier des ateliers Fabergé), 190e de la naissance de Pavel Ovtchinnikov (un des plus grands joailliers moscovites) ‒ l’année 2020 était à marquer d’une pierre blanche ! Pour l’occasion, la salle du musée habituellement réservée aux œuvres de la maison Fabergé accueillait de nombreuses pièces de choix : des objets de culte, de l’argenterie, des bijoux ayant appartenu à la famille impériale et à l’aristocratie russe, confectionnés par les plus célèbres joailliers des XIXe et XXe siècles.

Admirons, par exemple, cette timbale (signée Alexandre Verkhovtsev, auteur des objets de culte de la cathédrale Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg) aux savoureux moulages : des enfants potelés, semblables à des chérubins, jouant dans les vignes et se servant de pleines coupes de vin. Les très précieux cadeaux que recevait la famille impériale sont à pâlir d’envie, notamment un plat fabriqué par la maison Khlebnikov, offert en 1913 au tsar Nicolas II et à la tsarine Alexandra Fiodorovna par la haute société de Nijni-Novgorod à l’occasion du tricentenaire de la dynastie Romanov. L’immense plateau d’argent est finement sculpté, orné d’améthystes et de calcédoines. Le coffre offert au tsarévitch Alexis pour ses neuf ans est tout aussi splendide. Il s’agit d’une grande malle carrée dont le couvercle, légèrement bombé, est richement serti de perles, de lapis-lazuli et d’émeraudes.

Plat fabriqué par la maison Khlebnikov, offert en 1913 au tsar Nicolas II et à la tsarine Alexandra Fiodorovna par la haute société de Nijni-Novgorod. Photo : Musée d’histoire et d’architecture de la réserve d’État de Nijni-Novgorod

L’éclat des pierres à la lueur des veilleuses d’icônes

Au tournant du XXe siècle, l’Église orthodoxe est l’une des institutions les plus influentes à la cour impériale de Russie. Aux instants difficiles, les Russes se tournent vers les saints et, les jours fastes, ils allument un cierge devant les icônes en signe de gratitude. Certaines églises sont aussi richement décorées que les demeures aristocratiques, et les objets de culte – encensoirs et calices – sont recouverts d’or, somptueusement incrustés de perles et de pierres précieuses.

Les icônes font également l’objet d’une attention particulière. En témoigne le diptyque réalisé en 1905 par les ateliers Smirnov, qui représente dans des tons pastel sainte Véronique (l’une des quatre grandes saintes de l’Eglise orthodoxe), et le prince Alexandre Nevski – deux visages pleins d’humilité malgré des vêtements couverts d’or… L’icône de la Mère de Dieu de Smolensk, offerte au futur Alexandre II par les dames de cette ville, est ornée de dorures, de rubis et de saphirs.

La grande croix processionnelle en argent, suspendue au milieu de la salle d’exposition, vaut particulièrement le détour. Elle a été réalisée en 1913 par le joaillier Vassili Ossetrov dans les ateliers des fils Olovianichnikov, à l’occasion du tricentenaire de la dynastie Romanov. Entre émeraudes et améthystes, y sont représentés les saints patrons des membres de la famille impériale. Autre objet exceptionnel sorti des mêmes ateliers : un évangile à la couverture de vermeil, à l’effigie de trois saints.

Pour l’amour de son commandant

L’armée n’est jamais bien loin de la famille impériale. L’exposition regorge de coupes en argent, vases et porte-cigarettes offerts à des officiers. Le vase d’Oreste Kourlioukov a été offert en 1915 à Alexandre Baltiïski, commandant du 291e régiment d’infanterie de Troubtchevsk, par ses subordonnés. Des guerriers en armures marchant les uns derrière les autres semblent porter le vase. En pleine Première Guerre mondiale, les hommes du régiment de Pernov avaient reçu, de la part de leurs épouses, un long vase en argent, gravé des noms de ces bien-aimées, écrits de leur main…

L’œuf de Pâques « Transsibérien Express », fabriqué en 1900, était un cadeau de Nicolas II à sa femme Alexandra Fiodorovnaa. Photo : Musée du Kremlin de Moscou

Les créations des joailliers pour l’armée présentent souvent des attributs de la vie militaire. Ainsi une coupe de la maison Kortman, offerte au prince Nicolas Odoïevski-Maslov par ses compagnons de la 1re division de cavalerie de la Garde, s’orne-t-il d’un grand casque doré et de l’aigle bicéphale. Notons encore deux objets en argent, l’un en forme d’obus (maison Khlebnikov), l’autre de grenade enflammée (ateliers Samochine)…

Fabergé le Grand

Une partie de l’exposition est exclusivement consacrée à Karl Fabergé et à sa maison de joaillerie. À côté de jolis petits objets – pommeaux, bijoux, sceaux, cadres miniatures et minuscules horloges –, on trouve aussi quelques curiosités, telle une imposante chaîne en argent, à laquelle est suspendue une croix couverte de dorures et incrustée de rubis, de saphirs, d’émeraudes et de calcédoines, réalisée en mémoire du grand-duc Georges Alexandrovitch, frère de Nicolas II.

« Fabergé est sans nul doute le meilleur dans son domaine, assure Galina Smorodinova, l’une des curatrices de l’exposition. Et pas seulement parce qu’il maîtrisait à la perfection toutes les techniques de joaillerie, mais aussi par la richesse de ses idées, par ses trouvailles, par les « surprises » que cachent ses réalisations, par son habileté à anticiper les désirs de ses clients et par son sens inné des tendances… »

La dernière création de Fabergé conçue dans la Russie tsariste est un bon exemple de la puissance créatrice du joaillier. Il s’agit d’un vase d’argent et de bronze, serti de tourmalines. Sur le bord « trône » une femme au corps d’oiseau, l’un des oiseaux célestes de la mythologie slave, Sirine ou Alkonost.

L’œuf de Pâques du Kremlin de Moscou (1904–06) fabriqué par la maison Fabergé était un cadeau de Nicolas II à Alexandra Feodorovna de Russie. Photo : Musée du Kremlin de Moscou

Le joyau de cette incroyable collection est une gigantesque pendule de cheminée en malachite, ornée des figures dorées de guerriers à moustache. Au sommet de l’œuvre se trouvent un élégant petit cadran et une inscription dorée : « Au prince Nicolas Nikolaïevitch Odoïevski-Maslov de la part de la Garde ». Il y a un trou à l’arrière, pour remonter l’horloge avec la clé posée à côté. L’immense objet, qui se dresse au milieu de la salle, brille de mille feux et attire tous les regards.

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