Europe : Gazprom à tous les étages

Le marché européen du gaz naturel revit : les ventes augmentent. Une bonne nouvelle pour Gazprom, dont 60 % des exportations sont destinées au marché européen.

L’automne a apporté son lot de surprises : tombés à 57-60 dollars pour mille mètres cubes aux Pays-Bas et à 40 dollars (voire 34 dollars) au Royaume-Uni pendant le printemps, les prix au comptant du gaz naturel affichent désormais une croissance soutenue. Mi-octobre, les contrats néerlandais TTF ont augmenté à 186 dollars au comptant, les contrats à terme de novembre montant à 187 dollars pour mille mètres cubes. Selon les Douanes russes, au début de la crise de la Covid, Gazprom exportait son gaz au prix moyen de 125 dollars en mars 2020, soit 9 % moins cher qu’en février et 38 % moins cher qu’en mars 2019. Le groupe russe a ensuite fixé provisoirement le prix moyen sur l’année à 133 dollars pour mille mètres cubes.

On assiste donc à une hausse forte, alors que la conjoncture actuelle laissait plutôt présager d’une baisse. D’abord, la deuxième vague de la pandémie s’est installée, freinant l’activité économique et industrielle. Ensuite, les réserves souterraines européennes de gaz sont remplies à 95 % : aucune pénurie ne menace à l’orée de l’hiver. Enfin, l’accord de transit, conclu en décembre 2019 entre Gazprom et Kiev, a écarté la menace de perturbations dans l’acheminement du gaz vers le Vieux Continent.

Donald Trump a promis à maintes reprises de « libérer l’Europe du joug de Gazprom »…

Toutefois, la situation actuelle sur le marché du gaz s’explique aisément. L’approche de l’hiver est ainsi toujours marquée par une augmentation des cours, quel que soit l’état des réserves. Par ailleurs, le secteur énergétique norvégien – l’autre fournisseur de l’Europe – est confronté à une vague de grèves qui pourraient faire chuter la production nationale de 22 %. Enfin, les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) américain sont également en berne.

Les États-Unis hors du jeu

À en juger par les publications fréquentes dont le GNL fait l’objet dans la presse internationale, celui-ci est considéré comme le principal concurrent du gaz russe sur le marché européen. Rappelons à ce propos que le président des États-Unis, Donald Trump, a promis à maintes reprises de « libérer l’Europe du joug de Gazprom ». En réalité, le GNL américain et le gaz exporté par Gazprom ne sont pas en concurrence directe en Europe.

Pour commencer, il est bon de rappeler que le président et le Congrès américains ne sont pas des marchands de gaz. Le GNL issu d’usines de liquéfaction américaines est expédié vers des sociétés de négoce qui envoient leurs méthaniers là où les prix sont les plus élevés. Leurs choix ne sont pas motivés par des considérations géopolitiques. Il est difficile d’imaginer que le Bureau ovale dicte aux cadres de ces sociétés la destination de leur gaz et son prix de vente dans le but d’évincer Gazprom de ses marchés traditionnels. Le gaz est vendu là où il rapporte le plus. Or le GNL américain, dont le coût de production s’élève à environ 100 dollars pour mille mètres cubes, revient à 222 dollars après transport vers l’Europe. Comment concurrencerait-il le produit vendu 140 dollars par Gazprom, transport compris ?

L’USINE DE GAZ NATUREL LIQUÉFIÉ DANS LA PÉNINSULE DE IAMAL. PHOTO : NOVATEK.RU
L’USINE DE GAZ NATUREL LIQUÉFIÉ DANS LA PÉNINSULE DE IAMAL. PHOTO : NOVATEK.RU

En réalité, ce n’est pas avec le GNL américain que le géant russe doit rivaliser en Europe, mais avec celui du Qatar, de la Norvège, du Nigeria, de l’Algérie, de Trinité-et-Tobago et d’autres exportateurs de gaz… dont la Russie !

En effet, le gaz extrait et liquéfié dans la péninsule de Iamal (Arctique) commence à jouer un rôle de plus en plus important en Europe. Il n’est pas vendu par Gazprom, ni par une autre société russe, mais par le consortium international du projet Yamal LNG, qui rassemble le russe Novatek, le français Total, ainsi que deux entreprises chinoises. Fort de 12 ans d’exonération fiscale accordée par le gouvernement russe pour stimuler le développement de l’Arctique, le groupe constitue déjà un puissant concurrent pour Gazprom. La société Novatek, qui a lancé début décembre 2017 une ligne de production d’une capacité annuelle de 5,5 millions de tonnes, prévoit, selon son directeur Leonid Mikhelson, de produire environ 55 millions de tonnes de GNL d’ici à 2030 et jusqu’à 70 millions de tonnes après 2030. La société devrait investir près de 9 milliards de dollars dans le projet.

De nombreux atouts

Dans cette compétition, Gazprom dispose d’un certain nombre d’arguments à faire valoir. La société monopolistique dispose ainsi d’énormes réserves dans des gisements connus et déjà prêts à l’exploitation. Elle pourrait aisément augmenter de moitié ses exportations, sans avoir à bouleverser sa chaîne de production ni augmenter massivement ses investissements. Tout dépendra de l’évolution de la demande européenne. 

Gazprom profite pleinement du soutien – financier et politique – du Kremlin.

Autre avantage de Gazprom : un réseau de gazoducs opérationnel et à l’épreuve du temps. En 2019, 200 milliards de mètres cubes ont été exportés par la Russie vers l’Europe, sur une capacité annuelle supérieure à 280 milliards. Une marge particulièrement confortable lorsque la demande chute brusquement, comme lors de la pandémie. À noter que la consommation européenne est satisfaite malgré l’arrêt des projets Nord Stream 2 et South Stream.

Par ailleurs, le grand nombre de contrats à long terme et les relations historiques de Gazprom avec ses clients européens jouent en sa faveur. Il est peu souhaitable de rompre des contrats établis sur 10 à 20 ans, garants d’un approvisionnement à la fois stable et adaptable aux fluctuations des besoins, et de les remplacer par des opérations au comptant. Ces dernières années, Gazprom n’a pas hésité à amender certains contrats, sous la pression des acheteurs : accéder aux demandes de ses clients lui a permis de conserver et même d’accroître sa place sur le marché.

Le navire Pioneering Spirit installe un pipeline dans les eaux suédoises, le 26 février 2019. Photo : Axel Schmidt/Nord Stream 2

Enfin, le puissant lobby de Gazprom (ou plus généralement le lobby prorusse) sur le Vieux Continent n’est pas étranger aux succès du géant gazier. La « schrödérisation » des élites – l’octroi de postes lucratifs à des personnalités politiques dans différents pays d’Europe – est une pratique courante. La société peut d’ailleurs profiter du soutien – financier et politique – du Kremlin, ce dont sont conscients des pays comme la Bulgarie, la Hongrie, l’Autriche et même l’Allemagne. À sa place, une société strictement commerciale ne bénéficierait probablement pas des mêmes complaisances de leur part.

En d’autres termes, Gazprom n’a aucun souci à se faire pour son avenir en Europe et peut profiter de la hausse des prix sans arrière-pensées.

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