Élections américaines : qu’importe le faucon

Quelle que soit l’issue de l’élection américaine, aucune amélioration des relations russo-américaines n’est à attendre à court ou moyen terme.

Les relations entre la Russie et les États-Unis sont très personnalisées. Elles dépendent en grande partie de la volonté de leurs dirigeants, de leurs affinités et de leur capacité à dialoguer – voire à tisser des liens. Vladimir Poutine a désormais l’habitude de Donald Trump qui, à son tour, semble éprouver une forme de sympathie à son égard. Cela n’est manifestement pas toujours suffisant pour arrondir les angles…

Trump : les faucons au pouvoir

Donald Trump est un homme d’affaires et un pragmatique. Son critère principal d’évaluation est le bénéfice matériel. Cela explique qu’il ait personnellement pris en main les négociations avec la Chine, les échanges commerciaux entre Pékin à Washington dépassant 700 milliards de dollars par an. En ce qui concerne Moscou, cet indicateur tombe à 26 milliards de dollars : sur la carte économique de Trump, la Russie présente peu d’intérêt.

En conséquence, la politique russe des États-Unis est essentiellement dictée par les questions géopolitiques et militaires. Or, sur ces dossiers, les « faucons » sont à la manœuvre à Washington. Ils considèrent Moscou comme un ennemi historique, avec lequel la confrontation se poursuit en Syrie, en Ukraine et dans le domaine de l’armement. Ils veillent à éviter tout renforcement de l’axe Moscou-Pékin et à empêcher le gazoduc Nord Stream 2 d’atteindre les côtes allemandes. Quelles que soient les bonnes relations existant entre MM. Trump et Poutine, une réélection du président républicain ne devrait rien changer.

« Aux yeux des démocrates, la Russie est un renégat malintentionné, un pays foncièrement traditionaliste qui nie les principes progressistes. »

Au demeurant, ces positions devraient se maintenir en cas de changement à la Maison-Blanche. Pas plus que le camp républicain, les démocrates n’aspirent à un réchauffement des relations avec la Russie.

Biden : le retour du gendarme international

Au contraire, l’arrivée au pouvoir de Joe Biden pourrait accentuer la pression sur Moscou, estime le politologue Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans la politique mondiale. Pour lui, une victoire démocrate signifierait un retour en force des prétentions américaines au leadership mondial, de l’interventionnisme libéral des années 1990 et d’une politique étrangère idéologiquement orientée.

« Aux yeux des idéologues démocrates, la Russie est un renégat malintentionné qui a non seulement quitté de son plein gré le droit chemin tracé à la fin de la guerre froide, mais tente aussi d’en détourner les autres en s’ingérant dans leurs affaires… C’est un pays foncièrement traditionaliste qui nie les principes progressistes » et ne peut que susciter les foudres de la Maison-Blanche, estime le politologue russe.

Vladimir Poutine et Donald Trump au sommet du G20, à Hambourg, la 7 juillet 2017. Photo : Kremlin.ru

« Au contraire de Trump, le camp Biden est mondialiste. Si le slogan de l’actuel président est l’Amérique d’abord, le Parti démocrate insiste sur la domination économique, politique et militaire des États-Unis à l’échelle mondiale », ajoute Iouri Rogoulev, directeur de la Fondation d’études américaines Roosevelt près l’Université d’État de Moscou. Il considère que les rapports avec la Russie ont peu de chances de s’améliorer, et que les tensions perdureront, notamment autour de l’Ukraine et des États baltes. « Les accusations d’ingérence ont de beaux jours devant elles », conclut-il.

Au demeurant, le candidat démocrate a annoncé la couleur au cours de la campagne, qualifiant la Russie de « principale menace pour les États-Unis ». De ce point de vue, il n’a rien inventé : cette affirmation figure noir sur blanc dans la stratégie de sécurité nationale 2017.

Un consensus règne actuellement, entre Démocrates et Républicains, en faveur d’un renforcement périodique des sanctions contre la Russie.

Le positionnement de Joe Biden sur différents dossiers internationaux confirme les craintes de nos interlocuteurs. Le candidat démocrate, contrairement à son adversaire républicain, s’oppose à un retrait des troupes américaines de différents théâtres d’opérations – à commencer par la Syrie. Par ailleurs, il souhaite un apaisement des tensions au sein de l’OTAN, auxquelles la volonté de Trump de diminuer les dotations américaines n’est pas étrangère. Quant à ses promesses d’un retour des États-Unis dans l’Accord sur le nucléaire iranien (dénoncé par Trump en 2018), elles n’auront aucune conséquence directe sur le dialogue avec Moscou.

Sanctions : un levier usé

Une forme de consensus règne actuellement au Congrès, entre Démocrates et Républicains, en faveur d’un renforcement périodique des sanctions contre la Russie. Le président Trump, de son côté, s’est contenté de s’abstenir de prendre les mesures les plus drastiques prévues par la loi, afin de conserver une certaine marge de manœuvre. En cas de victoire, Joe Biden l’imitera probablement.

La politique américaine de sanctions ne devrait pas radicalement évoluer pour deux raisons. D’une part, pour Ivan Timofeïev, directeur des programmes du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC), il convient de ne pas « forcer le trait » concernant les Démocrates et leur rapport à la Russie : « En entrant à la Maison-Blanche, ils risquent de durcir leur discours voire d’adopter quelques sanctions supplémentaires à la marge, mais rien de très sérieux », estime-t-il. Pour cela, il faudrait une profonde crise bilatérale.

Joe Biden (alors vice-président des États-Unis) et Petro Porochenko (alors président de l’Ukraine), à Kiev, le 16 janvier 2017. Photo : AP/Efrem Lukatsky via TASS

D’autre part, comme l’a récemment déclaré le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, Washington a adopté tant de sanctions contre Moscou, qu’il lui reste peu d’options. Un nouveau durcissement pourrait  éventuellement concerner les banques publiques russes, la dette souveraine ou le gazoduc Nord Stream 2… Rien de très nouveau sur ce plan-là.

Ukraine : Biden gêné aux entournures

En cas de nouveau mandat de Trump, la coopération avec Moscou continuera de se réduire sur les grands dossiers intéressant les deux pays – Syrie, Afghanistan, Corée du Nord, Ukraine. L’avenir du Traité New Start de réduction des armes stratégiques est un réel motif d’inquiétude de ce point de vue : le document expire en février prochain, et l’administration Trump refuse toute concession sur sa prorogation ou sur la négociation d’un nouveau texte. Le candidat Biden assure, au contraire, qu’il signera pour cinq ans de plus. Une promesse à relativiser : le politologue Iouri Paniev doutait récemment, dans nos colonnes, que le calendrier lui en laisse le temps – l’éventuelle investiture du candidat démocrate aura lieu deux semaines seulement avant l’expiration du document actuel.

Si Joe Biden pourrait également souhaiter relancer le dossier ukrainien, les accusations de corruption dont son fils, Hunter Biden, fait l’objet du côté de Kiev, risquent de limiter sa marge de manœuvre et de l’obliger à multiplier les précautions. Il y a donc peu de chances que Washington fasse rapidement évoluer la situation dans le Donbass. Même chose concernant la Crimée.

Quel que soit le prochain président américain, il ne faudra pas s’attendre à une amélioration des relations russo-américaines avant longtemps. Pour cela, la Russie devra également cesser de chercher à tout prix à regagner sa place de grande puissance mondiale sans avoir, au préalable, modernisé son économie et son système politique. C’est à cette condition que la confrontation pourra évoluer progressivement vers le dialogue et le partenariat.

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