Élections américaines : l’ennemi russe par défaut

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

À la veille de la présidentielle américaine du 3 novembre, le candidat démocrate, Joe Biden, a qualifié la Russie de « principal ennemi » et la Chine de « grand rival » des États-Unis.

Faire de Moscou et de Pékin les principales menaces pour la puissance américaine n’a rien de nouveau. Si les deux capitales sont souvent jetées dans le même sac, objets d’une stratégie unique de double endiguement, certains analystes et politiques chevronnés s’efforcent toutefois de les distinguer et de souligner moins les points communs que les différences entre ces deux puissances.

La Chine et la Russie. Le « rival » et l’« ennemi ». La distinction se comprend aisément. Le rival respecte a priori les règles – tout en se tenant prêt à les enfreindre au besoin ; l’ennemi n’en connaît aucune. Le rival convoite votre marché, vos positions dominantes ; l’ennemi vise vos institutions et vos valeurs.

On peut essayer de s’entendre avec le premier, par un jeu de concessions mutuelles menant au compromis. Avec le second, la lutte est sans merci. « Si l’ennemi ne se rend pas, il faut l’anéantir », disait Maxime Gorki. 

L’« anti-Kissinger »

Aux États-Unis, on tente d’opposer Russie et Chine depuis la moitié du siècle dernier. Le subtil Henry Kissinger est celui qui y est arrivé le mieux, il y a cinquante ans, normalisant largement les relations avec Pékin en pleine « guerre froide » – et payant pour cela un lourd tribut politique. Sa tactique ne manquait pas de logique : tendre la main à l’adversaire le plus faible afin d’isoler le plus fort. Elle avait globalement réussi à l’époque. 

L’antagonisme russo-américain est moins risqué au regard de la faible interdépendance économique et technologique des deux pays.

En suivant la logique d’Henry Kissinger, c’est la Chine que Joe Biden aurait dû qualifier d’« ennemi », tant Pékin a dépassé Moscou dans presque tous les secteurs – à l’exception du domaine stratégique et militaire. D’une certaine manière, les déclarations répétées de Donald Trump en faveur d’un rapprochement avec la Russie et sur la nécessité de « replacer Vladimir Poutine du bon côté de l’Histoire » s’inscrivent déjà plus dans la ligne kissingérienne. Néanmoins, force est de constater qu’en quatre ans, elles n’ont abouti à rien de concret.

Le candidat démocrate a donc choisi la stratégie opposée : négocier avec Pékin et étouffer Moscou. On pourrait discuter longtemps des raisons de ce positionnement. Peut-être M. Biden cherche-t-il à se démarquer au maximum de M. Trump, qui n’a jamais caché sa sympathie, sinon pour la Russie en tant que telle, du moins pour son président. Peut-être l’ancien vice-président de Barack Obama craint-il effectivement plus les décisions radicales et souvent imprévisibles de Vladimir Poutine, que la politique extérieure prudente et plus aisément prédictible de Xi Jinping.  On ne saurait exclure non plus la question de la perception que le dirigeant américain a de la personnalité des deux chefs d’État.

Joe Biden et Henry Kissinger lors de la conférence du Conseil des affaires mondiales, à Philadelphie (États-Unis), le 1er mai 2006. Photo : AP / Matt Rourke via TASS

La force de l’habitude

Le positionnement de Joe Biden compte incontestablement des partisans à Washington, où beaucoup considèrent que la Russie est un ennemi bien plus « commode » que la Chine. En effet, une confrontation totale avec cette dernière coûterait cher aux États-Unis : cela signifierait une réduction drastique d’échanges commerciaux bilatéraux essentiels pour eux, une rupture des chaînes de valeur technologiques mondialisées, une explosion des dépenses militaires, etc.

L’antagonisme russo-américain est moins risqué au regard de la faible interdépendance économique et technologique des deux pays. Par ailleurs, Moscou semble peu disposée à une coûteuse confrontation militaire avec Washington. 

Il convient également de ne pas sous-évaluer l’influence de l’histoire récente et le fait qu’une part significative de l’establishment américain – dont Joe Biden – a été formée pendant la « guerre froide », en particulier au moment où la Maison-Blanche a fait le choix de la « gentille » Chine contre la « méchante » Union soviétique. Aujourd’hui encore, outre-Atlantique, une grande majorité des spécialistes de la Russie nourrissent un a priori négatif à son encontre, tandis que leurs collègues sinisants manifestent une forme de bienveillance à l’égard du Céleste Empire. Cet antagonisme se retrouve jusque dans les préjugés attachés aux communautés russe et chinoise installées aux États-Unis. 

Rhétorique de campagne

Quoi qu’il en soit, Joe Biden ne deviendra pas l’« anti-Kissinger » pour plusieurs raisons. D’abord, il n’est déjà plus possible de négocier raisonnablement avec la Chine : les tensions entre Washington et Pékin sont allées bien trop loin. Pour donner une nouvelle chance aux pourparlers, il faudrait que la Maison-Blanche accepte de revoir sa place dans le monde et renonce à prétendre à l’hégémonie mondiale. Il va sans dire que ni Biden ni son entourage n’y sont prêts. L’Amérique n’a aucunement l’intention de révolutionner sa vision du monde dans les prochaines années. Par conséquent, les tensions avec Pékin perdureront.

Les Chinois prendront un malin plaisir à se poser en arbitres et garants des équilibres entre Russes et Américains.

Ensuite, de même qu’en quatre ans à la Maison-Blanche, Donald Trump a pu se persuader de l’impossibilité d’« arracher » la Russie à la Chine, Joe Biden se rendra rapidement compte de l’impossibilité d’« arracher » la Chine à la Russie. Pékin a besoin de Moscou indépendamment de l’état des relations sino-américaines. Les Chinois prendront un malin plaisir à se poser en arbitres et garants des équilibres entre Russes et Américains. Eux aussi connaissent Kissinger, et ils ne risquent pas de soutenir Washington contre Moscou. 

Enfin, aussi paradoxal que cela paraisse, le rôle mineur joué par la Russie au niveau mondial – dans les domaines économique, technologique et financier – la rend plus résistante que la Chine aux pressions américaines. L’administration Trump a quasiment épuisé les sanctions ne présentant aucun risque majeur pour son économie (et celle de la planète) ou la stabilité – régionale et mondiale. Hausser le ton signifierait enclencher des processus aux conséquences imprévisibles mais extrêmement dangereuses pour les États-Unis et l’ensemble du monde. Autant que l’on puisse en juger, le sage et prudent Joe Biden est étranger à tout aventurisme de ce genre. Du reste, les relations avec la Russie ne sont pas le principal problème auquel il serait confronté en cas d’élection. Sa rhétorique antirusse de campagne ne doit donc pas être prise au pied de la lettre ; elle a peu de chances d’être traduite en actes dans les prochains mois. 

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