Crise : les régions accros aux aides fédérales

L’épidémie de Covid-19 creuse le déficit des régions, déjà fortement touchées par la baisse des revenus. Comment font-elles face à cette situation ? L’hebdomadaire Ogoniok a posé la question à l’économiste Natalia Zoubarevitch, professeur à l’Université d’État de Moscou. 

Depuis le début de la crise, Moscou délègue aux régions l’adoption de mesures sanitaires. Est-ce un élargissement de leurs prérogatives ou un transfert de responsabilités ?

Natalia Zoubarevitch : C’est d’abord un transfert de responsabilités du centre vers les régions. Si les choses tournent mal au niveau local, le Kremlin saura qui sanctionner… Toutefois, cette décision n’a rien d’absurde : la situation sanitaire diffère d’une région à l’autre, et les pouvoirs locaux sont les plus capables de déterminer les mesures à prendre. On l’a vu avec le confinement, dont les conditions variaient fortement. En revanche, le centre a dû mettre la main au portefeuille pour les aides financières aux ménages et aux entreprises, les régions n’ayant pas les moyens d’assumer intégralement cette charge. 

Natalia Zoubarevitch.
Photo : fedpress.ru

En avril, les autorités fédérales ont octroyé 80 milliards de roubles [un peu plus d’un milliard d’euros au cours d’alors, ndt] aux régions pour l’ouverture de nouveaux lits dans les hôpitaux. À peu près la même somme a été allouée au paiement des indemnités de chômage pour la période de janvier à août. Enfin, les ménages ont reçu deux allocations de 10 000 roubles par enfant [une centaine d’euros]. Le pays compte 23 millions d’enfants, cela fait donc environ 5 milliards d’euros. 

Les aides aux PME ont été très parcellaires, le Kremlin faisant le choix de n’aider que les secteurs les plus touchés. Par ailleurs, seuls les entrepreneurs les plus débrouillards et les plus rapides en ont bénéficié : l’enveloppe ne suffisait pas pour tout le monde. 

Malgré les reports de cotisations et le moratoire sur le versement des loyers commerciaux, beaucoup de petites entreprises ne s’en sortent pas : l’été ne leur a pas permis de redresser la barre, et la deuxième vague de Covid-19 fait à nouveau chuter la demande. Il faut s’attendre à des faillites massives en cas de non-renouvellement de la suspension des charges fixes et des impôts. Les régions ne sont pas en mesure de les aider. 

« On peut regretter l’absence de transparence des processus de répartition, et le poids des cercles d’influence politiques. »

On parle d’élargissement des prérogatives régionales, de liberté d’action… C’est inexact. Les régions sont étroitement contrôlées. Et l’on ne saurait parler de liberté tant que les moyens financiers pour agir manquent. 

Qui a le plus profité des aides de Moscou, depuis le printemps dernier ? 

N. Z. : Le système de financement des régions est complexe. Les sujets de la Fédération les moins bien lotis reçoivent les dotations les plus importantes, qu’elles peuvent dépenser librement en aides sociales. À côté de cela, le budget fédéral alloue des aides ah hoc, qui ont été multipliées par 3,5 depuis le début de la crise du coronavirus. Les régions disposent de cet argent à leur guise.

Ensuite, il y a les subventions ministérielles, versées dans le cadre de différents programmes cofinancés au niveau local, tels que les grands projets nationaux [principalement des travaux d’infrastructure, ndt]. Ces aides ont été multipliées par deux. Les indemnités de chômage entrent dans ce cadre. 

Quelle a été l’efficacité de ces aides fédérales ? Toutes les régions sont-elles endettées ?

N. Z. : Entre janvier et août, la part du budget fédéral alloué aux régions a augmenté de 785 milliards de roubles [8,58 milliards d’euros] en glissement annuel. C’est énorme : cela représente 30 % des allocations octroyées sur toute l’année 2019 ! Nous parlons d’une hausse de 58 % ! La majorité des régions ont ainsi pu couvrir le manque à gagner dû à la baisse des recettes (-5,6 milliards d’euros sur la même période). En revanche, les plus riches demeurent déficitaires. Elles se jugent assez solides pour résister et faire face aux pertes. La ville de Moscou se trouve ainsi confrontée à un trou de 95 milliards de roubles [un peu plus d’un milliard d’euros], très supérieur aux aides reçues (130 millions d’euros). Dans la région de Tioumen, le manque à gagner s’élève à 500 millions d’euros contre 55 millions d’aides. Saint-Pétersbourg s’en sort mieux : 280 millions de pertes, 170 millions d’allocations supplémentaires. 

Désinfection de la mosquée de Djuma, à Makhatchkala, le 21 mai 2020. Le Daghestan a bénéficié d’une dotation extraordinaire de 20 milliards de roubles pour faire face à la crise de la Covid-19. Photo : Musa Salgereyev/TASS

D’autres régions, beaucoup moins prospères, se retrouvent avec un budget déficitaire malgré les aides du centre. C’est le cas des Komis, d’Arkhangelsk, de Mourmansk (Arctique), d’Astrakhan, de Krasnodar (Sud), de Kemerovo (Sibérie) ou encore de Perm (Oural). Pourquoi aucun effort supplémentaire n’a-t-il été consenti ? Personne n’a la réponse. Dans le même temps, la Tchétchénie a reçu 14 milliards de roubles alors que son budget est à l’équilibre ; quant au Daghestan, le déficit initial de 2 milliards a été largement couvert par une dotation extraordinaire de 20 milliards… De ce point de vue, on peut regretter l’absence de transparence des processus de répartition, et souligner le poids des cercles d’influence et des motivations politiques. 

L’économie des régions est fortement dépendante des revenus des ménages. Quelles sont les perspectives de ce côté-là ? 

N. Z. : Selon l’institut de la statistique Rosstat, les revenus des ménages ont reculé de 8 % au deuxième trimestre, et de 5 % au troisième. Sur l’année, la chute devrait être de 4 ou 5 %. C’est d’autant plus inquiétant que cet indicateur a déjà baissé de 7 %. 

« Le pouvoir central vient en aide prioritairement aux régions très pauvres ou très dépendantes – au détriment des autres. »

La grande distribution et le secteur des services pâtissent le plus de cette situation qui voit les ménages se serrer la ceinture. D’ailleurs, ils se remettent difficilement du confinement : cet été, la grande distribution affichait des résultats en baisse de 3 points en glissement annuel ; pour les services, la chute est de -20 points. 

En cas de coup dur, le gouvernement fédéral a les réserves du Fonds national de prospérité. Et les régions ? 

N. Z. : L’écrasante majorité d’entre elles ne dispose d’aucun matelas de sécurité. Seules trois ou quatre régions parmi les plus prospères, comme Moscou, peuvent envisager l’avenir avec sérénité, dans la mesure où elles ont la possibilité d’emprunter sur les marchés financiers à des taux relativement bas [ce que s’apprête à faire la capitale, ndt]. 

Même si la fin de la crise est encore loin, nous pouvons d’ores et déjà en tirer plusieurs conclusions peu réjouissantes. D’abord, le pouvoir central vient en aide prioritairement aux régions très pauvres ou très dépendantes – au détriment des autres. Ensuite, la crise impacte particulièrement les grandes villes, où les services sont les plus développés et emploient le plus de monde. Or une disparition massive d’emplois dans ce secteur pourrait signifier un retard de plusieurs années de la modernisation du marché russe. Enfin, la classe moyenne, éduquée, autonome, qui ne dépend pas des aides sociales, a été frappée de plein fouet.

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