Déchets : le plastique tout puissant

L’utilisation massive de masques et de gants jetables due à l’épidémie de coronavirus exacerbe le problème des déchets en Russie. Les écologistes tirent la sonnette d’alarme.

Depuis la fin du mois d’octobre, le port du masque est obligatoire dans tous les lieux publics de Russie, conformément à une exigence de l’Agence fédérale sanitaire (Rospotrebnadzor). Certaines villes et régions ont en outre pris des mesures supplémentaires. Ainsi, Moscou impose le port de gants. Par crainte de se voir infliger une amende, la majorité des établissements de la capitale (magasins, cafés, salles de sport, banques, théâtres…) fournissent à leurs clients des équipements de protection à usage unique qui remplissent les poubelles à vitesse grand V.

Autre source de déchets : les emballages issus de la livraison à domicile. « Selon différentes estimations, leur nombre a augmenté de 20 % en moyenne depuis le début de l’épidémie. Les denrées alimentaires et les repas, souvent enveloppés dans plusieurs couches de cellophane, sont aujourd’hui les produits les plus commandés en ligne », explique Dmitri Nesterov, responsable du projet Zéro déchet de Greenpeace Russie. Les particuliers ne sont pas forcément les seuls coupables : certaines entreprises ont fermé leur cafétéria et se sont rabattues sur la livraison de repas. Karina Ivtchenko, directrice de l’association interrégionale NonAuxDéchets, ajoute que « nombre de personnes n’utilisent plus que de la vaisselle jetable en pensant à tort que cela les protège du virus ». 

« La crise actuelle fait passer les problèmes environnementaux au second plan. »

Les ONG écologistes accusent également les autorités sanitaires d’inciter les commerçants à favoriser la vente de produits conditionnés (fruits et légumes en barquettes, par exemple) au détriment des produits en vrac. « Cela fait exploser inutilement les volumes de déchets pour une mesure à l’efficacité anti-Covid non-démontrée », s’inquiète Dmitri Nesterov.

Par ailleurs, Pavel Sigal, vice-président de l’association de PME Opora Rossii, souligne les conséquences économiques des mesures anti-Covid : « Certaines chaînes de supermarchés répercutent les coûts supplémentaires [masques et gants gratuits, gel hydro-alcoolique en accès libre, conditionnement des produits…] sur les prix », affirme-t-il. 

Manque de volonté politique

De combien les volumes de déchets ont-ils augmenté ? « C’est difficile à dire », répond Dmitri Nesterov. D’une part, aucune statistique officielle à ce sujet n’existe dans le pays. D’autre part, de très nombreux Russes ont quitté les grandes villes pendant l’épidémie pour s’installer dans leurs maisons de campagne ou retourner dans les régions dont ils sont originaires. Par conséquent, les spécialistes ont plus de difficultés à comparer les flux de déchets. Ainsi, tandis que la quantité d’ordures a diminué dans certains quartiers de la capitale, elle a, en revanche, augmenté dans la région de Moscou. Selon le ministère de l’Environnement, plusieurs régions russes avaient enregistré une hausse de 70 % du volume des déchets pendant le confinement du printemps dernier. 

Les masques jetables échouent souvent par terre après utilisation. Photo : Sergey Katansky

Il est toutefois impossible de brosser un tableau à l’échelle du pays. « Personne ne surveille ce phénomène, regrette Alexeï Antonov, analyste du groupe Alor Broker. La crise actuelle fait passer les problèmes environnementaux au second plan. » Face à une relance économique qu’il évalue à plus de plus de 4 400 milliards de roubles (48 milliards d’euros), « la lutte contre le plastique est le cadet des préoccupations de nos dirigeants », résume-t-il. 

Pour Dmitri Nesterov, il aurait fallu s’assurer du tri des masques et des gants usagés dès le début de la pandémie. « Les équipements de protection finissent dans les décharges, en violation flagrante de la législation environnementale », accuse-t-il. 

Des consommateurs responsables 

« Aujourd’hui, plus personne ne se souvient des initiatives environnementales lancées par Rospotrebnadzor avant la pandémie en faveur d’une consommation écologiquement responsable », regrette la militante Maria Karpova. L’agence fédérale avait ainsi commencé à préparer des amendements visant à réduire progressivement la distribution de sacs en plastique – avant, à terme, de les interdire complètement. L’objectif de l’ancien ministre de l’Environnement, Dmitri Kobylkine, démis de ses fonctions le 6 novembre dernier, était la réduction annuelle de 10 à 20 % de la consommation de plastique dans le pays. 

Cette politique avait rencontré un écho favorable auprès des habitants des grandes villes, de plus en plus soucieux de l’environnement. D’après le site d’e-commerce Ozon, les ventes de pailles en plastique ont chuté de 30 % en 2019. Au contraire, la demande de pailles réutilisables en métal ou en verre a augmenté de 128 %. Idem pour les couches-culottes réutilisables, en progression de 150 %. 

Malgré la pandémie, nombre de Russes continuent de surveiller leur consommation. Les ventes de sacs de courses en toile ont ainsi doublé entre mai et septembre 2020 ; celles de filets à fruits et légumes réutilisables ont enregistré une hausse de 105 % entre janvier et septembre. 

« La production croissante d’objets à usage unique est d’autant plus préoccupante que la Russie ne dispose pas d’un système efficace de tri sélectif. »

Le groupe X5 Retail, propriétaire notamment des chaînes de supermarchés Piatiorotchka, Perekriostok et Carrousel, confirme l’enthousiasme des Russes pour les initiatives « vertes ». « Les collectes de piles et de brosses à dents sont particulièrement populaires », indique Yana Sinessiou, directrice du développement durable de l’entreprise. Les conteneurs à verre et à canettes installés à l’entrée des supermarchés ont permis de recycler plus de 750 kilogrammes de déchets au premier semestre 2020. 

Des initiatives modestes, que les mesures sanitaires – télétravail, enseignement à distance, annulation de conférences, etc. – empêchent de développer : « Tout le travail de sensibilisation à l’environnement est à l’arrêt, regrette un militant moscovite. Les excursions scolaires et les campagnes d’information dans les écoles ou les entreprises sont suspendues. » 

L’écologie pour relancer l’économie 

« La production croissante d’objets à usage unique est d’autant plus préoccupante que la Russie ne dispose pas d’un système efficace de tri sélectif », souligne Natalia Beliaïeva, membre du groupe de travail sur l’écologie et la gestion des ressources naturelles auprès du gouvernement. Elle rappelle qu’au printemps dernier, Rospotrebnadzor a été jusqu’à recommander la suspension du tri des déchets – obligatoire depuis le 1er janvier dernier mais encore peu respecté par la population – car « il augmentait le risque de contamination ».  

Un employé du centre de recyclage des déchets ménagers de Kachira, la 8e déchèterie de la région de Moscou, inaugurée en juin dernier. Photo : Mikhail Metzel/TASS

Toutefois, pour Dmitri Nesterov, le tri sélectif ne résoudra pas à lui seul le problème des déchets en plastique. « Greenpeace Russie propose au ministère de l’Environnement de limiter législativement la production dans cette matière d’objets à usage unique et de promouvoir l’utilisation de récipients réutilisables, explique-t-il. Plusieurs pays ont déjà recours à ce genre de contenants pour les livraisons de repas à domicile. » 

Par ailleurs, il souligne que de nombreux États où le coronavirus a frappé de plein fouet la société et l’économie tablent sur les technologies vertes pour sortir de la crise. En avril dernier, plusieurs ministres européens de l’Environnement ont proposé de faire du programme écologique Pacte vert pour l’Europe – qui vise à rendre le continent « climatiquement neutre » à l’horizon 2050 – un tremplin pour la relance économique. Le Comité des politiques d’environnement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) insiste également sur la nécessité d’inclure la protection environnementale dans le paquet de mesures anticrise. « En Russie aussi, l’heure des initiatives vertes est venue », affirme Dmitri Nesterov. 

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