Brexit : le porte-avions ukrainien

L’Ukraine s’est trouvé un nouvel allié en Occident : le Royaume-Uni, en passe de couper les ponts avec l’Union européenne. Au-delà d’accords économiques et commerciaux, leur partenariat bilatéral inclurait un volet militaire. 

La rentrée politique avait mal commencé pour Kiev sur la scène internationale. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait été obligé de se rendre à Vienne, en septembre, pour quémander une rallonge d’un million d’euros en complément des sept millions déjà octroyés pour le redressement du Donbass.

Le sommet UE-Ukraine du 6 octobre, à Bruxelles, n’était pas, lui non plus, pour rassurer Kiev sur sa cote d’amour en Occident. Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, avait rappelé, en substance, que les Vingt-sept n’étaient pas un distributeur de billets et que leurs aides financières étaient conditionnées à l’avancée des réformes dans le pays. 

Dans ce contexte, les résultats de la visite officielle de M. Zelensky à Londres, les 7 et 8 octobre, ont fait l’effet d’une manne providentielle. D’une extrême générosité, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a annoncé un prêt de 2,5 milliards de livres (2,78 milliards d’euros) à Kiev, dont la moitié destinée au développement de la construction navale et à la marine militaire ukrainienne. Les deux pays ont également signé un accord de coopération politique, de libre-échange et de partenariat stratégique. Quelques jours plus tôt, Londres avait nommé sa représentante pour le commerce avec l’Ukraine en la personne de la baronne Catherine Meyer, membre de la Chambre des lords. 

Boris Johnson et Volodymyr Zelensky avant une réunion au 10 Downing Street, à Londres, le 8 octobre 2020.
Photo : EPA/WILL OLIVER/POOL via TASS

Comment expliquer ce soudain intérêt britannique pour la lointaine Ukraine ? À Kiev, des acteurs proches du dossier assurent que leur pays pourrait se voir accorder un rôle important dans le complexe jeu stratégique du Royaume-Uni post-Brexit. Comme par le passé, Londres n’hésitera pas à marcher sur les plates-bandes de l’UE pour renforcer son influence. 

Alliances à l’anglaise 

À la fin des années 1950, le couple franco-allemand formé par Charles De Gaulle et Konrad Adenauer s’oppose à l’intégration du Royaume-Uni dans la jeune Communauté économique européenne (la future Union européenne). Pour le président français, l’Angleterre, en raison de son histoire, de sa formation et de sa place dans le monde, n’a pas vocation à s’inscrire dans le projet européen. Partisan d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural », il ne se fait aucune illusion sur la véritable orientation atlantiste de Londres, qu’il considère comme un « cheval de Troie » de Washington. 

Face à l’opposition de Paris, Londres s’organise. À l’initiative de son Premier ministre, Harold Macmillan, l’Association européenne de libre-échange (AELE) incluant le Royaume-Uni, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Autriche, la Suisse et le Portugal, voit le jour en 1960. Avec l’élargissement de l’UE, l’AELE ne compte plus aujourd’hui que quatre membres – la Norvège, la Suisse, l’Islande et le Liechtenstein –, tous intégrés à l’espace Schengen de libre circulation des personnes et aux accords de libre-échange avec l’UE. À noter qu’en 2010, Kiev a signé un accord de libre-échange avec l’AELE dans l’indifférence la plus totale. Trois ans plus tard, les négociations en vue d’un rapprochement avec l’UE ont suscité l’ire de Moscou et provoqué le début de la révolution de Maïdan. 

Outre l’Ukraine, il est probable que le Royaume-Uni entamera bientôt des pourparlers avec des membres de l’UE en désaccord avec la ligne Paris-Berlin.

On le voit, Londres manque rarement de ressources en cas de désaccord avec les autres capitales européennes. Apparemment isolée à cause du Brexit, elle cherche d’ores et déjà à reconstituer son propre réseau d’alliances sur le Vieux Continent. Ce n’est pas un hasard si Boris Johnson se revendique de Margaret Thatcher et de Harold Macmillan. 

À l’heure où les négociations sur les conditions du Brexit sont loin d’aboutir à un accord, les avances britanniques en direction de Kiev ont d’ailleurs été perçues, à Bruxelles, comme des tentatives de déstabilisation. Outre l’Ukraine, il est probable que le Royaume-Uni entamera bientôt des pourparlers avec certains membres de l’UE en désaccord fréquent avec la ligne Paris-Berlin – la Pologne et les États baltes, notamment –, voire avec la Turquie. Il n’est pas impossible que M. Johnson ait déjà proposé à M. Zelensky d’intégrer une future union économique et commerciale. Si le projet se réalisait, il placerait Kiev dans une position bien plus enviable que celle qui en fait actuellement une éternelle solliciteuse, abonnée aux antichambres bruxelloises. 

S’ancrer en mer Noire 

Au demeurant, l’alliance anglo-ukrainienne qui se dessine dépasse largement le cadre d’accords commerciaux. À Londres, Volodymyr Zelensky a rencontré le patron du renseignement britannique (MI6), Richard Moore. Après leur entretien, la presse s’est fait l’écho de la signature d’un mémorandum pour le développement de la marine ukrainienne, ainsi que d’un partenariat bilatéral pour la construction de deux bases militaires, l’une en mer Noire (dans la région d’Otchakov, près d’Odessa), l’autre en mer d’Azov (sans doute à Berdiansk, dans l’est du pays). Igor Jovkva, le conseiller diplomatique de M. Zelensky, a confié à l’agence Interfax Ukraine que des entreprises et des spécialistes britanniques participeraient au chantier des deux sites. La date du début des travaux aurait même déjà été fixée. 

Par ailleurs, afin de renouveler la flotte ukrainienne, les chantiers navals de Mykolaïv, en mer Noire, bénéficieront d’une aide britannique pour la construction de plusieurs navires militaires. 

Le destroyer britannique HMS Dragon, dans le port d’Odessa (Ukraine), le 7 octobre 2020.
Photo : Yulii Zozulia/Ukrinform via TASS

De toute évidence, l’apport de Londres ne se résumera pas à une assistance technique. Le Royaume-Uni semble plutôt se préparer à prendre pied en mer Noire. La veille du sommet de Londres, le ministre des Affaires étrangères, Dmitri Kouleba, avait fait cette remarque à propos de la présence de soldats anglais sur le territoire ukrainien dans le cadre d’exercices militaires : « Nous ne sommes pas opposés à ce qu’ils restent. » 

Un tel projet nécessiterait quelques contorsions juridiques. En effet, la Constitution ukrainienne interdit le déploiement permanent d’une force militaire étrangère dans le pays. Exception était faite pour les bases navales russes de la Crimée jusqu’à l’annexion de la péninsule par la Russie, en 2014. Or il n’est pas certain que l’exécutif réussisse à convaincre le parlement de légiférer sur l’accueil de deux « bases anglaises ». Le camp Zelensky le sait. Ces bases devraient donc officiellement hisser le pavillon ukrainien tout en abritant un contingent britannique, sur le modèle des centres américains et otaniens du pays. 

Quoi qu’il en soit, cette présence militaire ne sera pas sans conséquences politiques, Londres renforçant incontestablement et durablement son influence à Kiev. Et si, lassés de jouer avec l’Ukraine, les Américains avaient tout simplement décidé de passer le relais à leurs fidèles alliés ? Au regard des échanges d’amabilité de ces dernières années entre Moscou et Londres, il y a peu de chances pour que leurs relations s’améliorent.

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