Arctique : territoire cherche population

Dans le cadre d’un projet de développement de l’Arctique à l’horizon 2035, les autorités russes offriront, dès l’an prochain, un hectare à tous ceux qui voudront s’installer dans cette région.

« Le plateau continental russe de l’Arctique, qui contient, selon les spécialistes, plus de 85 100 milliards de mètres cubes de gaz naturel et 17,3 milliards de tonnes de pétrole, est une réserve stratégique pour le développement des matières premières et des ressources minérales de la Fédération de Russie », souligne Vladimir Poutine dans le décret en date du 26 octobre dernier officialisant, la stratégie de développement régional 2035. Le document fixe ainsi comme objectif une hausse de l’extraction d’hydrocarbures. En ce qui concerne le gaz naturel liquéfié, la production pourrait passer de 8,6 millions de tonnes en 2018 à 91 millions de tonnes dans quinze ans.

Objectifs ambitieux

L’Arctique russe inclut les régions de Mourmansk et d’Arkhangelsk, la république des Komi, la Iakoutie, le territoire de Krasnoïarsk, les districts autonomes de Nénétsie, de Tchoukotka et de Iamalo-Nénétsie, une partie de la Carélie, ainsi que les îles situées dans l’océan Arctique. Cette zone couvre une superficie d’environ 3 millions de kilomètres carrés (18 % du territoire russe), dont 2,2 millions de terre ferme. Ses 2,4 millions d’habitants représentent moins de 2 % de la population totale du pays, mais près de 40 % de celle des régions internationales formant l’Arctique. 

Les parcelles sont octroyées pour cinq ans ; passé ce délai, leurs exploitants peuvent les acheter, les louer – ou repartir.

Ce territoire est donc primordial pour la Russie en raison de ses abondantes ressources naturelles. Le pays y extrait plus de 80 % de son gaz et 17 % de son pétrole (condensats de gaz inclus). 

En outre, grâce au réchauffement climatique et à la fonte des glaces, la Russie espère faire du passage du Nord-Est – la voie maritime la plus courte entre l’Europe et l’Asie qui longe la côte nord de la Sibérie – un corridor de transport international et une voie privilégiée pour les cargos chinois. Afin d’intensifier la navigation – actuellement possible uniquement en été –, Moscou prévoit de construire, d’ici à 2035, cinq brise-glaces nucléaires universels (projet 22220) et trois brise-glaces à propulsion nucléaire de classe Leader ‒ les plus grands au monde. L’objectif est de quadrupler – de 31,5 à 130 millions de tonnes –, en quinze ans, le volume annuel de marchandises transitant via ce « raccourci ».

Le brise-glace à propulsion nucléaire « Arktika » est arrivé au port de Mourmansk, le 12 octobre 2020. Il avait quitté Saint-Pétersbourg fin septembre pour effectuer des essais sur glace.
Photo : Pavel Lvov/RIA Novosti

Pour concrétiser cette stratégie ambitieuse, « la contribution de l’État s’élèvera, dans un premier temps, à 110 milliards de roubles (1,2 milliard d’euros) », a annoncé le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, lors d’une réunion consacrée aux projets arctiques. Il a ajouté que des terminaux portuaires et des voies de chemin de fer étaient d’ores et déjà en construction dans la région. Les télécommunications mobiles demeurent néanmoins un des principaux problèmes, toutes les zones de peuplement étant loin d’être raccordées à internet. Lancé à l’horizon 2024, le nouveau système de communication satellite Express-RV devrait étendre la couverture réseau à l’ensemble du territoire, grâce notamment à un investissement de « plus de 30 milliards de roubles (330 millions d’euros) issus du budget fédéral sur trois ans », indique le chef du gouvernement. 

Enfin, la stratégie pour l’Arctique inclut un volet social visant à augmenter le niveau de vie de la population. L’objectif est de plus que doubler le salaire moyen en quinze ans – de 83 900 roubles à 212 100 roubles (2 350 euros au cours actuel). En ce qui concerne le taux de chômage, les ambitions n’ont rien d’exorbitantes, avec une diminution envisagée de 4,6 % à 4,4 %. 

L’Arctique, le nouvel Extrême-Orient

Le programme « Hectare arctique », qui prévoit l’octroi gratuit d’une parcelle à tous les Russes souhaitant s’installer dans le Grand Nord, s’inscrit dans cette volonté du gouvernement de développer la région et d’y augmenter la population. Les terrains devront servir à construire des logements ou à commencer une activité économique. Précision importante : les parcelles sont octroyées pour cinq ans ; passé ce délai, leurs exploitants peuvent les acheter, les louer – ou repartir. 

En 2016, une initiative identique, qualifiée de « procédé simple, efficace et nécessaire » par le vice-Premier ministre Iouri Troutnev, a été lancée en Extrême-Orient. Si, dans un premier temps, seuls les habitants de la région avaient pu en profiter, l’offre avait rapidement été étendue à tous les Russes. Depuis 2019, ceux qui vivent actuellement à l’étranger et souhaitent rentrer au pays y ont également accès.

Vue aérienne de Narian-Mar, capitale du district autonome de Nénétsie. Photo : Sergei Malgavko/TASS

Globalement, les spécialistes estiment que le projet est un échec. En quatre ans, il n’a attiré que 80 000 personnes, loin des 30 millions escomptés. Qui plus est, seuls 10 % sont originaires d’autres régions de Russie. Et si quelques projets touristiques ou agricoles ont vu le jour, nombre de bénéficiaires utilisent leur terrain pour y construire une maison de campagne… Le manque d’infrastructures dans les zones concernées justifierait la faible popularité du programme : « Qui voudrait d’un hectare perdu au beau milieu de la taïga, sans électricité, ni internet, ni routes ? Les seuls à y trouver leur compte sont les apiculteurs et d’autres ouvriers agricoles habitués à travailler loin de tout », constate Alexeï Korenev, analyste pour le groupe de services financiers Finam.

La région a perdu 300 000 habitants en quinze ans.

Malgré ces résultats peu encourageants, les autorités ont bien l’intention de répéter l’expérience extrême-orientale, afin de déconcentrer les zones habitées de l’Arctique, où 90 % de la population vit dans les grandes agglomérations (Mourmansk, Norilsk, Arkhangelsk…). « Les terres situées autour des villes accueilleront bientôt des maisons et des entreprises », clame Alexandre Kroutikov, vice-ministre du Développement de l’Extrême-Orient et de l’Arctique. 

Un échec annoncé ?

Faut-il s’attendre à un afflux de millions de « colons » dans l’Arctique ? Les spécialistes en doutent. « L’Arctique attirera encore moins les Russes que l’Extrême-Orient », tranche Alexeï Korenev. Selon Pavel Sigal, vice-président de l’association de PME Opora Rossii, entre 50 000 et 300 000 Russes seraient prêts à s’installer dans la région… une fois que les infrastructures nécessaires seront créées et que des routes reliront les différentes agglomérations.

Même son de cloche du côté d’Alexeï Antonov, analyste en chef du groupe Alor Broker, pour lequel le projet relève essentiellement de l’« utopie ». « L’octroi de terres gratuites ne suffira pas à faire venir des citoyens économiquement actifs, explique-t-il. Il faut d’abord améliorer le niveau de vie, notamment en augmentant l’accès aux infrastructures et la qualité de l’enseignement, qui laissent grandement à désirer. » 

Un troupeau de rennes profite des grands espaces de la toundra, dans la région de Mourmansk, au bord de l’Arctique. Photo : Pavel Lvov/RIA Novosti

Bien que la modernisation des infrastructures fasse partie des objectifs gouvernementaux depuis la  présidence de Dmitri Medvedev (2008-2012), la région a perdu 300 000 habitants en quinze ans. « Cela n’a rien à voir avec le solde démographique naturel. Nombre d’autochtones sont simplement partis en quête d’une vie meilleure dans une région au climat plus agréable et aux horizons de carrière plus diversifiés », explique Alexeï Antonov. Pour repeupler le cercle polaire, les autorités devront développer l’économie locale, où prédominent le secteur public et l’industrie extractive. L’analyste doute de la viabilité du projet : « Créer des PME sera difficile et extrêmement coûteux, sans parler des possibilités limitées pour l’agriculture au regard du climat extrême. » 

Nos interlocuteurs jugent néanmoins que la Carélie (à la frontière de la Finlande), la Tchoukotka (pointe orientale du pays, riche en minerais) et le territoire de Krasnoïarsk (Sibérie centrale) pourraient tirer leur épingle du jeu. Ces régions sont déjà les plus prospères du Grand Nord russe.

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