Afghanistan : « Le retrait des Américains inquiète Moscou »

Moscou ne souhaite pas un retrait complet des Américains actuellement en Afghanistan, qui menacerait la stabilité dans le pays, a récemment laissé entendre Vladimir Poutine. Nikolaï Plotnikov, chercheur à l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences de Russie, évoque les possibilités de résolution du conflit telles qu’elles sont envisagées par le Kremlin.

L’Afghanistan, où étaient encore récemment cantonnés 13 000 soldats américains, a été un des thèmes principaux de la campagne électorale aux États-Unis. Donald Trump (qui demeurera président jusqu’en janvier prochain, quelle que soit l’issue du scrutin) affirme que tous les militaires devraient être rentrés chez eux avant Noël. Quelle interprétation donner à cette déclaration ?

Nikolaï Plotnikov : Au mois de septembre, à Doha (Qatar), des délégations du gouvernement de Kaboul et des talibans ont entamé des négociations sur le futur régime afghan. Les deux parties ont toutefois davantage débattu de détails techniques que de questions réellement essentielles, et les discussions semblent dans une impasse. La déclaration de Trump ne doit pas être examinée uniquement dans un contexte électoral : il s’agit d’une tentative de faire pression sur les deux parties adverses, en particulier sur le gouvernement afghan et sur le président Ashraf Ghani. Le message est clair : ce dernier doit se montrer plus accommodant et respecter les consignes de Washington.

Le gouvernement afghan peut-il avoir fait en sorte que les négociations s’enlisent dans l’attente du résultat de la présidentielle américaine ?

N. P. : C’est mon sentiment. Selon les informations que notre institut reçoit d’Afghanistan, une partie des hauts fonctionnaires du pays estiment qu’une victoire démocrate pourrait faire pencher la balance du côté du gouvernement de Kaboul.

Je ne pense pas qu’il faille hâter le retrait d’Afghanistan des troupes internationales sans avoir créé au préalable les conditions nécessaires. Tout empressement pourrait se terminer de la même façon que le régime de Mohammad Najibullah, renversé par les moudjahidine en 1992 et tué par les talibans quatre ans plus tard, lors de la prise de Kaboul. Cela a plongé le pays dans une guerre civile sans fin, ce qu’avait d’ailleurs prédit Najibullah.

« La présence américaine en Afghanistan ne contrarie pas les intérêts nationaux de la Russie. »

À l’inverse, nombre de talibans tablent sur un retrait rapide des forces internationales. Ils espèrent ainsi renforcer leurs positions lors des pourparlers et dicter leurs conditions au gouvernement. Toute négociation – surtout dans un dossier aussi complexe – exige de la patience et une volonté des deux parties de parvenir à un compromis. Les déclarations et les actions des talibans laissent à penser qu’ils y sont peu enclins.

Quoi qu’il en soit, le conflit doit prendre fin. Faire la guerre jusqu’au dernier Afghan est criminel. La paix n’a jamais été rétablie depuis l’entrée des États-Unis et de leurs alliés sur le territoire. Au contraire, la violence n’a fait que redoubler, entraînant la mort de plus de 3 500 soldats de la coalition internationale et de 110 000 Afghans.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré à plusieurs reprises que la Maison-Blanche avait besoin du soutien du Kremlin pour normaliser la situation en Afghanistan. En a-t-elle bénéficié ?

N. P. : La présence américaine en Afghanistan ne contrarie pas les intérêts nationaux de la Russie. Moscou n’a jamais renoncé à coopérer avec Washington dans le règlement de la crise afghane. Comme l’a souligné Vladimir Poutine, le 25 octobre, à la chaîne de télévision Rossiya-1, les services de sécurité russes et américains poursuivent leur collaboration dans la lutte contre le terrorisme international malgré les nombreuses tensions politiques entre les deux pays. Les représentants spéciaux de la Russie et des États-Unis pour l’Afghanistan sont en contact permanent, et des spécialistes russes et américains coopèrent sur ce dossier depuis 2001.

Camp Leatherneck, province de Helmand, le 27 octobre 2014. Les soldats américains combattent dans le pays depuis 2001. Photo : Nelvin C. Cepeda/ZUMA Wire via TASS

Pour Donald Trump, les talibans sont des gens « très intelligents, malins et résistants » avec lesquels Washington « interagit très bien ». Si tel est le cas, pourquoi les attaques visant les militaires de l’OTAN ne cessent-elles pas ?

N. P. : Si les talibans n’étaient pas « intelligents, malins et résistants », ils n’auraient pas réussi à prendre le contrôle de plus de 20 % du territoire afghan. En octobre, des combats acharnés et des actes terroristes ont eu lieu dans au moins 13 des 32 provinces du pays. Des affrontements ont également éclaté à Kaboul (est), et se poursuivent aujourd’hui encore dans la province de Helmand (sud-ouest). Rien qu’en une semaine, les talibans ont lancé 356 attaques, dont 2 attentats-suicides et 52 explosions, faisant 51 morts et 137 blessés au sein de la population civile, sans compter les dizaines de victimes parmi les forces gouvernementales.

Autrement dit, du point de vue militaire, le mouvement des talibans est aujourd’hui plus fort que jamais. Loin d’être homogène, il est notamment constitué de forces qui ne veulent en aucun cas mettre fin aux attaques contre la coalition et l’armée gouvernementale. Ces radicaux pensent ainsi contraindre leurs adversaires à se montrer plus accommodants. Il ne faut pas non plus oublier la vingtaine de groupes djihadistes étrangers, qui agissent en Afghanistan sous la protection des talibans et sont capables de tout.

« Moscou maintient les contacts avec les talibans essentiellement afin de les inciter à dialoguer avec le gouvernement de Kaboul. »

Comment Moscou envisage-t-elle le rôle des talibans dans le futur gouvernement afghan, qui pourrait naître des négociations au Qatar ?

N. P. : Aujourd’hui, les talibans sont une des parties prenantes aux négociations. L’avenir de l’Afghanistan doit être décidé par ses habitants, y compris par les talibans et leurs alliés.

En mai 2019, une délégation de talibans s’est rendue à Moscou pour y participer à une cérémonie célébrant le centenaire des relations diplomatiques entre la Russie et l’Afghanistan. Moscou entretient-elle des contacts permanents avec eux ?

N. P. : D’après mes informations, Moscou entretient avec eux des contacts moins étroits et moins anciens que Washington. Ces échanges sont limités, voire contraints. Nous les maintenons afin de garantir la sécurité des ressortissants russes en Afghanistan, ainsi que pour inciter les talibans à dialoguer avec le gouvernement de Kaboul. De ce point de vue, l’article publié par le New York Times l’été dernier, affirmant que Moscou récompenserait les auteurs d’attaques contre des soldats américains en Afghanistan, laisse perplexe.

L’ancien président afghan Hamid Karzai (au centre), présente la délégation des talibans au ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov (à gauche), à Moscou, le 28 mai 2019. Photo : AP Photo/Alexander Zemlianichenko via TASS

Comme l’a souligné Vladimir Poutine, la présence américaine en Afghanistan favorise la stabilité dans le pays, et son retrait augmenterait l’incertitude dans la région et au-delà. Cela obligerait notamment la Russie à « mettre la main au portefeuille » pour préserver cette stabilité. Tous les pays, en particulier les voisins de l’Afghanistan, doivent réfléchir à ce qu’il faudra faire en l’absence des États-Unis.

Les spécialistes observent un renforcement de l’influence de Pékin en Afghanistan. Qu’en pense Moscou ?

N. P. : La Chine manifeste depuis longtemps un intérêt pour l’Afghanistan, que ce soit d’un point de vue économique ou sécuritaire. Sur la question de la stabilité régionale, les intérêts de Moscou et de Pékin coïncident parfaitement. Leur coopération se fait à la fois sur une base bilatérale et dans le cadre d’organisations internationales, en particulier l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Par conséquent, Moscou ne s’inquiète pas de l’influence chinoise à Kaboul.

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