Wikipédia russe : donner la parole aux spécialistes

À quoi bon investir des millions d’euros et recruter 10 000 spécialistes dans tous les domaines pour créer une nouvelle encyclopédie en ligne, alors qu’il existe déjà Wikipédia et que la version numérique de la Grande Encyclopédie russe est constamment mise à jour ? Le journal Rossiskaïa gazeta a rencontré Sergueï Kraviets, directeur de la publication de la Grande Encyclopédie russe, responsable du projet d’un « Wikipedia russe » qui devrait voir le jour en 2022 :

Sergueï Kraviets : Ce sont des supports fondamentalement différents. Sur un site, telle entrée n’est plus conçue comme un article encyclopédique classique, détenteur d’une vérité monolithique, mais comme un élément d’information, susceptible d’être complété par une quantité de sources différentes : encyclopédies spécialisées, instituts de recherche, bibliothèques, agences de presse, archives… La liste est longue.

Grâce à cette interactivité, le portail devient une plateforme de communication où un large éventail de spécialistes exprime son point de vue sur un thème précis. Cela permet de surmonter les principales difficultés de la rédaction d’une encyclopédie, le morcellement des connaissances et la spécialisation trop pointue : on peut désormais étudier un thème de plusieurs points de vue. Il s’agit en fait d’une démarche interdisciplinaire, très caractéristique de la science d’aujourd’hui.

Le mot « encyclopédie » en lui-même effraie souvent. Il est parfois synonyme d’hermétisme. Pour quel public créez-vous ce portail ?

S. K. : Si l’utilisateur type de notre encyclopédie électronique sera l’étudiant lambda, nous nous adressons à un public plus large. Par exemple, un seul et même concept pourra être traité par plusieurs articles à la fois : un article principal pour le lecteur moyen, un article plus spécialisé destiné aux experts… Il y aura aussi une version du site pour les écoles, en collaboration avec le ministère de l’Éducation. L’objectif est de créer une encyclopédie du quotidien, rédigée dans une langue très accessible.

Sergueï Kraviets, le 13 janvier 2017 à Moscou. Photo : Maxim Blinov/RIA Novosti

Nous ciblons le public le plus large possible en traitant des thèmes qui suscitent le plus la curiosité. Pour attirer de nouveaux utilisateurs, nous varions également les contenus – audio, vidéo, graphiques, cartes… – qui ne sont pas nécessairement conçus comme des compléments du texte mais comme des sources d’information autonomes. Cette bibliothèque multimédia inclura par exemple des chants d’oiseaux, des panoramas de villes pris en hélicoptère, des galeries de musée, des livres électroniques, etc.

Le portail sera d’abord constitué d’environ 120 à 130 articles classiques, complétés par une quantité d’outils très variés qui créeront une plateforme plus unifiée. Pour résumer, il y aura des boutons qui vous permettront de naviguer à votre gré sur un océan d’informations.

Comment structurer la masse des informations pour aider le lecteur dans ses recherches et susciter sa curiosité ?

S. K. : La navigation se fera à l’aide de différents outils permettant une approche transversale des thématiques. En cours de lecture, le lecteur aura par exemple la possibilité de cliquer sur certains termes, qui ne méritent pas en eux-mêmes d’être traités dans un article à part, afin d’obtenir un complément d’information. Par exemple, dans un article sur les armes chimiques, on pourrait avoir un « encadré » sur la 13e compagnie de l’armée russe, qui, pendant la Première Guerre mondiale, était montée à l’assaut malgré l’usage de gaz toxiques par les Allemands. Un autre outil fournit des informations précises (statut politique, gouvernance, etc.) sur un territoire géographique (État, région, ville) à une date donnée de l’Histoire.

« Notre site fait appel à environ 10 000 spécialistes réputés, qui alimentent le portail en informations fiables et pertinentes dans pratiquement tous les domaines. »

Nos articles renverront aux textes originaux (lois, correspondance, articles de journaux) dont sont extraites les citations mentionnées. Nous proposerons également des listes thématiques (vous lisez un article sur les satellites naturels, nous vous fournissons la liste des planètes qui en sont pourvues), ainsi que de très nombreuses statistiques, notamment dans le domaine économique.

On dit souvent que, dans les sciences humaines, il existe toujours trois opinions pour deux chercheurs. Comment faites-vous le tri ?

S. K. : S’il existe plusieurs hypothèses concernant un sujet au sein de la communauté scientifique, l’article doit toutes les aborder. Dans les sciences, il y a des connaissances établies, reconnues par l’ensemble des spécialistes, et il y a celles qui viennent de voir le jour. Si nous voulons être pertinents, nous devons aussi en rendre compte.

Aujourd’hui, les médias sont parasités par les fausses informations et la pseudoscience. Comment combattez-vous ces phénomènes ?

S. K. : La confiance accordée à l’information sur internet est une question épineuse. Les réseaux sociaux ont perdu notre confiance. On remarque que les informations sont consciemment et inconsciemment déformées. Toutes les tentatives pour déjouer ce flux parasite restent vaines. Notre portail offre un territoire de connaissances fiables, où l’information ne peut nuire à personne et ne peut qu’être utile. La qualité de nos auteurs et les outils d’analyse de l’information mis à disposition du lecteur en sont la garantie.

Notre site fait appel à environ 10 000 spécialistes réputés, qui alimentent le portail en informations fiables et pertinentes dans pratiquement tous les domaines, depuis la cristallographie et la religion jusqu’au rugby et aux rendements laitiers. Ce sont des personnes très prises, mais elles considèrent que notre travail est susceptible de combler le fossé existant entre la science et la société. Cette brèche est aujourd’hui colmatée par la pseudoscience, les fake news et la désinformation. La société ne comprend pas l’intérêt de la science, elle met sa valeur en doute. Elle s’en remet à Google qui, malheureusement, offre une place démesurée aux « dilettantes ». D’où l’intérêt de notre portail, destiné – je le répète – à tout le monde.

Dans les médias, on qualifie votre projet de « Wikipédia russe ». De toute évidence, on pourrait plutôt parler d’« antiwikipédia ».

S. K. : Non, nous n’avons rien contre Wikipédia, mais nous travaillons dans un esprit différent. N’importe qui peut écrire dans Wikipédia et y exprimer son opinion indépendamment de ses compétences. C’est la place publique, et c’est très bien aussi.

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