Vladimir Poutine : l’image du prince et le monde d’après

Afin de célébrer les vingt ans de Vladimir Poutine au pouvoir (si l’on inclut les années 2008-2012, durant lesquelles il était Premier ministre), l’agence publique d’information TASS achève avec six mois de retard la diffusion, commencée en février, d’une série de courts entretiens intitulés: « 20 questions à Vladimir Poutine ». 

Deux fauteuils se faisant face dans la pénombre, des changements de plans fréquents, les phrases « choc » du président mises en évidence à l’écran, un format court (entre 5 et 10 minutes) : la réalisation tient autant du clip de rap que de la bande-annonce de blockbuster. Confiée à Andreï Vandenko, un journaliste rompu aux interviews de hauts fonctionnaires, la série est destinée aux internautes et utilisateurs des réseaux sociaux, rebutés par le côté protocolaire des entretiens télévisés. Chaque vidéo est conçue comme une conversation autour d’un thème (la société civile, l’économie, la Seconde Guerre mondiale, les manifestations, l’Ukraine…), sur lequel Vladimir Poutine est moins censé livrer son analyse de chef d’État que donner son point de vue personnel, alimenté d’anecdotes, de souvenirs, de réflexions sur l’avenir du pays… 

Vidéos d’avant, monde d’après 

Au moment du tournage, il y a un peu moins d’un an, l’objectif est de dresser le bilan de l’action présidentielle et de montrer que le chef de l’État demeure l’homme de la situation, capable de tenir encore longtemps les rênes du pays. La diffusion de la série commence juste après l’annonce d’une réforme constitutionnelle qui doit permettre à Vladimir Poutine de briguer sa propre succession en 2024 – et potentiellement de rester au pouvoir jusqu’en 2036. Elle devait s’achever peu avant le référendum entérinant l’adoption de la nouvelle Constitution. 

Mais rien ne se passe comme prévu. D’abord, le public n’est pas au rendez-vous. Huit mois après leur diffusion et en dépit d’une importante publicité sur les chaînes de télévision fédérales, les vidéos les plus populaires n’atteignent pas plus de 300 000 vues sur la chaîne YouTube de TASS. Ensuite, sur les réseaux sociaux, l’écho est globalement négatif. Reconnaissons néanmoins que le Kremlin prenait un risque en s’adressant directement, sur internet, à un public plutôt jeune, connecté, citadin, et dont l’opinion est a priori loin d’être acquise au pouvoir… 

« 20 questions à Vladimir Poutine », le 16 mars 2020. Photo : Kremlin.ru

Enfin, l’épidémie de coronavirus a obligé TASS à revoir son programme de diffusion. Le taux de contamination flatteur affiché par la Russie en février-mars a vite laissé place à une situation sanitaire préoccupante, et le pays a fini par se confiner pour deux mois. Dans ce contexte, et alors qu’une certaine nervosité s’emparait de la population – le gouvernement a mis du temps à instaurer des mesures économiques de soutien aux ménages et aux entreprises –, vanter les réussites passées aurait paru indécent. La diffusion a donc été suspendue après le dix-septième épisode (sur vingt).  

Elle a repris le 7 octobre dernier, pour le 68e anniversaire de Vladimir Poutine. Mais plus que quelques mois, un monde sépare les épisodes 17 et 18. Depuis le tournage, il y a eu pêle-mêle la réforme constitutionnelle, le confinement, la Biélorussie, l’« affaire Navalny »… Pourtant, le Kremlin n’a pas souhaité « mettre à jour » les dernières vidéos, jugées aussi actuelles aujourd’hui qu’il y a huit mois. Pour une raison simple : Vladimir Poutine, lui, n’a pas changé. 

La construction d’une stature 

Le président russe a quelque chose d’éternel. Ce constat, une génération d’enfants nés au tournant des années 2000 le dresse immanquablement : ils n’ont connu que lui à la tête de la Russie (pendant la parenthèse Medvedev de 2008-2012, Poutine n’a pas vraiment lâché les commandes et a dirigé le pays depuis le fauteuil de Premier ministre). Et en vingt ans, son image n’a pas réellement évolué. 

Vladimir Poutine fait son entrée au Kremlin au crépuscule des années 1990, dans la peau d’un homme déterminé, capable de prendre des décisions radicales et de mettre un terme à la seconde guerre de Tchétchénie. Choisi par Boris Eltsine pour lui succéder, il s’affirme rapidement comme l’antithèse de ce président vieilli, faible, malade et impopulaire. Lui n’a pas peur d’affronter les séparatistes tchétchènes et de faire un sort à ces oligarques tout-puissants qui ont dépecé le pays au mépris des intérêts nationaux. Fort, jeune, résolu, Poutine plaît à des Russes aspirant à un peu de stabilité politique et économique. Son volontarisme leur permet notamment de panser les plaies toujours vives, nées de l’effondrement de l’Union soviétique. 

Un homme en bonne santé, auquel vingt années de pouvoir ont apporté la sagesse sans altérer la condition physique : tel est le Poutine présenté par TASS.

Viennent ensuite les années fastes, marquées par un pétrole et un gaz chers. Les libertés civiques s’amenuisent, la corruption gangrène l’administration et les services de sécurité, mais la population ne s’en formalise pas, trop heureuse de voir son niveau de vie grimper en flèche. Les Russes mangent à leur faim, les rues sont sûres, les infrastructures s’améliorent globalement. Cette prospérité historique du pays assure au maître du Kremlin une popularité incontestable qui exclut de facto tout concurrent politique. Vladimir Poutine pose en père de la patrie prévenant. 

Fort de ce soutien populaire, il s’affirme également sur la scène internationale. À la conférence de Munich sur la sécurité, en 2007, il critique l’unilatéralisme américain et annonce le retour de la Russie en tant que grande puissance mondiale. 

Après quatre années à la tête du gouvernement (la Constitution lui interdisait de briguer un troisième mandat consécutif en 2008), Vladimir Poutine se fait réélire haut la main en 2012. Son image évolue. Le leader incontesté se « monarchise » : aux yeux de beaucoup, il est l’incarnation du pouvoir ; il ajoute une nouvelle carte à son jeu, la défense des « valeurs traditionnelles » contre un Occident décadent. Sa posture tient à la fois du tsar et du Secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique… L’annexion de la Crimée renforce cette image. 

Une image à peine écornée par les difficultés qui s’amoncellent dans les premiers mois de son quatrième mandat présidentiel, qui débute en mai 2018 : cours pétroliers en berne, sanctions internationales handicapantes, économie en quête d’un second souffle… Dans les coulisses, certains fidèles osent même critiquer la très impopulaire réforme des retraites, contestée dans la rue. La communication officielle minimise toutefois la baisse du président dans les sondages, et continue de dépeindre Vladimir Poutine en unique rempart contre les ennemis extérieurs de la Russie. Certains observateurs ne craignent pas de parler de « culte de la personnalité ». 

Vieillir en six mois 

Un leader influent de dimension mondiale, défenseur des intérêts de son pays, imposant sa volonté aux grands de ce monde ; un homme en bonne santé, auquel l’âge et vingt années de pouvoir ont apporté la sagesse sans altérer la condition physique : tel est le Vladimir Poutine présenté par TASS. 

L’écart entre le Poutine que les Russes voient à la télévision depuis six mois et celui décrit dans la série de TASS décrédibilise en partie cette dernière.

Or, entre le tournage et la diffusion des derniers épisodes (celui du 7 octobre revient précisément sur le goût du président pour le sport), il y a eu la Covid. Pendant le confinement, le président russe s’est à plusieurs reprises adressé à la population, à la télévision. Vladimir Poutine y apparaissait fatigué, vieilli, parfois même désemparé. Habitué à citer de mémoire les statistiques les plus précises lors de ses conférences de presse annuelles, le président déchiffrait alors ses notes sur la situation sanitaire et les mesures prises par le gouvernement – sans conviction, avec un mélange de lassitude et de fatalisme. Le dos voûté, une main cachée sous la table, il semblait se demander ce qu’il faisait là et ce qu’on attendait de lui dans une situation aussi inattendue, face à un avenir aussi imprévisible. 

Par ailleurs, depuis plus de six mois maintenant, Vladimir Poutine vit confiné dans ses résidences, dont il ne sort qu’en de rares occasions et en prenant d’infinies précautions. Sur les réseaux sociaux, on le moque : il est devenu « papy dans son bunker ». Lui si volontaire, il ne semble pas pressé de se faire vacciner (la Russie a homologué deux vaccins anti-Covid, l’un en août, l’autre en octobre), au contraire de nombreux hauts fonctionnaires et de sa propre fille… 

Deux vidéos 

L’écart entre le Poutine que les Russes voient à la télévision depuis plus de six mois et celui décrit dans la série de TASS décrédibilise en partie cette dernière. Plus encore, le dernier épisode en date des « 20 questions à Vladimir Poutine » pâtit de la comparaison avec une autre vidéo, diffusée sur YouTube le lendemain et signée du blogueur star Iouri Doud. Son interview de deux heures (!!!) de l’opposant Alexeï Navalny, sorti du coma après une tentative d’empoisonnement à la fin d’août, a été vue plus de 18 millions de fois ; les sept minutes consacrées à la vie familiale du président, 205 000 fois. 

Interview d’Alexeï Navalny (à gauche) par le blogueur Iouri Doud (à droite), le 5 octobre 2020. Photo : capture d’écran YouTube / @Vdud

Ce fossé s’explique. L’épisode 18 de la série de TASS s’efforce d’« humaniser » Vladimir Poutine. Le journaliste lui pose des questions sur sa famille, ses enfants, ses petits-enfants. Mais le président russe reste un ancien agent du KGB : dès que la conversation devient trop personnelle, il la détourne et débite des banalités. On apprend ainsi que Vladimir Poutine adore ses petits-enfants. Combien en a-t-il ? Il ne le dira pas. Quand son interlocuteur ose toussoter d’impatience face à son refus de la confidence, le président le recadre immédiatement : « Vous avez tort de réagir ainsi. Vous ne connaissez pas ma vie. Vous n’avez aucune idée des mesures de sécurité [auxquelles je dois me soumettre]. » 

À côté de cela, il y a l’interview de Navalny. À l’aise face à la caméra, beaucoup plus rodé à l’exercice (il publie fréquemment des vidéos sur YouTube dans le cadre de ses enquêtes sur la corruption des élites), habitué à s’adresser aux jeunes et aux internautes, l’opposant évoque ses enfants et sa femme (également interrogée par Doud). Il ose l’autodérision et l’introspection : il va jusqu’à tenter de décrire ce qu’il a ressenti au moment de son malaise survenu dans l’avion qui le ramenait de Tomsk à Moscou, il y a deux mois. 

Certes, l’opération de communication est incontestable. Mais de ces deux « mises à nu », c’est celle de l’opposant que l’on retient. Tout en voulant présenter un Poutine immuable, éternel, TASS n’a pu que montrer un président inaccessible dans des vidéos trop éloignées de l’actualité pour ne pas « vieillir » dès leur sortie. Mais peut-être est-ce au fond l’idée même d’un leader national tout-puissant qui est obsolète. De toute évidence, le Kremlin n’a aucun plan de rechange. 

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