Vaccin anti-Covid : la Russie brûle les étapes

Après avoir enregistré, en août dernier, le premier vaccin anti-Covid du monde, la Russie souhaite lancer au plus vite une vaste campagne de vaccination. Le produit n’a pourtant pas été jusqu’au bout du protocole de tests. Explications.

Le 11 août, la Russie a annoncé l’enregistrement de Spoutnik-V, premier vaccin mondial contre le coronavirus. Le ministère russe de la Santé a précisé que cet enregistrement était provisoire, et que plusieurs phases de tests supplémentaires étaient encore nécessaires avant l’homologation définitive. En effet, le produit n’avait été inoculé qu’à 38 volontaires, alors que les recommandations internationales prévoient trois phases d’essais sur un échantillon total de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Cette précipitation n’est pas sans susciter un certain scepticisme. Publiés le 4 septembre dans le prestigieux hebdomadaire scientifique The Lancet, les détails des phases 1 et 2 ont été critiqués deux semaines plus tard, dans la même revue, par des chercheurs italiens soupçonnant un « maquillage » des données. Le fait que la propre fille de Vladimir Poutine ait prétendument participé aux tests interroge également : Spoutnik V (« V comme Vladimir », assurent certains persifleurs) ne serait-il qu’une opération de communication du Kremlin ?

Bien que comptant parmi les personnes les plus vulnérables face au coronavirus, les plus de 60 ans peuvent se porter volontaires.

La « course au vaccin » est incontestablement motivée par des considérations politiques – mais pas plus en Russie qu’ailleurs. Au demeurant, l’étendue de la crise sanitaire peut justifier certaines adaptations des protocoles de test, à condition que celles-ci soient strictement encadrées et que les nouveaux protocoles soient clairement définis…

Test national

Tout en concluant des accords de livraison de Spoutnik-V à d’autres pays, la Russie lance, en cette fin d’octobre, une nouvelle phase de tests du produit. Elle durera 180 jours et devrait concerner 40 000 volontaires à travers le pays. Leur sécurité est-elle garantie ? La réponse à cette question est loin de faire consensus dans la communauté scientifique. Anatoli Altchtein, virologue et professeur à l’institut Gamaleïa – où Spoutnik-V a été mis au point –, a indiqué qu’il était trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur l’innocuité et les effets secondaires du vaccin compte tenu du nombre encore insuffisant de volontaires inoculés…

Un chercheur du Centre d’Épidémiologie et de Microfibre Gamaleïa, qui a mis au point le premier vaccin anti-Covid, à Moscou, le 6 août 2020. Photo : Centre Gamaleïa via RIA Novosti

Par ailleurs, bien que comptant parmi les personnes les plus vulnérables face au coronavirus, les plus de 60 ans peuvent désormais se porter volontaires. Tous les citoyens russes majeurs sont autorisés à remplir un formulaire de candidature sur le site officiel de la mairie de Moscou, à condition de ne pas avoir déjà été contaminés par la Covid-19… « Beaucoup l’ont été sans le savoir. Un candidat se trouvant dans ce cas sera-t-il vraiment refusé ? », s’interroge la journaliste Ekaterina Sajneva-Kalouguina.

Elle-même guérie de la Covid-19, elle a décidé de mener son enquête en proposant sa candidature. Elle a rempli le formulaire et communiqué ses coordonnées – numéros de passeport et de police d’assurance inclus. Une lecture un peu attentive de son dossier devait automatiquement la disqualifier : elle avait été hospitalisée, puis avait été suivie en rééducation pour cause de complications. La journaliste a pourtant été acceptée.

Volontariat contraint

Outre les volontaires lambda, les médecins du pays sont également mis à contribution depuis plusieurs semaines. Officiellement, sur la base du volontariat. Mais le ministère de la Santé sait se montrer convaincant. Le 14 septembre, ses services ont publié un rapport intitulé : Mesures d’aide publique aux personnes impliquées dans le traitement de la Covid-19. La recommandation suivante y figure noir sur blanc : le personnel soignant ne peut bénéficier des primes de lutte anti-Covid (quelques centaines d’euros) que s’il se fait vacciner.

En cas de décès d’un volontaire, sa famille sera indemnisée à hauteur de 22 000 euros.

« Je travaille dans un centre hospitalier universitaire mais ne suis pas médecin, commente, sur les réseaux sociaux, une chercheuse en biologie. On m’a pourtant dit que l’ensemble du personnel serait vacciné. Ceux qui s’y opposeront se verront refuser l’accès à leur lieu de travail et devront rester chez eux jusqu’à la fin de l’épidémie. » Anna ignore quelle est la meilleure solution : « Je ne veux pas être vaccinée, mais je tiens à mon travail… Que se passera-t-il si je ne supporte pas l’inoculation ? »

La fronde anti-vaccin n’est pourtant pas générale, et de nombreux médecins sont prêts à se sacrifier au nom de la science. Certains vont même jusqu’à partager leur expérience sur les réseaux sociaux. Au début de septembre, le neurologue Semion Galperine, directeur de la Ligue de défense des médecins, annonce avoir décidé de prendre part à la phase 3 des tests parce qu’il « ne doute pas un instant de l’innocuité du vaccin ». Il reconnaît néanmoins avoir des doutes sur son efficacité… Il précise par ailleurs qu’en cas de décès d’un volontaire, sa famille sera indemnisée à hauteur de 2 millions de roubles (environ 22 150 euros).

Vaccination contre le coronavirus des employés d’hôpital municipal de Rasskazovo dans la région de Tambov, le 21 octobre 2020. Photo : Alexey Sukhorukov/RIA Novosti

Les suites de l’expérience ont un peu atténué son enthousiasme. M. Galperine a reçu une première dose de Spoutnik-V le 17 septembre, et une seconde – 21 jours plus tard. « Le soir suivant ma première inoculation, j’ai eu de la fièvre et des palpitations, raconte-t-il. Pendant trois jours, j’ai eu de la température. J’étais faible et courbaturé, j’avais mal partout, comme si j’avais la grippe, mais sans rhume, toux ou mal de gorge. » Il ajoute que certains de ses collègues participant à l’étude ont présenté des symptômes similaires.

Officiellement, le centre de recherche de l’Institut Gamaleïa affirme qu’aucune réaction allergique à Spoutnik-V n’a été observée. « Dans ce cas, à quoi étaient dus mes trois jours de fièvre ? », s’interroge le neurologue.

Le ministre de la Défense et le maire de Moscou ont supporté les injections sans défaillance ni effets secondaires.

Pour lui, les données recueillies par le laboratoire sont de toute façon inexactes : les « bracelets intelligents » censés contrôler la température, le pouls et la tension des volontaires ne sont pas fiables. « Quand mon thermomètre affichait 38,5°C, le gadget indiquait 36,7°C, assure M. Galpérine, qui reste perplexe devant ce suivi technologique des patients : Comment un appareil aussi grossier peut-il être utilisé dans le cadre d’essais cliniques ? Il faut au contraire des appareils de pointe ! »

Le médecin moscovite Pavel Koroliov a lui aussi ressenti des effets secondaires après chaque inoculation. « Une démangeaison dans la gorge, puis le nez bouché. Après la deuxième dose, j’ai eu mal à la tête toute une nuit, mais sans fièvre. J’avais l’impression d’être grippé. J’ai été toute une matinée dans un état comateux, puis c’est passé. »

Ces témoignages tranchent sur ceux des responsables politiques qui ont également prêté leur corps à la science. Sergueï Choïgou (ministre de la Défense), Vladimir Jirinovski (chef du parti nationaliste LDPR) ou encore Sergueï Sobianine (maire de Moscou) ont supporté les injections sans défaillance ni effets secondaires.

Plus il y a de vaccins, mieux c’est

Spoutnik-V conférera-t-il une immunité durable contre le coronavirus ? Nul ne le sait. Au demeurant, on ignore même si une telle immunité est possible : actuellement, on recense six cas de recontamination dans le monde.

En attendant, le Spoutnik-V n’est plus le seul vaccin. Le ministre de la Santé Mikhaïl Mourachko a annoncé l’enregistrement d’un deuxième médicament par l’institut de recherche Vektor, basé à Novossibirsk. Un troisième, créé par le centre Tchoumakov de Moscou, est également en bonne voie. Selon le ministre, les trois vaccins russes ont été mis au point à l’aide de technologies différentes, élargissant ainsi l’arsenal permettant de lutter contre la Covid-19.

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