Un Beigbeder de seconde fraîcheur

Célèbre en Russie comme en Ukraine, Frédéric Beigbeder y a construit sa popularité dans les années 2000. Toutefois, depuis quelque temps, le public boude l’auteur français, pas épargné par la critique.

En découvrant le titre du nouveau livre de Frédéric Beigbeder, L’homme qui pleure de rire, on songe immédiatement au grand roman de Victor Hugo. Cela signifie-t-il que le Beigbeder nouveau soit secondaire ? Incontestablement. Mais cet auteur a-t-il jamais été primordial et original ? Que l’on tente de considérer froidement cette question – au prix d’une réflexion profonde, longue et impartiale – et l’on en vient nécessairement à la conclusion suivante : la singularité de Beigbeder ne l’a pas mené très loin. Ses succès littéraires parasitent les principes du postmodernisme présentant tout texte comme un kaléidoscope aux contours flous et illusoires, mêlant les références les plus diverses. Plongé dans le décryptage de ces réminiscences littéraires qui flattent son intelligence et son érudition, le lecteur crédule ne remarque pas que l’auteur lui a refilé, en guise de nourriture spirituelle, de vulgaires chewing-gums au goût acidulé.

Rappelons-nous 99 francs, un des best-sellers de Beigbeder (400 000 exemplaires vendus l’année de sa sortie, il y a vingt ans). Ce portrait cruel d’un publicitaire à succès partait d’une bonne intention : condamner sans appel le système économique contemporain et la société de consommation effrénée. Hélas, les livres suivants ont jeté le trouble sur les visées réelles de l’auteur. Ce dernier s’est reposé sur ses acquis, estimant probablement avoir trouvé le bon filon, la recette commerciale qui lui permettrait de brasser les euros : quelques potins mondains, une pincée de mésaventures dopées aux psychotropes, le tout saupoudré de réflexions existentielles. Mélanger le tout et laisser reposer le temps nécessaire, défini avec l’éditeur. Intrigue consistante souhaitable mais facultative.

Le nouveau roman de Beigbeder ressemble, une fois encore, à une sorte de chronique de la vie des nantis, sortie tout droit d’un magazine sur papier glacé et écrit par un noceur professionnel carburant à la kétamine, la cocaïne, l’alcool ou aux trois à la fois. Ses tribulations hallucinatoires sont assaisonnées de remarques sur la brièveté de la jeunesse, la vanité de la vie, la lassitude du travail. L’auteur semble clairement partagé entre le désir de truffer son texte de détails réels et la crainte qu’une franchise exagérée ne le fâche avec les grands de ce monde ou avec ses collègues. Car « l’homme qui pleure de rire » a beau se presser le citron pour en extraire ne fût-ce qu’une goutte de satire et railler ses contemporains, il ne parvient qu’à ricaner peureusement, et ses sourires ironiques tiennent surtout de la grimace. Beigbeder ne sait pas « faire ses petites affaires sans en avoir l’air », pour citer l’écrivain russe Saltykov-Chtchédrine.

Potins mondains, psychotropes et réflexions existentielles : Beigbeder avait cru trouver la recette commerciale pour brasser les euros.

L’homme qui pleure de rire fait suite à 99 francs (2000) et à Au secours pardon (2007). On y retrouve le même personnage principal, Octave Parango, auquel l’écrivain prête ses pensées. Le livre s’ouvre sur une triple épigramme : une citation de Beigbeder lui-même, tirée des Mémoires d’un jeune homme dérangé (1990), une autre de Confucius, une dernière de Baudelaire. On aimerait y voir une tentative, de la part de l’auteur, de se hisser à leur niveau ; en vain, cela ressemble plutôt à de la complaisance, et la volonté de donner au texte, par ce subterfuge, l’épaisseur qui lui fait défaut, saute aux yeux. Le récit à la première personne a, lui aussi, tout d’une manipulation visant à faire croire à l’objectivité et au caractère documentaire de ce qui se présente comme un témoignage…

Le roman raconte l’errance d’Octave Parango, par une nuit d’insomnie, à travers le quartier des Champs-Élysées, à Paris. Chroniqueur humoristique pour une grande radio – « France publique » dans le texte –, il cherche désespérément un sujet pour sa chronique du lendemain matin. Il se plonge dans ses souvenirs, et sa vie défile sous les yeux du lecteur. Les années 1990, années « fric » ; l’arrivée d’internet, qui met fin à l’ère des journalistes stars, payés pour leur réputation plus que pour leur clairvoyance ; enfin, les années 2010, et l’amer constat, pour Octave Parango, d’avoir brûlé la chandelle par les deux bouts et de se retrouver sans un rond et sans véritable projet d’avenir.

Frédéric Beigbeder aux platines dans le restaurant Maroussia, à Moscou, le 27 mai 2020. Photo : Ilya Pitalev/RIA Novosti

Le parallèle avec la vie de Frédéric Beigbeder est évident. Starifié dans les premières années du siècle, l’écrivain a vu ses ventes baisser progressivement. Il a fallu se serrer la ceinture et quitter Saint-Germain-des-Prés pour s’installer au Pays basque – un havre de paix aux prix bien plus abordables, l’idéal pour écrire et élever des enfants. Mais qu’il est dur de faire une croix sur la gloire ! En 2016, Beigbeder signe avec France Inter. Charge à lui de chroniquer l’actualité avec humour et d’enchaîner blagues et mots d’esprit à la demande. Il est viré deux ans plus tard : un matin, il débarque dans les studios de la radio, ivre et sans texte. Cette anecdote ouvre d’ailleurs L’homme qui pleure de rire.

Il y aurait là de quoi faire un second Le Diable s’habille en Prada. À condition de cesser de prétendre à la grande littérature, pour s’astreindre à décrire dans les moindres détails les us et coutumes des médias français – en journaliste infiltré. Beigbeder est finalement trop timoré pour cela, et son roman ressemble davantage à une tentative d’explication de son limogeage.

Ne pouvant s’empêcher d’étaler son érudition, Beigbeder accumule les références comme un khâgneux les arguments d’autorité.

Observateur de son époque, Parango/Beigbeder essaie de mettre le doigt sur ce qui la caractérise. Il tâte un sujet, puis un autre… Il disserte sur la dépréciation de l’humour dans une société où règne l’impératif du rire permanent. Il évoque le carton réalisé par le film Joker : il se compare au personnage principal, un clown professionnel souffrant de graves problèmes psychologiques, qui se révolte contre le conformisme ambiant. Las ! Ne pouvant s’empêcher d’étaler son érudition, il accumule les références comme un khâgneux les arguments d’autorité – The Big Lebowski (le film des frères Coen), Christopher Isherwood, Joris Karl Huysmans, Alfred de Musset…

Impossible, en pleine vague #MeToo, de faire l’impasse sur les femmes célèbres. Le livre mentionne donc pêle-mêle George Sand, Colette, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Virginia Woolf, Annie Ernaux, Christine Angot, Camille Laurens. Cela lui donne l’occasion de briller en affirmant que « les dandies sont désormais des femmes » (c’est beau comme un slogan publicitaire !). Revenant aux choses sérieuses, il passe en revue les grands sujets du moment : les gilets jaunes, la Russie, l’écologie, la passion contemporaine pour les émoticônes. Qui sait ? Qu’un de ces dossiers connaisse un rebondissement sensationnel et les ventes du livre pourraient s’envoler ! C’était sans compter sur l’épidémie de coronavirus, qui a tout relégué au second plan.

On prête à la littérature le pouvoir d’anticiper l’avenir et à l’écrivain le don de prophétie. « L’homme qui pleure de rire » est un prophète de pacotille. Son livre a moins d’un an mais semble déjà dépassé. Périmé. Il a suffi de quelques mois pour lui faire perdre toute son actualité et son peu de fraîcheur. On pourrait tenter de rattraper le coup en disant qu’il s’agit de littérature de seconde fraîcheur… Mais cela n’existe pas. « Il n’y a qu’une fraîcheur – la première – qui est aussi la dernière. Et si votre esturgeon est de seconde fraîcheur, cela signifie tout bonnement qu’il est pourri. » Si Boulgakov le dit…

L’homme qui pleure de rire par Frédéric Beigbeder, 320 p., Grasset.

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