UE-Russie : le retour des sanctions

En réponse à l’empoisonnement présumé de l’opposant Alexeï Navalny, l’Union européenne s’apprête à adopter de nouvelles sanctions contre de hauts fonctionnaires russes. Elles devraient encore une fois passer inaperçues à Moscou. 

Moscou, 4 octobre. Les ministres danois et russe des Affaires étrangères, Jeppe Kofod et Sergueï Lavrov, mènent des négociations bilatérales auxquelles le Kremlin – au dire de responsables proches du dossier – accorde une grande importance : la question porte sur le gazoduc Nord Stream 2, dont les 160 derniers kilomètres à construire doivent traverser les eaux territoriales danoises avant d’atteindre l’Allemagne. 

Au cours d’une conférence de presse commune, M. Kofod commence par annoncer la bonne nouvelle : Copenhague ne voit aucun obstacle à l’achèvement des travaux – une fois réglés certains détails administratifs –, en dépit des pressions exercées par Washington. Il y a tout de même un « mais » : au regard du contexte politique, il revient à Moscou de faire un pas en direction du Danemark et du reste de l’Europe. Le diplomate confie qu’en réaction à l’empoisonnement supposé d’Alexeï Navalny, le 20 août dernier, l’Union européenne (UE) prépare des sanctions contre Moscou. « En tant que membre de l’UE, le Danemark exige que la Russie mène une enquête transparente et approfondie afin d’identifier les commanditaires, qui ne sauraient demeurer impunis », déclare-t-il sans sourciller. 

Les regards se tournent alors vers le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. « Merci à tous. Nous allons déjeuner », se contente-t-il de déclarer, invitant son hôte à le suivre hors de la salle de presse. 

Dialogue de sourds

Le message est clair : Moscou ne souhaite pas discuter de l’« affaire Navalny » avec Bruxelles et n’a pas l’intention de s’asseoir sur le banc des accusés ni de se justifier sur quoi que ce soit. Après tout, elle jouit de la présomption d’innocence et il revient à ses accusateurs de démontrer sa culpabilité. Or, jusqu’à présent, le Kremlin n’a reçu aucune preuve concrète d’un quelconque empoisonnement d’Alexeï Navalny au « Novitchok » : ni l’Allemagne, ni les laboratoires français et suédois, ni l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques ne lui ont transmis les échantillons permettant de parvenir à une telle conclusion. 

L’incapacité récurrente de Bruxelles à parler avec Moscou autrement que dans la langue des sanctions a quelque chose d’effrayant.

Dans ces conditions, Moscou affirme ne pas voir de quel droit cette affaire devrait interférer dans un dossier de politique internationale aussi important que le Nord Stream 2, et accuse les Occidentaux de chercher, en réalité, à torpiller le projet en montant de toutes pièces un procès à charge contre la Russie… 

Un véritable dialogue de sourds. Le 12 octobre, une semaine après la visite à Moscou de M. Kofod, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont ainsi adopté une position commune sur l’instauration de sanctions à l’encontre de la Russie qui « n’a fourni aucune explication convaincante » de ce qui est arrivé à Alexeï Navalny. « Nous procédons maintenant à l’établissement de la liste [des personnalités sanctionnées] », précise le Finlandais Pekka Haavisto. 

Le navire « Castoro 10 » procède à la pose de tuyaux du gazoduc Nord Stream 2 en mer Baltique, le 12 août 2019. Photo : Nord Stream 2/Axel Schmidt

Ce travail ne devrait pas prendre trop de temps. Il y a quelques jours, le quotidien Le Monde révélait l’existence d’une liste de neuf personnes, dressée par Berlin et approuvée par Paris : elle inclut des membres de l’administration présidentielle russe, des services secrets et de l’Institut national de chimie organique – où le Novitchok aurait été inventé. Selon une information du New York Times en date du 14 octobre, la liste comporterait six noms, dont le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko, et le directeur du FSB, Alexandre Bortnikov. Les sanctions consisteraient en un gel de leurs avoirs étrangers et en une interdiction d’entrée sur le territoire de l’UE. Rien ne dit, néanmoins, que la liste ne sera pas élargie à des relais d’opinion et à des personnalités russes ayant contribué à propager la thèse d’une « mise en scène occidentale ». 

Beaucoup de bruit pour rien 

En Russie, la réaction ne s’est pas fait attendre. Alexeï Tchepa, vice-président du comité parlementaire des affaires internationales a souligné le silence des Occidentaux à chaque demande d’information formulée par le Parquet général de Russie, alors même que, selon lui, Moscou n’aurait jamais refusé de coopérer, fournissant les analyses pratiquées sur « le blogueur » (Alexeï Navalny) pendant son séjour à l’hôpital d’Omsk. 

Cette défense n’a rien d’étonnant : la position du Kremlin n’a pas varié d’un iota depuis la fin du mois d’août, le pouvoir russe niant toute implication dans l’affaire. D’une certaine manière, l’attitude de l’opposant depuis sa sortie du coma, accusant directement Vladimir Poutine dans des entretiens au Spiegel, à la BBC ou au micro du blogueur russe Iouri Doud (sur YouTube, la vidéo de l’entretien a été visionnée près de 14 millions de fois) ne doit pas non plus surprendre. En revanche, l’incapacité récurrente de Bruxelles à parler avec Moscou autrement que dans la langue des sanctions a quelque chose de désespérant et d’effrayant. 

Cet instrument politique a maintes fois démontré son inefficacité. À ce propos, le 12 octobre, l’UE a annoncé la prorogation jusqu’en octobre 2021 des sanctions prises en 2018 en réaction à la tentative d’empoisonnement au Novitchok – déjà… – de l’ancien agent double Sergueï Skripal, dans le sud de l’Angleterre. À l’époque, Bruxelles avait – là aussi – gelé les actifs de hauts responsables russes, également déclarés persona non grata dans l’UE. 

En réalité, les sanctions relèvent essentiellement d’un effet d’annonce contre-productif.

Or, aujourd’hui comme hier, ces mesures apparaissent particulièrement inadaptées à leurs cibles et décidées sans prise en compte des réalités du système russe. Ainsi, depuis le début de la crise ukrainienne (2014), les membres des services de sécurité ont l’interdiction de se rendre dans l’UE – par décision non de Bruxelles mais de Moscou ! Quant aux fonctionnaires, même les maires de communes moyennes ne peuvent passer leurs vacances ne serait-ce qu’en Géorgie, placée sur la liste – non officielle – des « pays hostiles » depuis le conflit d’août 2008. 

Le gel des actifs étrangers ne risque pas non plus d’empêcher grand monde de dormir. Pense-t-on vraiment, à Bruxelles, que les scientifiques de l’Institut national de chimie ont de quoi investir en Europe avec un salaire mensuel ne dépassant pas les 900 euros au cours actuel du rouble ? Cet argument est peut-être moins vrai pour les hauts fonctionnaires – qui ne rechignent pas tous aux combines mettant un peu de beurre dans les épinards. Mais c’est ignorer la règle d’or de l’élite politico-financière russe : ne jamais enregistrer un bien étranger à son nom ! Et les parents, enfants, cousins, amis d’enfance, chauffeurs et autres prête-noms ont peu de chance de figurer sur les listes bruxelloises. Bref, vu de Moscou, le coup sera forcément un coup pour rien. 

Posture contre-productive 

En réalité, ces sanctions relèvent essentiellement d’un effet d’annonce contre-productif, comme l’a montré l’affaire Skripal. D’une part, celles instaurées il y a deux ans n’ont pas empêché un nouveau recours à une arme chimique. D’autre part, il a fallu attendre deux ans pour que reprenne le dialogue entre la Russie et les Occidentaux, alors que s’amoncelaient les dossiers brûlants, sur lesquels une coopération s’imposait – du Donbass à la Syrie, en passant par la pandémie de Covid-19. Cette fois encore, les mêmes causes devraient produire les mêmes effets : le 13 octobre, Sergueï Lavrov a prévenu que Moscou cesserait tout dialogue avec les Occidentaux si ces derniers continuaient de nier la nécessité d’un « respect mutuel » et de considérer qu’« aucune coopération n’était possible avec le pouvoir russe actuel ». 

Opération de désinfection à Salisbury, après la tentative d’empoisonnement de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal, en mars 2018. Photo : Andrew Matthews/PA Wire/TASS

Si les capitales européennes visent l’éloignement de Moscou, c’est réussi. Le risque est grand, ce faisant, de renforcer le pouvoir sur la scène politique intérieure. Selon un récent sondage effectué par la radio de l’opposition Écho de Moscou, plus de 40 % de ses auditeurs (globalement peu susceptibles d’affinités pro-Kremlin) s’élèvent contre de nouvelles sanctions. Par ailleurs, après une baisse au printemps, la cote de confiance de Vladimir Poutine remonte et se maintient à 33 % pour le deuxième mois consécutif, selon le Centre Levada. « En réaction aux critiques internationales à l’encontre de Vladimir Poutine, présenté comme une personne infréquentable, le Kremlin a lancé une campagne de communication anti-occidentale qui a eu son petit effet sur les Russes les plus sensibles à ce genre de discours », analyse le directeur de l’institut de sondage, Lev Goudkov. 

Le politologue Lev Davydov ajoute à cela un argument conjoncturel : en période de crise (économique, sanitaire), le lien se renforce entre le pouvoir et les catégories de population les plus dépendantes de l’État – retraités, fonctionnaires, salariés des entreprises publiques, habitants des villes moyennes… 

Le Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères, Josep Borrell, assure que l’affaire Navalny ne remet pas en cause la coopération avec Moscou sur des dossiers clefs tels que le Haut-Karabagh (la Russie et la France coprésident le groupe de Minsk en charge du processus de paix depuis 1992). Au Kremlin, au contraire, on est persuadé que l’Occident évolue vers un durcissement et une politique d’isolement de la Russie, comme pendant la « guerre froide ». Moscou s’apprête donc à agir en conséquence. On appelle cela une impasse.

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